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Babelio - Novembre 2015 - Et après?

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Caroline-H

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"Et après?" demanda Jo' à son père.

Ce dernier venait de terminer son histoire, un récit épique tout droit sorti de ses plus lointains souvenirs. Il essaya de ne pas montrer la surprise qu'avait évoqué la question de son fils de six ans. Cependant, les bredouillements qui sortirent de sa bouche en guise de réponse lui firent comprendre qu'il avait échoué: "euh... et bien... Après, ils vécurent heureux et... ils eurent beaucoup d'enfants?"

D'accord, la dernière phrase résonnait comme une question. Il n'était pas très fier de ne pas être convaincu par ses propres histoires et leur fin heureuse. Il s'était marié très jeune, et avait surpris sa femme en plein adultère quelques mois seulement après leur nuit de noces. Il avait ensuite trouvait la partenaire idéale, mais ils ne s'étaient mariés qu'après avoir eux même vécus de multiples drames et tragédies. La vie est difficile, et il se contenterait bien d'une fin comme celle dans son récit, dans laquelle il vivrait heureux avec son épouse et son fils. Mais sa femme n'était pas là aujourd'hui. Et son petit soldat avait une toute autre approche de la vie.

"Mais papa! C'est vraiment trop nul comme fin! T'es sur que t'en as pas oublié un bout?"

Alexandre, 44 ans, gesticula sur le bord du lit où il était assis, soudainement mal-à-l'aise sous le regard exigeant de son fils. Il n'était pas sûr de pouvoir lui offrir beaucoup mieux. Il était habitué à la cruauté du monde réel. Il était même habitué à en écrire les plus horribles détails puisqu'il était écrivain depuis très jeune. Il était sorti diplômé de son école de journalisme; mais en parallèle de ses études, il s'était consacré à l'écriture de son premier roman. Il s'agissait d'un récit entre fiction et réalité qui explorait les crimes sanglants, les meurtres, kidnappings et autres complots selon différents angles. Mais après avoir infiltré des commissariats agités, des cellules bondées, des rues salubres, des arrières-boutiques douteuses; après avoir observés policiers et criminels, névrosés, psychopathes et sociopathes et tous ceux qu'ils rencontraient sur son chemin, il s'était bien rendu compte que tout n'était pas noir ou blanc. Une fois que l'être humain rencontre le Mal, il est difficile de percevoir la profondeur avec laquelle ce cancer s'est propagé dans son âme. Quand la noirceur pénètre à l'intérieur de vous, il est impossible de savoir ce qu'il a souillé sur son passage. Votre être est corrompu que vous le vouliez ou non, et parfois, sans même que vous ne vous en aperceviez.

Il fut tiré de ses rêveries lorsqu'une petite main apparue devant ses yeux, balayant son champ de vision de gauche à droite, puis de droite à gauche: "Papa?". Il cligna des yeux une fois, deux fois, avant de sortir complètement du brouillard dans lequel son esprit avait erré. Son fils soutenait son poids sur sa main gauche, prenant appui sur son genoux d'adulte. Il attrapa alors la main de Johan et l'éloigna de devant ses yeux. Il força un sourire sur son visage, et tenta de chasser le reste de ses sombres pensées.

"Oui, mon grand?"

"Est-ce que le méchant sorcier avait une famille? Où sont tous les prisonniers que le prince a libérés? Est ce que la princesse va faire des cauchemars? Est ce qu'ils vont vivre d'autres aventures avant d'avoir beaucoup d'enfants?" Cette fois-ci, le sourire qui tira les traits de son visage n'avait rien de forcé. La curiosité de son fils était l'un des traits de caractères dont il était le plus fier.

Avant que l'accident n'arrive, son épouse et lui n'avaient pas vraiment pris de décision en ce qui concerne la place des contes de fées dans l'éducation de leur fils. Est ce qu'il fallait nourrir de faux espoirs à leur enfant? Mieux valait-il un peu d'espoir que rien du tout? Ou fallait il le préparer à la dure réalité de la vie? Lorsqu'ils se sont rencontrés il y a des années, ils en avaient pourtant discuté. Il lui avait parlé de Happy Endings. Elle lui avait rappelé qu'à l'origine, les contes classiques frôlaient l'horreur pour une raison précise.

