Avoir des doigts de fée

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Les sièges du tribunal populaire affichent complet, nombreuses veulent assister à l’enjeu crucial du procès qui s’annonce : la communication du programme de Madame la Juge. Elle brigue les futures élections de la confrérie, elle veut marquer les esprits à travers le verdict qu’elle prononcera aujourd’hui.
Une fois le silence respecté, Madame la Juge débute les hostilités.
- En tant que représentante de la justice, l’accusée comparaît devant nous pour avoir manqué à son devoir. Je m’adresse à la défense. Que plaidez-vous ?
- Non coupable.
- Nous pouvons entamer le débat. Je vous écoute.
- Ma cliente est accusée d’avoir affublé d’une seule qualité un nourrisson, en l’occurrence celle de la dextérité. Comme l’exprime le peuple chinois : « Les dieux et les fées se trompent aussi ».
- J’en conviens. Mais pourquoi n’a-t-elle pas respecté le protocole des six pincées ?
- Je n’ai pas eu le temps nécessaire, Madame la juge ! Intervient l’accusée à la stupéfaction de son avocate. J’étais dans ma phase de commande, lorsqu’une personne de la logistique m’a houspillé que j’étais en retard et que je devais quitter illico mon poste pour aller livrer. Il me restait un sac à remplir, dans la précipitation j’ai dû prendre les 6 doses nécessaires dans le même pot !
À l’énonciation de cette initiative malheureuse, l’assemblée s’offusque. Madame la juge, n’en attendait pas autant pour donner de l’eau à son moulin.
- Comment vous dites ? Vous admettez n’avoir pas respecté la règle primaire ?
- Elle est déstabilisée, elle ne sait pas ce qu’elle dit, tente de justifier la défense. La pression est trop forte, Madame la juge.
- La pression ne doit pas excuser les erreurs. Nous ne pouvons, nous le permettre. Si dans moins de cinq minutes sa supérieure ne me fournit pas d’explications valables, je bannirai à tout jamais l’accusée et je révoquerai sur le champ toutes les missions futures !
La foule réagit avec véhémence aux dires à présent divulgués. D’un côté, les conservatrices acclament cette perspective, de l’autre, les tolérantes hurlent à l’outrage, à la manipulation.
Au milieu de ce brouhaha, au fond de la salle une petite voix répète inlassablement : « Voilà, j’arrive. Voilà, voilà. J’arrive. ». L’assemblée découvre la responsable de l’inculpée. La juge s’avachit sur sa chaise. Elle vient de la reconnaître. Dans un sens, tant mieux, ainsi la boucle sera bouclée.
- Vous me reconnaissez n’est-ce pas ? Débuta la chaperonne, toute guillerette.
- Comment ne pas oublier cette incroyable catastrophe, très chère, répliqua l’édile.
- Que je sache, le nouveau-né s’en est sorti avec les honneurs ?
- Au vu de la dose que vous lui aviez donnée ? C’est un miracle, répondit de manière laconique la juge. À tel point, qu’il a éclaboussé la Terre entière de son génie.
- Est-ce que j’ai été exilée ? Inutile de répondre je suis là, devant vous. Alors, peut-on savoir la cause qui entraînerait le bannissement de ma protégée ?
- Depuis votre bourde de 1452, il est formellement interdit de privilégier un nouveau-né d’une quantité excessive de qualités, quelles qu’elles soient. Pour cette même raison d’équité, il est interdit de se déplacer seule pour effectuer nos missions. A la suite de cette dernière faute, je récuse le bien-fondé de notre confrérie qui doit rendre compte à notre créateur tout puissant. N’étiez-vous pas censé la surveiller ?
- Je l’accompagnais en effet. Je peux affirmer qu’elle était dans un état de confusion.
- À qui voulez-vous faire avaler ces sornettes ? Dans ce cas, si vous aviez constaté cette confusion, pourquoi ne pas être intervenue pour l’interrompre ? En votre qualité de haute gradée vous en avez le pouvoir ?
- J’étais moi-même prisonnière de cette magie noire très élaborée. Je dois le reconnaître que votre pouvoir m’a impressionné. Je ne me l’imaginais pas si puissant. Comment est-ce possible Madame la juge ?
Les réactions disparates dans le public ne manquent pas. Des quolibets fusent, des colères s’expriment, des moqueries éclatent.
- SILENCE ! Ordonne la Juge. Vous n’avez trouvé que cet argument diffamatoire pour défense ? Bégaie la juge. Il s’agit là d’une accusation extrêmement grave, vous en avez conscience ?
- J’en suis consciente et c’est pour cette raison que je vais évoquer la seule réponse plausible qui puisse expliquer cette force obscure. Je me dois de prononcer l’horreur, je me dois de dénoncer les agissements de la Fée Carabosse.
Un murmure glacial parcourt l’assemblée meurtrie par ce nom maléfique.
- Tout ceci n’est que forfanteries afin de masquer le véritable problème, rugis la magistrate, consciente que son objectif va tomber à l’eau. Il faut absolument changer nos méthodes, et cessez de répandre aux autres peuples de la Terre les dons que nous leurs procurons sans compensation !
- Connaissez-vous la raison de mon retard à votre audience Madame la Juge ?
- La sentence est tombée. Gardiennes, veuillez renvoyer tout le monde ! Ordonne excédée la Juge.
Personnes ne bougent.
- Le procès n’est pas terminé Fée Carabosse. Il convient d’écouter le dernier témoignage. Gardiennes, faites entrer Madame la Juge, s’il vous plaît.
La panique gagne les rangs de la confrérie. Il y a bel et bien deux fées identiques ! Nul doute que parmi elle, la Fée Carabosse sévit.
- J’ai mené mon enquête afin de comprendre qui avait intérêt à saboter notre confrérie. Je me suis permise de fouiller dans votre histoire. Afin d’en avoir le cœur net, je suis passée chez vous pour vous interroger. Qu’elle ne fût pas ma surprise de vous trouver ligotée dans un placard.
- Tu as usurpé mon identité afin de semer la zizanie au sein de notre confrérie, hurle la vraie magistrate. Tu es démasquée !
Tout à coup, la fausse juge se métamorphose en une chose laide, bossue, ingrate.
- Puisque j’ai été découverte, je vous laisse à votre misérable vie et je ne manquerai pas de revenir. Un jour vous comprendrez mes raisons et vous me suivrez.
Cette maudite sorcière disparue d’un coup de baguette magique, laissant derrière elle une confrérie sous le choc. Toutes tombent dans les bras l’une de l’autre, ennemies d’avant elles redeviennent amies. Les oppositions oubliées, l’heure de la réconciliation a sonné.
La vraie juge remercie chaleureusement la supérieure laquelle ne semble pas partager la joie affichée par toutes.
- Qu’est-ce qui vous tracasse ?
- J’aurais aimé l’interroger par rapport à l’erreur que j’avais soi-disant commise à l’époque. Peut-être avais-je subi moi aussi un sort de confusion ?
- Comment se nommait-il déjà ?
- Leonard de Vinci.
- N’a-t-il pas accompli des bienfaits pour son espèce ?
- Si.
- Pouvez-vous me rendre un service ?
- Bien sûr.
- Aidez votre protégé à surveiller ce nouveau-né. Comment se nomme-t-il ?
- Antonio Stradivarius.
- Très bien. Je compte sur vous.
- Et pour la fée Carabosse ?
- Elle reviendra. A nous d’être vigilante. Et n’oubliez pas notre devise : partager les bienfaits de Mère Nature.
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