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Balade Nocturne

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Waouff

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Balade nocturne.

Il est tard, et je ne sais pas ce que je fais là. Seulement debout, immobile face à un arrêt de bus où ma silhouette se reflète, j’ai les poings enfoncés dans les poches de mon sweatshirt. Il fait nuit, je reconnais l’endroit, c’est la place Jean Jaurès. Mais voilà que le bus arrive et s’arrête juste devant moi comme pour m’inviter à monter. Je monte et m’installe après avoir passé la carte de voyage. Je remarque alors que j’attendais à un arrêt de bus temporaire, sans doute des travaux. J’essaie de me souvenir ce que je faisais là mais je ne me souviens de rien, absolument rien. C’est déconcertant ou perturbant, je ne trouve pas les mots. Seule la jeune femme s’inquiète de mon malaise, les autres trop concentré sur leur téléphone ou trop fatigués préfèrent leur solitude. Elle me fait remarquer que j’ai l’air bizarre, elle me propose de m’asseoir ou dormir mais je préfère lui dire que je vais bien, juste un peu fatigué. Dans ma tête, c’est autre chose, les mêmes questions qui me reviennent en boucle, je cherche mon identité. C’est douloureux, je sens que les réponses me narguent et tournent autour de ma pensée. J’essaie de m’accrocher désespérément à ces mots, je veux savoir ce que je faisais avant mais rien à faire, ça m’est impossible d’avoir d’autres souvenirs que ceux que je traverse pour le moment. Pendant ce temps-là, le bus trace sa route et suit sa monotone routine, toujours cette même foutue route, je ne sais pas pourquoi elle m’énerve cette avenue, entre les mots qui s’agitent en un tourbillon de moquerie autour de moi et la course nocturne du bus je ne sais où mettre ma pensée. Ça y est je vacille, je lâche un juron avant de me relever, maintenant tous les passagers me regardent de leurs yeux surpris et effrayés. La femme qui a voulu m’aider plus tôt a saisi son téléphone, elle aussi pensais-je, sans doute pour m’aider mais je ne veux pas de cette pitié, je vais me débrouiller. Je m’avance vers celle-ci alors qu’elle est en train d’appeler les secours, elle recule, elle a peur ce qui m’énerve d’autant plus, j’avance pour lui saisir le bras et lui cri que je ne veux pas d’aide. Elle panique, elle n’ose pas crier, son souffle s’accélère entre deux sanglots, elle marmonne des phrases sans aucun sens avant de s’excuser en boucle comme une machine qui devient folle. Je ne comprends pas sa réaction, je recule surpris avant de voir mon reflet dans la vitre du bus. La capuche de mon sweatshirt s’était rabattue découvrant ainsi mon visage blessé, couvert de sang. Je sens que je me rapproche de la vérité, des souvenirs trop flous remontent dans mes pensées, la femme a eût peur de mon visage, je comprends. Mais ce n’est pas les secours qu’elle a appelés, c’est la police. Je ne comprends pas, j’ai l’esprit embrumé encore pour réfléchir, je regarde la femme avant de revoir à nouveau mon visage dans la vitre. Je me rapproche, et je m’aperçois que je ne suis pas blessé, c’est le sang d’une autre personne. Sous le choc je laisse un cri sortir de ma gorge avant de tomber à la renverse, je recule de peur jusqu’au contact de la paroi du bus. Je ne comprends vraiment plus ce qui se passe maintenant, j’ai besoin de savoir, j’ai peur de ce que j’ai fait. Je relève mon regard vers les autres passagers, ils ont peur aussi mais pas pour la même raison, je le sais ça. Je me rends compte que même le chauffeur de bus donne des coups d’œil inquiet, sans le savoir il a accéléré. Je lui demande alors d’une voix rauque de s’arrêter maintenant pour que je descende, il fait mine de ne pas m’entendre et monte le son de la radio. J’entends alors des voix s’écrier derrière moi, ils appellent la police encore, je ne sais pas ce que je devrais faire. Je me mets à avancer machinalement vers eux, d’abord d’un pas mal assuré puis d’un pas menaçant. Ils s’inquiètent, demandent aux flics qu’ils se dépêchent, et pendant ce temps je m’avance jusqu’à eux. Je m’arrête à une bonne distance d’eux, suffisante pour éviter qu’ils m’attrapent parce que moi aussi j’ai la trouille. On veut m’arrêter pour un crime que je ne me souviens même pas avoir commis, il faut que j’y retourne c’est la seule solution. Une illumination traverse mon esprit, le chauffeur doit avoir les marteaux pour casser les vitres du bus, trop compliqué. Je fouille dans un des sacs abandonnés et trouve ce que je voulais, un compas. J’enlève ma chaussure puis j’applique la pointe du compas sur une des vitres avant de taper dessus avec ma basket. La vitre ne cède pas, je m’énerve sur le compas, il perce ma chaussure mais pas cette putain de vitre. Soudain, un bruit sourd parvient, c’est les sirènes, je suis foutu, je panique, me laisse tomber à genoux, je pleure à la fois parce que j’ai peur de ce qui va m’arriver et aussi parce que je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’inspire profondément et lance mon plus puissant cri de rage, frustration de mon moi intérieur. Le bus s’arrête brutalement sur le côté, les sirènes se rapprochent, une voiture s’arrête suivie d’autres, les portes s’ouvrent, je suis aux aguets. Puis des voix se font entendre, je suis sommé de me rendre, je vois les portes ouvertes comme une chance inespérée, je me lève lentement, je me rapproche de ces portes. Je m’arrête momentanément au seuil, j’inspire profondément, je tremble de ce que je vais faire. Une voix s’élève plus fort que les sirènes, il crache une suite d’ordre que je n’écoute même plus, je m’élance et me mets à courir dans l’herbe qui s’étend devant moi. Les voix s’élèvent en nombre avant de laisser place aux bruits des balles qui fusent dans mon dos. Je revois le tourbillon des mots qui me suivent au rythme des détonations. Je continue de courir pour m’échapper, pour échapper à quoi d’ailleurs, mon souffle devient erratique, mes jambes deviennent lourdes durant ce court instant d’égarement de ma pensée. Un pas puis un autre, j’essaie de me concentrer sur ma course mais les questions reviennent, je ferme les yeux. Ma tête fait mal, douleur qui se propage, se déplace plutôt, je ralentis, mes pas s’emmêlent, mon corps chute au ralenti, la douleur s’est arrêté à un endroit précis. C’était la déchirure d’une balle, je suis atteint, peu à peu la lumière nocturne devient distante, puis l’obscurité profonde et la fin de la douleur. Je suis mort.

