Aux impairs collatéraux de la rue des passereaux

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Bon, ça suffit maintenant : je veux être écrivain ! Alors, vous vous débrouillez comme vous voulez, mais je veux ça sur mon bureau, pour demain 9h. Merci bien. Roman => "À Travers" - Bruno  [+]

Image de Été 2021
Il y avait une maison formidable et à côté d'elle une autre en tout point identique. C'était un collier de maisons enfilées les unes sur les autres ; on aurait pu croire à des perles si elles en avaient possédé l'éclat.
        La maison où cette histoire débute se trouvait côté impair, rue des passereaux, numéro 11. Elle avait un toit rose, et quatre murs qui l'étaient un peu plus au fil des années, comme si la peinture des fausses tuiles en découlait à chaque averse. Tout était neuf pourtant. De la pelouse au portillon, de la berline au paillasson, tout était neuf, sorti d'un grand magasin, mais déjà démodé en quittant le parking.
        Au-delà de la porte en bois clair, dont le vernis reflétait celle d'en face, il y avait un canapé et un salon autour. Le canapé était un nid, une assise exquise pour ceux qui appréciaient se nicher dans un trou et ne plus jamais s'en relever.
        Le salon possédait deux portes. La première renvoyait vers un garage – servant de cellier, de placard à vélo, de bibliothèque, de cave à vin, de studio de montage et d'atelier de couture – absolument indigne d'intérêt. La deuxième quant à elle, donnait vers des toilettes dont la faïence était d'un ivoire délicat et lumineux. Le siège – chaleureux quand il faisait froid et frais quand la sueur vous rendait la peau moite – était d'une douceur duveteuse. Et la chasse, la chasse... Elle sifflait, lorsqu'on la tirait, un gazouillis d'eau claire, dont l'harmonie imitait – sans l'égaler toutefois – les envolées printanières d'un Vivaldi.
        Partageant la propriété du rez-de-chaussée avec le salon, une cuisine aux placards aussi pâles qu'un lit d'hôpital se vantait d'un réfrigérateur dernier cri, qui rappela à Madame Merle qu'elle avait manqué à son rôle de mère Merle par un retard de dégivrage datant de plus d'un mois.
        Le réfrigérateur était intelligent, mais pas au point de remarquer l'absence de Madame Merle face à cette indication rouge et clignotante ; c'était, en lieu et place, son adolescent de fils, qui prit virilement les choses en main, comme il avait l'habitude de le faire :
        — Mamaaaaaaaaaaan ! Il faut dégivrer le frigo !
        Depuis l'étage (en tout point similaire au rez-de-chaussée, si l'on excepte, bien sûr, l'absence de salon, de garage, de toilettes, de cuisine et la présence de trois chambres et d'une salle de bain), Madame Merle, affairée à son ménage hebdomadaire qu'elle se retenait de rendre quotidien, lui répondit :
        — Je sais ! Je vais m'en occuper mon poussin !
        — Et y a plus de lait ! ajouta Quentin – puisque c'était son prénom – en laissant la brique vide sur la table après s'être rempli, à ras bord, un bol de céréales.
        Il enfournait une cuillère de Chocapic au creux de son palais, l'esprit encore embourbé de sommeil, lorsque sa mère l'interrompit, toujours à distance :
        — Flûte, on est samedi ! Je crois que j'ai oublié la poubelle jaune ! Tu peux vérifier ?!
        Quentin s'affaissa, comme si on venait de lui déposer l'Israël et la Palestine sur chacune de ses épaules. Il avala une nouvelle cuillerée pour se réconforter, puis se rappela qu'il était invité le soir même à une fête où devrait se trouver Chiara, et qu'il n'avait toujours pas demandé la permission à sa mère de s'y rendre, et accessoirement, de l'y conduire.
        Chiara avait des yeux à tomber par terre. Des yeux que Quentin n'avait pas souvent vus, tant il était absorbé par la beauté romaine de son cul. Ce cul – et ces yeux, peut-être – valait bien une poubelle.
        Il termina son petit déjeuner, l'oiseau prêt à sortir de sa cage (réaction due à ses pensées ou à la qualité des Chocopic, personne n'aurait su dire, tant ces choses sont volatiles à l'âge de seize ans) et s'empressa de sortir, dépourvu de pantalon et de pudeur, pour chercher le fameux conteneur jaune.
        Quentin trouvait le soleil pressé ce matin. Sans doute parce qu'il était déjà onze heures, lui aurait rétorqué sa mère. Il ouvrit le portillon vert, attrapa, sur le trottoir, le conteneur en plastique, puis le tira devant le garage en bâillant. Il retourna dans la cuisine pour une nouvelle tournée de céréales (sans lait) et annonça la grande nouvelle à celle qui, un jour, l'avait mis au monde dans la douleur, et méritait bien qu'il lui rende aujourd'hui la pareille :
        — Voilà Maman chérie ! C'est bon pour la poubelle !
        — Merci mon poussin ! lui répondit-elle, tout aussi fière, depuis les escaliers dont elle terminait de lustrer les intermarches à l'aide d'un coton-tige.