Quand même. Il ne voulait pas décevoir son fils. D'autant plus qu'il avait une réputation d'écrivain à tenir.

"Okay, p'tit malin." Il attrapa Jo par la taille, et fit tourner son petit corps de manière à ce qu'il ait la tête à l'envers pendant une fraction de seconde. Il fit ensuite passer ses pieds au dessus de sa tête - dans une pirouette - et le jeune garçon se retrouva une fois de plus englouti par ses oreillers. Alors que l'enfant riait des acrobaties que lui faisait subir son père, ce dernier reprit la parole: "Si mon histoire ne te plait pas, tu n'as qu'à m'aider à en écrire une meilleure".

"Okay, gros malin!" répondit il dans un éclat de rire. Alexandre grimaça; si son épouse était là, elle le réprimanderait une fois de plus sur le fait d'agiter le petit à l'heure du coucher. Jo s'installa confortablement sous ses couvertures, et pris un air sérieux avant de commencer son récit: "Quand il retourna au palais, le prince découvre que la princesse n'est pas une vraie princesse. En fait, son peuple l'appelle comme ça parce que c'est la chef des guerrières. Et aussi... lui et la princesse doivent reprendre la route immédiatement pour faire la guerre, passque la famille du méchant sorcier voulait se venger. Il veut prendre le trône et devenir les rois du monde, et emprisonner le prince et la princesse guerrière dans un donjon. Euh..."

Alors que son apprenti romancier réfléchissait à la suite de son histoire, Alexandre se repassa rapidement ces quelques phrases en mémoire. Malgré quelques petites erreurs de temps et autres petites fautes, il dû bien admettre que Johan s'en sortait plutôt bien pour un élève de CP. L'idée que son petit tenait de lui, et que l'écriture était quelque chose qu'ils pourraient partager d'avantage lors de moments père/fils comme celui-ci le rendait heureux et excité, fier et ému.

Mais ce moment de gaieté fut coupé court lorsque Johan reprit la parole: "La famille du méchant sorcier jeta un sort à la maman du petit prince... Elle se mit à dormir pour toujours." Sa voix s'était brisée sur le mot "Maman". La mère de Jo avait eu un accident quelques mois auparavant. Elle se trouvait actuellement dans le coma. Elle avait manqué la rentrée scolaire; et Noël approchait à grand pas. Jo ne semblait pas comprendre pourquoi sa maman dormait si longtemps. Et il comprenait encore moins pourquoi elle ne pouvait pas dormir dans son lit, à la maison. Le cœur d'Alexandre se brisa un peu plus, et il tenta d'avaler le nœud dans sa gorge. Il hésita à interrompre son fils et lui expliquer encore une fois... Cependant, il se dit que l'écriture avait été son échappatoire, et que peut-être, elle pourrait devenir celui de son fils aussi. Il se contenta alors de se coucher à ses côtés, lui caressant son petit visage et lui passant la main dans les cheveux.

Pendant quelques minutes encore, Jo mit en scène ses personnages. Au fur et à mesure de son histoire, il s'était blottit d'avantage dans le cocon confortable qu'étaient les bras de son père. Quant à Alexandre, il fut submergé par le discernement, l'humilité et la bienveillance dont son tout petit garçon faisait preuve: les méchants étaient juste triste d'avoir perdu un proche (même si celui-ci était un fou furieux); la princesse guerrière restait méfiante à cause de tout ce qu'elle avait subi...

Il fut soulagé lorsqu'il termina son histoire: après avoir fait intervenir toutes sortes de magiciens et de bonnes fées, la maman du prince se réveilla enfin de son profond sommeil. Le prince épousa la chef guerrière et ils partirent dans de nouvelles contrées pour de nouvelles aventures.

Alexandre se leva délicatement du lit dans lequel s'était endormi son fils. Il ajusta les couvertures autour de son petit corps. Il repoussa une mèche tombante sur le front de Johan et y déposa un baiser, puis lui murmura des réassurances et des mots d'amour à l'oreille. Et, alors qu'il refermait doucement la porte derrière lui, un tendre sourire se dessina sur ses lèvres: la fin l'histoire était heureuse. Et même si son épouse lui manquait, même si la peur de la perdre le rongeait...

Jo' avait encore espoir. C'était tout ce qui lui importait.
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