Puis comme un choc, j’ouvre les yeux surpris, j’inspire brutalement l’air autour de moi. Je suis debout, immobile au milieu de la nuit. Il est tard et je ne sais pas ce que je fais là. C’est à nouveau ce même arrêt de bus, je me remémore la nuit que je viens de passer. Ce n’est pas possible que ce soit pareil, j’espère de tout cœur que ce bus ne viendra pas. Je ne parviens toujours pas à me rappeler les souvenirs antérieurs à ce moment précis. Mais voilà que je tergiverse, mes pensées sont contraires. Je veux partir mais pour aller où ? Je voudrais savoir ce que je fais là mais encore une fois, où est-ce que je trouverais mes réponses ? Pendant ce temps-là le bus arrive, de sa monotonie lugubre. Je le revois avec horreur, il s’arrête devant moi et je me mets à monter machinalement, c’est inévitable. C’est avec stupéfaction que je reprends ce satané bus, je n’arrive pas à me défaire de l’idée de m’échapper, partir loin d’ici. Je me rends à l’évidence, je suis prisonnier de mon cauchemar. Rêve morbide bien réel hélas, je revis avec angoisse chaque scène de la nuit précédente ou bien de cette nuit puisque je ne comprends plus où je suis, je ne vois plus le temps comme avant. La jeune femme revient vers moi avec son air affolé, cette même personne qui causera ma perte. Je remarque alors plus de détails que la nuit précédente, la capuche couvre une bonne partie de mon visage, la lumière au-dessus de moi vacille et clignote à chaque secousse. Puis un souvenir, un seul me revient, une femme, responsable de ma perte. C’est encore trop flou pour assurer la vérité mais ce petit fragment de pensée, ce petit écho me permet de me raccrocher à l’espoir d’une échappatoire. Je surprends alors les mêmes scènes qu’avant. J’essaie de mettre ma main sur la capuche pour éviter le drame, puis les mêmes cris et pleurs surviennent. Je ne comprends pas, j’ai évité le drame pourtant, je lance les mêmes regards affolés et haineux. Pourquoi ces abrutis ne me laissent pas tranquille, puis je revois mon reflet dans la vitre du bus, j’ai ma capuche mais mes mains qui la tenaient sont pleines de sang. C’est trop pour un homme comme moi, je tombe à genoux et lance un cri sauvage, celui de ma rage. Cette fois, je ne panique pas, j’attends juste la fin. Mes pensées s’organisent et attrapent les échos de mon passé. J’entrevois le début d’une vérité, une pièce, du sang et une rue. Je me relève, prend le compas et me perce la gorge et le cœur dans un hurlement d’agonie. Il y a rien de pire que de souffrir, la douleur rend fou, c’est maintenant que je m’en rends compte. Puis, celle-ci s’en va peu à peu, jusqu’à s’éteindre tranquillement. Je suis mort, encore.