        Monsieur Pouillot vivait au numéro 13 de la rue des passereaux. Monsieur Pouillot vivait depuis longtemps, en général, mais depuis peu, en ces lieux. Il est inutile pour ce récit de décrire sa maison, puisqu'elle reflétait, honteusement, celle de ses voisins.
        Une chose différait pourtant derrière ses quatre murs dilués de rose : une collection de pots de yaourt était exposée sur les étagères nobles et vitrées du salon. Une collection qui aurait rendu jaloux tout collectionneur de pots de yaourt. Il y en avait de toutes les couleurs et toutes les origines. Certains venaient d'Amérique du Sud, d'autres de Russie, d'autres encore de Chine (les Chinois étant peu amateurs de produits laitiers ; la chose était rare, et donc inestimable). Les caractères cyrilliques se mêlaient aux asiatiques, les indications bio aux matières grasses et le tout formait une armée fièrement lactée, protégée par une serrure dont la clé restait accrochée en permanence au cou de Monsieur Pouillot.
        Mais, comme midi approchait, une idée tenace contrariait Monsieur Pouillot. Il ne trouvait plus le pot que sa petite-fille venait de lui rapporter de Grèce, où elle avait passé sa lune de miel. La Grèce était au pot de yaourt ce que Las Vegas était aux cartes de jeu : un eldorado.
        Après avoir parcouru trois fois le tour du salon, soulevé les coussins du canapé à trou, inspecté tous les placards pâles de la cuisine, il eut une révélation qui lui glaça l'échine : Et si, et si, il avait jeté cette pièce de collection dans la poubelle, comme un vulgaire nature de chez Danone ?
        Oui, il en était à présent certain. Il se voyait la veille, nettoyer le plan de travail, tout en regardant Canteloup sur TF1, riant de bon cœur à son imitation de Marine Le Pen. Il s'était débarrassé des emballages de son repas solitaire ; le plastique du jambon, la conserve des petits pois, le carton vide du camembert, et, par un geste, malheureux, terrible, impardonnable, il avait envoyé le pot grec avec.
        Puis il avait sorti le conteneur sur le trottoir, bataillant de sa mémoire, pour savoir si c'était le tour du jaune ou le jour du vert. Ce matin, à l'aube, il n'avait pas perçu le chant mécanique du camion de ramassage, mais il était parfois trahi par son oreille sourde et son lourd sommeil.
        Monsieur Pouillot se précipita dans la rue (autant que son âge lui permettait de se précipiter) et ouvrit deux yeux gris sur une absence de conteneurs entre son numéro 13 et le 11 de ses voisins.
        Il tourna la tête par saccades, comme un spectateur de Roland Garros, espérant que le conteneur réapparaisse par magie ; mais rien n'y fit. Il retourna devant le garage : le conteneur n'y était pas non plus. À l'intérieur du garage peut-être ? Sa tête de linotte l'aurait-elle trahi ?! Il ne rangeait jamais le conteneur à l'intérieur, mais aux grands crimes, les grandes investigations.
        Pourtant, au désarroi de Monsieur Pouillot, il n'y avait rien non plus dans le garage.
        On lui avait volé son conteneur, on lui avait volé son pot de yaourt.
        On lui avait volé sa passion.
        Il migra de nouveau sur la pelouse, les ailes coupées. La dernière fois qu'il s'était senti aussi vide et impuissant, c'était en apprenant la mort de Claude François à la TSF. Monsieur Pouillot n'était pas de nature colérique. Mais la nature est parfois contrariée, et lorsque c'est le cas, il y a des déluges, des tsunamis, des séismes, des ouragans.
        Contre la chaussure gauche de Monsieur Pouillot agonisait une pomme trop mûre. Il se pencha pour ramasser la pomme et la renvoya d'une main leste retrouver son pommier, dans le jardin d'à côté.

