Badinage chaloupé

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Cinq ans pigiste pour un quotidien régional, je pense avoir su écrire dans ma tête bien avant de savoir utiliser une plume (je dis bien une plume !) J'aime les mots tout autant que les fleurs et  [+]

Ils s’étaient rencontrés – nulle part – Ils ne s’étaient pas rencontrés – Ils s’envoyaient des bulles sur un bruit de clochette ou de cui-cui d’oiseau. Chaque fois que l’ordinateur faisait « blop » vers dix neuf heures trente, le plus souvent, les cœurs s’emballaient réciproquement, et leurs doigts sur le clavier gigotaient avec frénésie. Des banals papotages de leurs premiers « coucou » on en arriva vite à des échanges écrits beaucoup plus libertins. Les vous se mélangeaient au tu, au départ. Il fallut une semaine ou deux pour qu’ils soient remplacés par ma ou mon « chéri », mon amour, et d’autres petits mots cajoleurs, ponctués d’émoticônes, de plus en plus licencieusement choisies. Nous ne pouvons donc parler d’échanges épistolaires et de courtoise galanterie entre ces deux là... Ils ne s’étaient plus qu’en arrêt sur image...
Cupidon, délaissant son carquois, travaillait désormais par catalogue, et son entreprise prenait de l’essor ! Nos deux amoureux roucoulaient depuis deux mois, plusieurs fois par jour. Il s’avérait que Loulou, qui s’appelait Tonin en réalité, était employé de banque à la retraite, et que Moumoune, alias Geneviève, était veuve depuis deux ans, pensionnée elle-aussi, couturière accomplie. Beaucoup de leur temps libre était de ce fait, depuis ce coup de foudre, consacré au partage de leurs sentiments virtuels au rythme des cliquetis écrasés, de leurs mots bien choisis et des descriptions idylliques de leur environnement.
Les scribes amoureux n’avaient pas encore partagé le son de leur voix ni leur image en caméra : trop de pudeur, trop de contraintes vestimentaires, trop d’appréhension ? Avoir eu cinq ans à la Libération laisserait à penser que la sincérité est une chose ordinaire et que la séduction a bien d’autres critères qu’un costume beurre frais ou une mise en plis... Mais comme dans « Nous Deux », les héros de roman doivent avoir l’œil pétillant et porter la toilette, leurs sourires sont charmeurs. Jamais on ne pourrait imaginer la star vieillissante, déposer son dentier sur la table de nuit et son preux chevalier aux tempes grisonnantes retirer au coucher ses bas de contention.
Les nouveaux fiancés de la toile avaient donc choisi de maintenir les rendez-vous quotidiens, avec la même exaltation que celle ressentie pour un nouvel épisode d’un feuilleton captivant.
Ce rituel les rassurait, les amusait, rajeunissait leur âme, permettait de rendre leur solitude moins pesante. La honte de ce plaisir ingénu et bon-enfant émoustillait le métronome de leurs jours.

Le salon de danse « Les Maracas », était joyeux, chic, réservé à une clientèle de tout âge, addicts de rumba, de valse et de tango argentin. Dans un décor un peu désuet mais tellement chaleureux, José-Luis donnait ses cours avec une assurance et une gouaille théâtrale, le sourire « Email Diamant » en prime. Geneviève s’y rendait chaque vendredi après-midi. Toute seulette qu’elle était, après ses moments de vertiges, elle jubilait à s’assoir dans la loggia pour y déguster un sorbet aux citrons.
L’Association « l’Eau Vive » avait son siège place Aragon, dans une rue adjacente, au premier étage d’un immeuble cossu. Les pêcheurs à la truite les plus acharnés s’y réunissaient pour leur assemblée trimestrielle. Tonin était membre du bureau, et tout comme il avait revendu son camping-car, il estimait qu’il était temps de céder ses responsabilités à un homme plus jeune.
Il n’avait pas l’intention d’abandonner sa passion de pécheur aux salmonidés, il continuerait de fréquenter les bords de l’Isère, les rochers du Tarn en Aveyron et de la Sorgue du Vaucluse. Il serait dilettante pour toujours attaché aux chants de ses eaux vives.
Pour assister à son ultime réunion, il avait revêtu un complet gris pâle et une écharpe en soie à ramages verts. Ses amis ne manqueraient pas de faire des plaisanteries potaches face à sa distinction...
En sortant nonchalamment de la séance, il avait des photos de cartes postales plein les yeux, il entendait déjà les tumultes des mousseuses cascades ; il voyait des ruisseaux frissonner et leurs chevelures d’algues : ses rêves de la nuit !
Sur le chemin du retour, il s’arrêta à l’enseigne de chez José Luis, captivé par l’ambiance derrière la vitrine. L’aisance des couples de tangueros, enlacés sur la musique de Carlos Gardel, glissant sur la piste lustrée, était fascinante : Les tenues des artistes scintillaient plus encore sous la boule à facettes, les robes à sequins soulevées en corolle par le vent de musique, comme un hymne jaloux aux crochetés des jambes. Il poussa la porte, le plus discrètement possible pour ne pas perturber les danseurs afin de saluer son ami l’hidalgo.
Il lui fut impossible de négliger du regard le trop joli tableau sous la verrière : la poignante silhouette féminine, comme une héroïne d’Almodovar étalait la jupe de sa robe en satin pourpre, en fourreau sur ses hanches, des voilages pailletés autour de ses épaules. Les salomés de satin noir aux talons cubains rendaient la cambrure de son pied irrésistible. Le catogan sculptant ses cheveux gris magnifiait la noblesse et la perfection de son profil.
Bref, tout lui échappait d’un coup. Il resta un moment tétanisé par cette présence, comme devant une apparition divine. Semblable à un somnambule, sans jamais la quitter des yeux, il s’avança vers elle et d’un air aussi naturel que culotté, s’invita à sa table. Elle resta très aimable, à peine surprise, presque flattée. Elle engagea la conversation et se présenta : « Geneviève » !
Le couple échangea quelques mots de politesse et même leur numéro de téléphone . Ils avaient sympathisé très très vite.
C’est vraiment inouï le pouvoir du réel, la magie du présent quelquefois !
L’après-midi touchait à sa fin et l’homme regagna son appartement, le cœur léger, sans presser le pas, pour profiter davantage de cet instant prodigieux au son des bandonéons, déjà fuyants.
Le rideau de l’écran aux infatigables poissons rouges, s’ouvrit sur une page vide. Il chercha vainement un signal sur sa messagerie. Il était plus de vingt heures et rien ne s’affichait. Il ôta son foulard, enfila sa robe d’intérieur.
Moumoune venait de taper une courte phrase : « trop lasse ce soir, excuse moi mon bébé (smiley : baisers) t’écrirai demain mon Loulou, bisous bisous (smiley : cœurs battants). Tout va bien – (smiley : bonne nuit dormez bien – grand cœur) »
Il répondit tout aussi brièvement : « tombe bien, moi aussi (baisers) »
Il afficha à nouveau le bocal aux poissons rouges.
Il déplia fébrilement une petite feuille de carnet et envoya un texto :
« Je fus ravi de faire votre connaissance Geneviève. Je vous souhaite une douce soirée. »
Et en retour il put lire immédiatement : « A vous aussi Antoine. Au plaisir de vous revoir à ma table vendredi prochain... »...
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