Puis me revoilà au beau milieu de la nuit, face au même arrêt en travaux. La violence de la vie me ranime d’un coup de souffle. J’ai le portrait d’une femme en tête, c’est elle qui est responsable de ce qui m’arrive, j’en suis sûr. Voilà mon bus qui arrive, il s’arrête mais je reste immobile. J’ai réfléchi à ce visage, il m’est familier. Je cherche encore, les portes du bus s’ouvrent, je recule. Une illumination me traverse, j’ai la solution. C’est dans le passé qu’il faut aller. Je continue de reculer, sur les traces de mon ancien moi. Les images autour de moi deviennent de plus en plus troubles, ça fonctionne, je recule encore et toujours plus loin. Pendant que je suis ma démarche, l’environnement se met à devenir plus vif, je remonte le temps. C’est complètement surréaliste, serein et curieux sont les mots qui me viennent pour qualifier ce moment d’euphorie. Des passants traversent ma vision comme les lumières vives d’un feu. Puis la nuit décline, laissant la place au jour. Je suis pris d’une certaine appréhension, j’ai peur de la scène que je vais découvrir. Je ferme les yeux, ressent un frisson lugubre avant de découvrir l’endroit où mon corps s’arrête. C’est la façade d’une maison, isolée. Je dois rentrer, je ne sais pas pourquoi, mais il le faut. Mon corps s’avance. J’ouvre la porte, je ferme les paupières, une éternité s’écrase avant de me laisser voir les escaliers. J’ai le poing droit qui se resserre, j’ai une lame mais aucun frisson. Je monte doucement, tranquillement vers ma destination. Je ferme les paupières, encore une éternité. J’ouvre mes yeux, un choc, la mâchoire serrée, l’étincelle de la haine au fond de moi, je devine sans surprise les corps, lacérés et éventrés, gisants sur le lit face à moi. Je les ai tués. Le cauchemar revient, les questions me tourmentent encore, je tremble de peur. Je ne comprends pas, je comprends pas, comprends pas. Mes paupières se referment, une éternité, avant de se rouvrir sur un bus, mon foutu bus. Je remonte sans pouvoir résister. Je devine ce qui va m’arriver, je choisis la voie rapide. Un canif, je le prends, me sectionnent les carotides, une vive douleur me déchire les pensées. C’est atroce et je me laisse aller au doux repos de la mort.

Et voilà que la claque habituelle me remet debout mais devant la maison cette fois, mon souffle reprend d’un coup, mon cœur martèle mon corps de son rythme. Je tiens toujours la lame. Je connais mon but, le même. J’avance, j’ai laissé mon côté humain. La porte n’est pas fermée, je rentre. L’atmosphère est austère, un filtre noir et blanc vient de passer sur mes yeux. C’est la matinée mais c’est encore la nuit, la maisonnée dort, je monte les marches une à une, paisiblement. Sans un bruit, je monte calmement. Mon cœur plus, qu’un souffle rythmant ma marche. Mes émotions ont disparu pour céder la place à quelque chose de plus dangereux. J’avance toujours, je vois le drame venir, j’ouvre la porte menant au couloir du premier étage et je m’arrête. Mon cœur bat la mesure, celle du temps. Je le sens s’écouler, tout dans un ralenti immonde. Dans un univers irréel, mes pas reprennent, paisiblement, calmement. La lame sillonne l’air, les battements pour seul compagnon. Vient le moment interdit, le point de non-retour. Je m’arrête à nouveau, devant la porte où se jouera le drame. Je ne parviens à rassembler aucune pensée. J’écoute le silence, mon cœur. J’inspire une grande bouffée d’air. J’enfonce la porte et laisse la furie s’exprimer au bout de la lame. Aveuglé par ma haine, je livre mon corps au ballet du sang et de la mort. J’atteins un moment d’euphorie morbide. Un accomplissement. Très court, trop court même. C’est fini, les cadavres jonchent le sol. Je les regarde comme avant, et je ne ressens qu’une chose. La haine. Je ne sais pourquoi encore mais je m’en rapproche, je le sens. Bientôt tout sera fini, j’aurais connaissance de la vérité. J’admire les traits torturés et surpris du couple à terre, le visage de la femme me fait souffrir. Ce n’est pas de la haine, c’est autre chose. Je tombe à genoux, les larmes jaillissent, c’est celle que j’aime. L’amour a vaincu, la haine n’est plus. Plus qu’un amer regret dans mes pensées. Je tourne la tête vers l’homme, son visage m’est familier. J’espère connaître la vérité. Je me relève. Je prends la fuite. Une main me retient, je tombe encore, elle agrippe mon visage et me murmure un mot, douces lettres. Elle lâche prise, elle est morte. Je pars sans rien dire, le visage couvert du sang de mes victimes, je mets ma capuche et perds le flot de mes pensées. La suite se déroule dans l’indifférence totale de mes sens, je reprends ce foutu bus machinalement, prend le compas me suicide et retombe dans les délicieux bras de la mort.