        Le numéro 15 de la rue des passereaux était une copie calque du numéro 13 et du numéro 11 et jouissait par conséquent d'une présentation narrative similaire.
Ici vivait Monsieur Beaumarquet. Celui-là n'avait de bourgeois que le nom et une élégance sans faille que l'ensemble de ses connaissances lui reconnaissait bien volontiers. Il était toujours vêtu à la dernière mode, bien qu'ayant passé la quarantaine d'une bonne dizaine d'années. Certains hommes jasaient de son ramage, mais lorsqu'il entrait dans le lotissement au volant de sa décapotable Alfa Roméo Spider rouge mate (achetée à crédit sur dix ans), il saluait d'un geste gracieux ses voisines, célibataires ou non, et les joues de celles-ci prenaient la même couleur que la carrosserie qu'elles admiraient, rêvant secrètement, il le savait, d'avoir un jour la chance de s'asseoir à son côté passager pour s'enfuir, foulard en soie dans les cheveux, visiter Madrid ou Monaco.
        La chemise boutonnée, la veste démoutonnée et le pantalon pincé, Monsieur Beaumarquet sortit dans son jardin pour s'affairer à son activité de 13 h 11 : tailler son pommier.
        Ce pommier était pour lui une autre vanité. Sa hauteur, sa largeur, sa fertilité sans borne. Ses branches fournies poussaient sans cesse, comme les tiges d'un haricot magique. Mais son voisin du numéro 17, Monsieur Pinson, le lui avait pourtant reproché – pas moins de trois fois – cette semaine.
        On ne pouvait pas dire que Monsieur Pinson et Monsieur Beaumarquet étaient les meilleurs amis du monde. Monsieur Beaumarquet avait été éduqué de bonnes manières par Madame Beaumarquet mère. Par conséquent, la convenance le poussait à qualifier son voisin de pauvre ramassis de merde canine, ne valant même pas la peine qu'on lui marche dessus du pied gauche.
        Il le qualifiait d'ailleurs ainsi plusieurs fois par jour. Parfois dans sa barbe, mais le plus souvent, entre quatre yeux, et à très intelligible voix.
C'est pourquoi, lorsque Monsieur Beaumarquet remarqua cette pomme pourrie, écrasée sur la toiture blanche de la niche de son épagneul, il sut immédiatement qui était l'auteur de ce lancer franc et fourbe.
        Ni une ni deux, il sortit dans la rue, prêt à voler dans les plumes. Le sécateur toujours en main, il parcourut la dizaine de mètres séparant son portillon de son équivalent du numéro 17, entra dans la propriété sans y être invité et vint frapper à la porte d'entrée comme un gardien de prison pour l'appel au parloir.
        — Pinson ! Sors de là, pauvre ramassis de merde canine ne valant même pas la peine qu'on lui marche dessus du pied gauche !
        Oui, l'injure était colorée, mais un peu longue à la redite.
        — Tu te fous vraiment de ma gueule ! Je t'ai dit que j'allais le tailler mon pommier ! Mais je ne pouvais pas le faire avant samedi, parce que je travaille, moi ! Contrairement à certains, pauvre ramassis de merde canine ne valant même pas la peine qu'on lui marche dessus du pied gauche !
        Comme personne ne répondait, il alla toquer à la vitre d'à côté. Il colla son visage au carreau pour essayer d'y voir quelque chose, mais n'aperçut que le canapé à trou. Il retourna à la porte et pressa la sonnette pendant sept secondes (sept secondes : c'était le temps qu'il avait mis, dans sa tête, pour prononcer « Pauvre ramassis de merde canine ne valant même pas la peine qu'on lui marche dessus du pied gauche »).
        Ne voyant toujours rien venir, il sauta vers la palissade séparant leurs deux propriétés, et, de son sécateur, coupa fiévreusement la vingtaine de branches du pommier qui dépassaient de ce côté-ci, au-dessus de la haie de thuyas. Il ramassa ensuite les branches et vint les découper à nouveau, en mille rameaux sur le paillasson de Monsieur Pinson.
        Puis il se retourna vers la haie de thuyas, et se dit que le message n'était pas suffisamment clair.

