Avec le temps...

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Mère de famille, et même grand-mère, je suis musicienne, amatrice de mots et dévoreuse de livres. "Le poète est professeur d'espérance" V. HUGO J'ai publié 3 recueil de poèmes : "Eclats  [+]

Félix, 8 ans, est en vacances chez ses grands-parents, à la campagne. La grande maison l’enchante, elle est si pleine de surprises ! Il explore interminablement les escaliers, les couloirs, les recoins. Aujourd’hui, il découvre le grenier.
Il ouvre doucement la porte. La poussière et les toiles d’araignées ne le rebutent pas, ça n’est pas grave - ce sont les filles qui ont peur de ça – pas lui ! Il regarde autour de lui : un vieux lit pliant, des cadres cassés, un miroir ébréché, un buste en plâtre, un porte-parapluie en cuivre terni, une vieille malle rouillée... Une malle, voilà qui est intéressant : elle renferme peut-être un trésor. Curieux, Félix soulève le lourd couvercle : déception ! Il n’y a là que de vieux uniformes militaires fanés et poussiéreux, quelques livres, et une plaque de métal portant un numéro.
Se redressant, le jeune garçon cherche des yeux dans l’ombre, contourne une grosse poutre, et aperçoit enfin, faiblement éclairé par le jour filtrant du vasistas, à côté d’un vieux porte-manteau en bois, un objet insolite. Une sorte de meuble – comment dire- quelque chose de très haut et très étroit. En s’approchant il remarque que cette grande caisse est toute sculptée, avec en haut, comme une tête, comportant un panneau vitré.
« Mais, qu’est-ce que c’est que ça ?
- Héla, un peu de respect, jeune homme !
Félix sursaute – Hein ?
- Oui, s’il te plait, un peu de respect, j’ai plus de 300 ans, moi, et je n’ai pas toujours été dans un grenier !
- Qui êtes-vous ?
- Je suis la grande horloge, l’horloge de parquet. Je mesure le temps, j’égrène les secondes, je compte les minutes, je sonne les heures.
- Mais, je ne vois pas d’écran, pas de chiffres lumineux, pas de LED...
- Des chiffres lumineux ? Non, je ne connais pas ça, de mon temps les chiffres étaient en émail noir sur le cadran blanc.
- Justement, il n’y a pas de cadran !
- Ah ! Mon petit, tu me fais mal. Bien sûr, c’est si triste que j’essaie de l’oublier, mais tu as raison. Je n’ai plus de cadran parce que lorsque le mouvement s’est enrayé, ils n’ont pas su le faire réparer : ils ont tout jeté. Je n’ai même plus mon balancier, mais il reste les poids, au fond de ma gaine, regarde, ouvre la porte, au niveau de mon ventre...
Effectivement, au milieu de la grande caisse ornée de feuillages et d’arabesques, on peut voir une petite porte toute en hauteur, et sa poignée. Félix l’ouvre :
- Oui, je les vois au fond, mais pourquoi des poids ?
- Hé ! Mais pour fournir l’énergie au mouvement. On n’avait pas besoin d’électricité, nous, pour fonctionner, tout était mécanique ! Les poids étaient pendus là, au bout des deux chaînes ; ah ! C’était le bon temps. J’étais au salon, dans la grande maison.
- Ici, en bas ?
- Non, oh ! C’est une longue histoire, j’en ai vu passer du monde ! Si tu veux, je vais te raconter.
- Oui, s’il vous plait, j’aime bien les histoires...
- Pour commencer, je suis née en deux fois. D’abord le mouvement, dans le Jura, parce que je suis une comtoise, une vraie. C’est un jeune artisan qui l’a conçu avec amour, on lui avait commandé un beau mouvement pour des jeunes mariés. C’était vers 1710, sous notre grand roi Louis XIV. Donc, après des mois de travail et d’ajustements, le mouvement était enfin prêt, avec son balancier, et on l’a expédié jusqu’en Normandie. Pas de train ni de camion pour faire le voyage à cette époque, mais la diligence tirée par deux chevaux. Il fallait compter une semaine pour arriver à bon port. Là un ébéniste a entrepris de faire la gaine, c’est-à-dire moi... Les jeunes mariés étant normands, il était plus pratique de faire faire le meuble sur place. Il fallait me tailler dans du beau chêne, m’assembler, me sculpter, puis garnir ma tête d’une vitre, et enfin me cirer...
Quand je suis arrivée chez le jeune couple, on m’a mise à la place d’honneur, dans la salle commune. La ferme était belle, j’étais choyée. Puis, les générations ont passé, j’ai changé plusieurs fois de maison, la famille a évolué, s’est enrichie. Tant et si bien qu’un siècle et demi plus tard, vers 1850 et des poussières (je ne souviens plus très bien) je me suis retrouvée à Alençon, dans la grande maison de la rue du Jeudi. Tu aurais dû voir ça, le salon était immense, avec une cheminée de marbre et des tableaux aux murs. Aux fenêtres et autour de la porte qui menait au jardin, pendaient des draperies de brocard. Les fauteuils Louis XVI conversaient avec les bergères profondes, les petites chaises Louis XV cancanaient autour de la table à jeux.
