Austral Killer

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J’ai commencé par écrire de petits textes pour participer au défi mensuel de Babelio. Je me suis ensuite lancé dans la rédaction de nouvelles pour des concours, avec une publication dans un ... [+]

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À moins 25 je me couche, me dis-je. J'estimai qu'il me restait une heure ou deux avant de me zoner dans mon duvet ultra-isolant. Après avoir reposé le thermomètre sur ce qui me servait de table de nuit, j'entrepris quelques travaux de rafistolage d'une partie de mon matériel, pour pouvoir entamer le lendemain la suite de mon périple le plus sereinement possible, dans la mesure où la sérénité pouvait exister dans cette partie du monde.
— Hello du campement, y a quelqu'un ?
Je fis un tel bond que ma tête faillit passer à travers le toit de la tente.
— Hello, y a quelqu'un ?
Je pensai être victime d'une hallucination. Peut-être les champignons en boîte que j'avais mangés à mon repas du soir, ou une boisson pas nette. Machinalement je répondis.
— Oui, il y a moi.
La fermeture de la tente s'abaissa, et une tête hirsute apparut. Là, j'eus l'impression d'atteindre le summum du délire. En plein milieu de l'Antarctique – autant dire au milieu de nulle part –, dans un endroit où aucune vie n'aurait dû se manifester à part celle votre humble serviteur, une tête – humaine qui plus est – me regardait en souriant. Si je m'étais attendu à ça.
J'avais décidé de refaire le trajet que Mike Horn avait ouvert quelques années plus tôt, plus de cinq mille kilomètres sur le continent blanc, mais pendant l'hiver austral, ce qui, bien évidemment ne pouvait être envisagé que par un esprit perturbé.
J'invitai mon visiteur à entrer, et à refermer derrière lui pour ne pas laisser pénétrer la bise glaciale.
— J'ai vu de la lumière, me dit-il, de la façon la plus débonnaire qui soit.
— C'est sûr qu'à part la mienne, vous n'avez pas dû en voir beaucoup dans le coin.
— Oui, je vous le confirme, pas beaucoup. Je ne voudrais surtout pas déranger, mais je n'avais plus de sel. Je suis donc parti à l'aventure pour en trouver, me dit-il. Et me voilà, vous demandant présentement un petit geste amical.
Alors là ! Que pouvais-je répondre ?
— Oui, bien sûr, vous avez bien fait, je vais vous en passer un peu. Il faut s'entraider entre personnes de bonne compagnie.
C'est moi qui venais de dire ça ? Il allait falloir que je me pince très fort. Je me promis de causer du pays à la société qui commercialisait les champignons, ils étaient vraiment, mais vraiment très hallucinogènes.
— Si j'osais, enchaîna-t-il, je solliciterais bien votre hospitalité pour la nuit, pour m'éviter le trajet retour dans la nuit polaire.
Ne voulant pas m'enfoncer davantage dans ce qui ressemblait de minute en minute à un véritable cauchemar, ni contrarier un personnage manifestement pas très clair, je préférai faire comme si j'étais l'aubergiste du coin prêt à accueillir le touriste de passage et acquiesçai à sa demande. J'espérais cependant plus d'explications de sa part, car si ce que je considérais comme le plus grand exploit jamais réalisé par un aventurier était à la portée du premier pélo venu, et que l'Antarctique devenait à l'image de l'Everest une autoroute à l'heure de pointe, même par -50, je n'avais plus qu'à plier les gaules et rentrer dans ma petite ville de l'Isère.
— Vous êtes bien aimable, me dit l'étrange individu en guise de remerciement, avant d'ajouter que cela n'avait pas été le cas du précédent.
— Comment ça du précédent ? Parce que je ne suis pas le premier à qui vous venez taper du sel ?
— Non. Mais l'autre n'a pas été très gentil, et je lui ai fait du mal.
Je n'étais pas sûr d'avoir bien compris.
— Vous avez fait quoi ?
— Je l'ai coupé en morceaux que j'ai fait rôtir. Mais sans sel, c'était vraiment fade. Alors si vous pouviez m'en donner un peu, ce serait super. Si vous voulez, en échange je vous cède de quoi améliorer votre ordinaire. Et mieux... nous pourrions préparer un bon pot-au-feu avec ce que j'ai apporté avec moi, cela nous réchauffera l'âme et le corps.
Ouah ! Non seulement je rencontrais quelqu'un où je pensais être seul à des milliers de kilomètres à la ronde, mais en plus, avec mon bol, j'étais tombé sur un serial killer, cannibale de surcroît.
Je tentai de fuir, me disant qu'il valait mieux mourir de froid que découpé en tranches par un fou furieux et finir dans un court-bouillon. Je ne fus malheureusement pas assez vif. Il m'attrapa par une jambe alors que j'étais à moitié sorti, m'empêchant d'aller plus loin. Je me débattis avec une telle énergie que nous emportâmes la tente avec nous dans une mêlée indescriptible. Le blizzard se mit de la partie, emportant l'ensemble vers une crevasse dont l'ouverture menaçante ne demandait qu'à tout avaler. Je me sentis basculer... tomber...
— Qu'est-ce que tu fous par terre à te tortiller dans tes draps ? me demanda une voix qui me semblait familière.
Hébété, je vis un visage – pas hirsute du tout – qui me contemplait d'un air stupéfait. Je regardai autour de moi pour découvrir que le campement avait laissé la place à une chambre très accueillante et bien chauffée.
À ma compagne, qui attendait une réaction de ma part avant d'appeler de l'aide, je répondis qu'il ne fallait pas qu'elle s'inquiète outre mesure.
— Tout va bien, j'ai juste fait un cauchemar polaire. J'étais poursuivi, et je suis tombé du plumard... dans une crevasse.
— Elle n'est pas claire ton histoire. Un ours te coursait ?
— Il n'y a pas d'ours au pôle Sud. Non, un tueur anthropophage... qui me demandait de l'héberger, et voulait manger un pot-au-feu.
— Mais oui ! Suis-je bête ? Il y a encore des tribus cannibales là-bas, c'est bien connu. En revanche pour le logement et la référence à une recette de terroir, j'avoue ne pas bien appréhender la symbolique freudienne, à moins qu'elle ne soit plus bocusienne. C'est un peu « L'auberge rouge » ton affaire, mais à l'envers.
— Arrête de toujours vouloir trouver une explication à tout, tu risques de te faire des nœuds au cerveau. C'était un psychopathe dans un cauchemar, point.
— En fait, il avait juste envie de tailler une bavette.
— Très drôle !
— Je peux voir ce que tu lisais avant de t'endormir ? Le récit de l'expédition de Mike Horn, ok pour le rêve blanc, et... « Hannibal Lecter »...! je comprends mieux ton killer austral. Si tu veux un conseil, lis plus soft le soir, et surtout, évite les mélanges, littéraires je veux dire. Je réchauffe le reste de pot-au-feu pour midi ? Jarret et plat de côtes.
— Non ! surtout pas le pot-au-feu ! J'aurais l'impression de bouffer le voisin.
— J'adore les discussions surréalistes comme ça le matin, cela me met une pêche d'enfer. Et tu comptes faire quoi dans l'immédiat ?
Regardant le réveil posé sur ce qui me servait de table de nuit, je lui répondis en me recouchant.
— À moins 25, je me lève.
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