        Lorsque Monsieur Pinson rentra chez lui en milieu d'après-midi, au numéro 17 de la rue des passereaux (ressemblant comme deux gouttes d'eau au numéro 15, au 13, au 11, mais également au numéro 19, dont pourtant personne ne parlait jamais), il constata un changement dans son jardin.
        La femme de Monsieur Pinson l'avait quitté il y a trois ans, en emportant ses gosses et son travail. Elle était directrice des ressources humaines dans la boîte qui l'embauchait, et avait profité d'une restructuration pour simplifier l'organisation de l'entreprise en même temps que celle de son, désormais, ex-mari.
Il ne s'en était jamais remis.
        Du moins, jusqu'à ce qu'il tombe dans un atelier de peinture, dont il revenait justement. Il s'était découvert, là-bas, un certain talent, et redécouvert une bribe d'amour propre. Il y avait même soigné son cœur convalescent, grâce à la charmante Julia, qu'il avait enfin osé, la veille, emmener au restaurant.
        Au-delà de ces considérations bassement romanesques, son regard sensible lui permettait à l'instant même de remarquer des détails changeants dans les couleurs du paysage.
        Son paillasson avait pris des nuances de vert et de marron et une tache jaune au milieu.
        Le vert et le marron, c'étaient des confettis de branches de pommiers, fraîchement coupées.
        La tache jaune, c'était un post-it, et un mot de corbeau, soigneusement manuscrit, presque calligraphié :

        "Voilà, j'ai taillé le pommier, comme promis.
        J'en ai aussi profité pour sculpter ta haie, j'espère que ton œil d'artiste appréciera.
        Je ne te conseille pas de ramener ta « pomme » chez moi, sinon mon sécateur serait forcé de te transformer en Van Gogh plus vite que prévu.
        P.S : Pauvre ramassis de merde canine ne valant même pas la peine qu'on lui marche dessus du pied gauche."