On m’avait mise au bout de la pièce, vers le coin opposé à la cheminée, près du secrétaire. Je n’étais pas l’objet le plus prisé mais j’étais la plus ancienne, on me respectait ! Bien sûr la commode se pavanait, elle se croyait plus intéressante parce qu’elle portait les deux grands vases de chine. Néanmoins on faisait attention à moi : le domestique remontait mon mouvement tous les 3 jours, on m’époussetait, on me cirait une fois l’an.
Vers les années 1900, tout allait bien encore, c’était le temps des lampes à pétrole, l’électricité était à ses débuts et on l’utilisait seulement pour les espaces publics. On voyait au salon régulièrement des invités, de beaux messieurs et leurs épouses en grandes robes de dentelle ; on trinquait, on causait chiffons ou bonnes œuvres du côté des dames ; on discutait chasse ou politique vers la cheminée.
En 1911 la jeune fille de la maison s’est mariée, je suis partie avec elle. Arrivée chez le gendre, la maison était plus petite, cependant elle était très belle aussi, avec des lambris de chêne et de grandes portes vitrées. On m’a mise dans l’entrée, près du grand escalier. Il y avait du va-et-vient, mais moins de conversations. On me regardait en passant, distraitement. Je n’étais pas le centre du foyer, mais Madame tenait à moi, et quand, une fois les enfants partis, elle et Monsieur ont déménagé en appartement, ils m’ont emportée. Mais mon mouvement montrait des faiblesses, et déjà ces horribles petites pendules électriques fleurissaient partout. Plus besoin de les remonter, elles avaient une pile !
Peu à peu on m’a délaissée, on admirait bien encore le travail du bois, mais, privée de mon mouvement, je ne comptais plus les heures. Lorsque Madame et Monsieur ont disparu, leur fils, ton arrière grand-père, a fini par me reléguer à la campagne, ici, au grenier. J’étais passée de mode, trop encombrante, un vieil objet sans utilité. On préférait ces pimbêches de pendulettes électroniques. Quelle humiliation ! La grisaille, la poussière, plus d’éclairage, juste cette ampoule nue pendue à une poutre. Et la solitude ! Tu es ma première visite depuis 2 ans. Je n’ai jamais su ce qu’est devenu mon mouvement, on l’a emporté un jour, avec son balancier, en oubliant les poids. Je ne suis plus qu’une enveloppe vide, une caisse...
Soudain, dans la cage d’escalier résonne la voix de Mamie :
- Félix, à table, ton papa est arrivé !
- Oh ! dit Félix, je dois descendre, mais ne soyez pas triste, je reviendrai.
Ce soir-là, dans la grande cuisine, au moment du dessert, Félix n’y tient plus :
- Papi, elle est belle la vieille horloge que tu as au grenier !
- Ah ! Voilà donc où tu avais disparu, tu es monté là-haut ! La vieille horloge, oui je m’en souviens, mais elle ne fonctionne plus.
- C’est vrai, qu’elle est belle, intervient Mamie. Je l’aimais beaucoup quand j’étais petite, avant que papa ne la mette au grenier. Quel dommage que le mouvement ait été perdu.
- Ça vaudrait peut-être la peine de chercher - dit Papi.- On devrait pouvoir trouver quelque chose chez un antiquaire, je vais me renseigner.
Un soir, trois mois plus tard, Papi revient avec un grand sourire :
- J’ai trouvé ! Un magnifique mouvement Louis XIV, il ira très bien avec notre horloge. J’ai pris les mesures, ça devrait aller. Mais il n’a qu’une seule aiguille.
- Comme c’est curieux –dit Mamie- une seule aiguille !
- . L’horloger m’a dit que les premières horloges, au 17ème siècle, n’avaient qu’une aiguille ; de nos jours il est très rare d’en trouver encore. Il a restauré celle-ci lui-même, elle fonctionne très bien. L’aiguille marque les heures, et pour les minutes, hé bien, on estime grosso modo.
Papi a descendu la gaine de l’horloge, l’a dépoussiérée et cirée, puis il a installé le mouvement dans son logement et réglé le balancier. Quelle fête pour le vieux meuble qui retrouvait la chaleur et la lumière... ainsi que sa dignité de maître du temps.
C’est ainsi que, dans la grande cuisine, à gauche de la cheminée, trône maintenant la magnifique horloge « de parquet » en chêne sculpté. Papi la remonte régulièrement, et chaque heure on peut entendre sa sonnerie cristalline.
« Avec le temps, va, tout s’en va... » chantonne Mamie. Tout n’est qu’un va-et-vient continuel. Les modes passent et puis reviennent. On se croit toujours très original, mais « il n’y a rien de nouveau sous le soleil ».
C’est comme une renaissance, et quand tout le monde est endormi l’on entend parfois murmurer :
- C’est comme au bon vieux temps, je mesure le temps, j’égrène les secondes, je compte les minutes, je sonne les heures.
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