Au réveil, la puissance de l’air me projette dans mon corps, l’habituel rendez-vous prend sa place. Je ne suis pourtant pas à l’arrêt de bus, encore moins debout. C’est étrange, je suis couché dans un lit, le mien. Je transpire, un cauchemar. Je me tourne vers la silhouette à ma gauche, la femme que j’aime, ma moitié. Je pressens le drame. Je sors de la chaleur du sommeil. Les frissons ne tardent pas. La nuit est fraiche, je sors de la chambre. J’emprunte le couloir dans l’autre sens. C’est la matinée, je me dirige à la salle de bains. Je me rince la tête, un visage se reflète dans le miroir, c’est le mien. Je me sens différent. Je retourne me coucher. Les doux rêves empoignent ma conscience. Les paysages paisibles de la mer me bercent, la marée monte, j’admire la plage et son unique occupant. Une fille, me souriant devant la marée qui monte. Je la connais, c’est une femme que j’aime. Je ne bouge pas, je la regarde jouer dans le sable, avec la marée qui monte inlassablement. Il faut que je bouge, la mer va la manger. J’exécute un pas suivi d’un autre mais il est trop tard. La marée a englouti la petite fille et son sourire. Elle continue, elle se dirige vers moi. Je vois le danger. Je me retourne, je cours, je m’envole avant de nager dans une mer de noirceur absolue. Les vagues m’aspirent, c’est un torrent de douleur. Une douleur de plus en plus insistante. J’ouvre les yeux, la douleur déchire mon âme. Je suis dans une mare de sang et je souffre. Un homme se tient debout, c’est lui le meurtrier, c’était moi. Je veux m’enfuir, la mort m’offre une échappatoire, je sombre dans les bras de la nuit. C’est le même instant très court, je m’égare dans les méandres du sommeil éternel avant de recevoir la claque du réveil, très douloureux. Je me tiens à nouveau dans mon lit, je me lève, je sais toute l’histoire, je sais quel sera le dénouement mais je vais le changer. C’est moi le tueur et la victime, j’ai fait l’erreur d’aimer cette femme. Des souvenirs perdus me reviennent, un ami, lui aussi aimait la femme. C’est moi qui l’ai trompé, j’ai saisi l’amour et je ne lui ai laissé rien d’autre que la jalousie et la haine. Je vais finir l’histoire et cette boucle infernale. Je sors de la chambre, il fait frais mais je n’ai pas froid, je descends les marches. Je saisis un couteau à la cuisine, je sors de la maison, il est là, il m’attend de son sourire. C’est le dernier rituel qui se tiendra, je n’en doute pas. Je m’élance vers lui. Il s’avance aussi. Les lames scintillent de leur fureur. Il se met à crier sa haine, je crie mon désespoir, les couteaux s’enfoncent dans nos chairs, d’une parfaite symétrie. Sous la douleur, je tombe lui avec. Tous les deux à genoux, le même regard de fraternité dans nos regards. La beauté de l’instant contraste avec l’enfer de nos actes. Je me laisse aller au repos éternel, enfin, les bras de Morphée viennent à moi. Je peux m’endormir.

Une secousse me bouscule, une voix me parvient, ce n’est pas finie. J’entends des rires, j’ouvre les yeux, un visage d’enfant m’observe. Je me relève péniblement, affaibli par le sommeil. La lumière trop vive m’aveugle, seule l’ombre de l’arbre me protège. Je me frotte les yeux, enfin habitué, je peux admirer le paysage qui s’offre à moi. Une vaste prairie, un lac sublime, le tout sous un soleil d’été, tout cela me semble trop beau. Des enfants jouent dans les herbes folles, la main du vent agite leurs cheveux, et au loin une silhouette se tenant debout fièrement. C’est mon ami, il se tient près d’un arbre. Celui-ci est ceinturé d’une couronne de fleurs. Je me lève et me laisse emporter par les délices de cette vallée, guéri de la culpabilité dont je souffrais.




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