        Monsieur Pinson leva les yeux vers la maison de son rapace de voisin. Puis, sur sa propre haie de thuyas. Si la plupart de ceux-ci étaient toujours d'une quelconque banalité, l'un d'eux prenait aujourd'hui une forme oblongue, plus large sur le dessus, accompagné de deux rondeurs à sa base. Il n'y avait pas besoin d'être Michel Ange pour reconnaître une bite.
        Monsieur Pinson enroula avec flegme les manches de sa chemise blanche puis sortit un trousseau de clés de sa poche (faisant tomber au passage la note de son restaurant amoureux de la veille) et appuya sur le boitier en plastique noir qui y était accroché. La porte du garage s'ouvrit dans un roulement mécanique. Il y plongea pour ressortir avec un aspirateur à feuilles. Il démarra celui-ci pour happer bruyamment toutes les ramures de pommiers, mais aussi le post-it, et même la note du restaurant. Il nettoya ensuite les restes de thuya-bite, et pas mal de terre avec. Il en profita pour passer un coup dans son garage où la poussière s'était accumulée. Ce garage lui servait également d'atelier : il y avait au sol des morceaux de cartons utilisés pour tester des teintes de gouache. Certains n'étaient pas encore secs. Il avala le tout puis éteignit l'aspirateur.
        Il entra dans sa maison sans lâcher l'appareil, et grimpa à l'étage. Dans la chambre du fond (il y en avait deux autres, et une salle de bain), il ouvrit grand la fenêtre.
De ce nid d'aigle, il avait une vue plongeante : la décapotable Alfa Roméo Spider rouge mate de son voisin, garée derrière sa maison. Il faisait un temps délicieux aujourd'hui. Monsieur Beaumarquet avait peut-être prévu une balade à la campagne, car la capote de son véhicule de collection était grande ouverte.
        Monsieur Pinson inversa l'aspiration de son appareil pour passer en mode souffleur, et pressa le bouton « on ». Un arc-en-ciel de thuya déchiqueté, de pommier tendre, de terre grasse, de poussière ancienne, de carton mou et de gouache humide jaillit dans l'air, avant de se répandre dans l'ouverture imprudente de la décapotable. La note de restaurant, partiellement déchirée, vola plus haut dans les airs, prise dans une brise qui lui fit rebrousser chemin, planer par-dessus un toit, puis un autre, croiser une hirondelle, traverser la rue, hésiter un instant, repartir en sens inverse, flotter, espiègle, avant de retomber, comme une plume, sur l'allée centrale du numéro 23.

        Pendant que, en cette douce fin d'après-midi, Monsieur Pinson ouvrait sa braguette pour se soulager, en altitude, d'une envie pressante sur des sièges en cuir, Madame Capucin coupait des carottes dans sa cuisine, se situant au numéro 23 de la rue des passereaux (qui n'avait rien à envier au 21 et encore moins au 25). D'un couteau aiguisé comme une lame de rasoir, elle tranchait, d'un coup sec, rondelle après rondelle ; elle avait la main professionnelle.
        Son mari la prenait pour une conne, et ouvertement en plus. Il s'absentait, chaque soir, chaque week-end, pour des réunions d'entreprises, des colloques, des séminaires ; il avait un emploi du temps de ministre, mais pourtant pas le salaire pour aller avec. Il la trompait à tout va, voilà la vérité. Il guettait ses proies, toujours changeantes, leur jouait une danse nuptiale pour les piéger entre ses pattes.
        Être prise pour une conne, Madame Capucin n'en pouvait plus.
        Mais comme elle n'avait aucune preuve, elle se sentait impuissante, et, ironiquement, fautive. Son mari disait qu'elle était hystérique, sur un ton dégoulinant d'indulgence. Il se travestissait en victime, prenait même leurs amis à témoin, ironisant sur sa jalousie bouillante, alors qu'il ne pourrait jamais tromper personne, bon sang. Il n'y avait qu'à regarder la large calvitie qui occupait le dessus de son crâne, il ajoutait en trinquant. Il s'en tapait presque les mains sur les cuisses.
        Il était doué le salaud. Très doué. Un véritable agent secret de l'adultère. Zéro, zéro, cinq à sept était sans doute son nom de code.
Madame Capucin jeta les épluchures dans une assiette creuse et sortit en agrémenter son compost. C'est là qu'elle vit la note manuscrite de restaurant, posée, par miracle, au milieu de son allée. Elle la ramassa et lut les informations, partielles, mais suffisantes :

        ... staurant « L'entrée des arti...
        ... dredi 20 mars · 13 h 30
        — 2 menus du jour
        — 2 profiteroles
        — 1 bouteille de champa...
        Total : 96 euros TTC
        Merci pour votre visite et à bien...

        Son mari n'avait plus de limite. Il la trompait le week-end, il la trompait après le travail et il la trompait maintenant même à la pause déjeuner. Du champagne, des profiteroles, 96 euros TTC. Il n'avait jamais eu pour elle la moindre de ces attentions.
        Vers deux heures du matin, lorsque son mari rentra, elle l'entendit tourner ses clés pernicieuses dans la serrure, accrocher son manteau de menteur dans l'entrée, enlever ses chaussures de faux cuir, monter sur une pointe des pieds titubante, se brosser les dents pour effacer les effluves d'alcool. Elle l'entendit même se doucher pour taire le parfum d'une énième salope. Puis il entra dans la chambre et se glissa, nu, dans le lit. Parfois, lorsqu'il n'avait pas réussi à conclure, il la réveillait, et l'utilisait, pour refroidir ses ardeurs. Il poussait même le vice à lui vomir : je t'aime. Ce soir, il ne dirait rien.
        Madame Capucin l'attendait dans le lit. Elle avait l'œil rond, la main crispée. Entre ses doigts, elle tenait un couteau de cuisine qu'elle n'avait pas lâché depuis l'après-midi. Sur sa lame aiguisée, il y avait des restes de carottes. Il allait y en avoir d'autres.
De sa main libre, elle attrapa le sexe de son mari, qui, l'espace d'une seconde, se demanda quelle actrice pornographique avait remplacé sa femme durant son absence. La seconde d'après, il sentit une douleur brûlante lui sectionner tout ce qui lui restait de virilité.

        Le dimanche et lendemain matin, devant la maison formidable du numéro 11, côté impair de la rue des passereaux, sortit Madame Merle, un sourire sur la tête, et un chapeau sous le bras. La lumière était encore plus vive que la veille, le printemps, officiellement présent sur le calendrier, l'était aussi dans les airs. D'ici quelques semaines, elle proposerait sans doute à son fils un week-end à la mer, ou une sortie à vélo, et il serait bien obligé de dire oui. Il l'avait promis la veille en monnaie d'échange pour se rendre à sa soirée. Probablement pour rejoindre la petite Chiara, elle avait plusieurs fois remarqué ses yeux briller lorsqu'il évoquait son prénom. Elle l'avait déjà aperçue à la sortie du bus et il fallait admettre le bon goût de son fils : cette Chiara avait un cul à tomber par terre.
        Madame Merle traversa l'allée de son jardin, ouvrit le portillon. Puis revint en arrière pour observer la porte du garage. Devant cette porte se trouvaient deux conteneurs jaunes. L'un portait leur nom, écrit au feutre sur le couvercle. L'autre portait celui du voisin : Monsieur Pouillot.
        Elle ne chercha pas à comprendre pourquoi, la veille, son fils était allé récupérer un deuxième conteneur sur le trottoir, plutôt que de déposer le leur, comme elle était à peu près certaine de lui avoir, clairement, demandé.
        Elle rapporta le conteneur de Monsieur Pouillot devant son portail, hésita à laisser un mot pour s'excuser, puis se ravisa en songeant que l'erreur n'avait sans doute pas eu de grandes conséquences.
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Un petit mot pour l'auteur ? 3 commentaires

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Carl Pax · il y a
J'avais une première fois beaucoup aimé votre nouvelle, un vaudeville réjouissant, férocement drôle et bien écrit ! Je me souviens m'être étonné de ce que Mr Pouillot n'avait pas mis le pot de yaourt grec dans sa vitrine ^^ Je like à nouveau donc !
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Bruno Ginoux · il y a
Ah ah merci ! C'est chiant ces commentaires disparus ☹️
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Carl Pax · il y a
Il y en aura d'autres ! 😉 (mais en vrai, c'est vrai que c'est chiant!)

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