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Aujourd'hui, Todorov est mort

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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Ce récit touchant met en scène le quotidien désabusé d’un principal de collège de province. Le jour de la mort de Tzvetan Todorov, il fait une ...

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Aujourd’hui, Todorov est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. La voix qui sortait tout à l’heure du poste radio de la cuisine ne l’a pas précisé. Elle a dit « Todorov est mort », le carillon du clocher de la vieille église du village a sonné la demie et ma tartine a sauté du grille-pain. Une journée où Tzvetan Todorov meurt ne peut pas être une bonne journée, j’ai pensé, en passant la lame du couteau sur la motte de beurre demi-sel. En ajoutant le miel sur la tartine grillée, j’ai réalisé que s’il était mort avant minuit, c’était la journée d’hier qui aurait dû être ratée, alors qu’elle n’avait pas été, somme toute, plus mauvaise qu’une autre. 
Ma tartine engloutie, ma chemise boutonnée et ma cravate ajustée, j’ai passé la porte de la maison que j’ai fermée à double tour ; pourtant, je me demanderai tout à l’heure si je l’ai correctement verrouillée. 

Une fois dans la voiture, j’ai retrouvé avec un certain soulagement la voix de l’homme dans la radio. Je suis toujours inquiet d’effectuer les quelques mètres qui vont de ma porte d’entrée à celle de ma voiture dans le silence. La voix a dit : « Le petit garçon de cinq ans est mort après avoir été contraint par son beau-père de courir plusieurs kilomètres en pleine nuit pour avoir fait pipi au lit ». 
J’ai tourné un peu la tête vers la droite et j’ai vu les cygnes sur le lac en contrebas du parc que je traverse tous les jours. Le soleil était encore bas dans le ciel et ses rayons descendaient en rais obliques sur l’eau bleue. Le journaliste a précisé que le petit garçon de cinq ans avait dû courir autour du lac à côté de chez ses parents et que son beau-père le suivait à vélo. Il a dit encore : « Il a été frappé de plusieurs coups de poing et à l’aide d’une lampe torche, le beau-père n’ayant pas apprécié que le petit garçon réclame sa mère. Sous la violence des gestes, la lampe s’est brisée ». Ma voiture a descendu sur le pont qui traverse l’étendue bleue. Quand le niveau est haut, comme ce matin, on pourrait croire qu’on glisse sur l’eau. Un cygne s’est envolé, lourdement, en rasant le lac. 

Dans le parking du collège de banlieue dans lequel j’officie comme principal, j’ai aperçu par la fenêtre plusieurs personnes faisant le pied de grue devant mon bureau. J’ai hâté le pas, bien que je ne fusse pas en retard. Avant de pousser la grande porte du couloir de l’administration, je me suis redressé et j’ai contracté les mâchoires afin de redonner un peu plus d’aplomb à mon visage que je savais mou, dégoulinant, métaphore trop flagrante de ma façon d’être au monde. J’ai salué comme il se doit, l’air concerné et l’allure pressée, j’ai ouvert la porte, me suis installé dans le vieux siège en cuir derrière le massif bureau en bois démodé.

— Qui était là en premier ?
— Madame Correia, a beuglé ma secrétaire dans le bureau d’à côté. 
— Faites entrer.
Le bal a commencé et n’a cessé qu’à 10h12. Madame Correia avait dû séparer deux élèves qui tentaient de s’étrangler en cours d’anglais hier après-midi, elle refusait désormais la présence dans sa classe de l’instigateur du conflit et espérait, c’était la moindre des choses, un conseil de discipline rapide et forcément suivi d’une exclusion définitive. Madame Crouzet venait m’informer que la toute nouvelle élève de la classe de 3e C l’avait qualifiée du sobriquet de « sale pute » hier en fin d’après-midi avant de claquer la porte de son cours, et qu’après une discussion musclée au téléphone avec la maman de la très jeune poétesse, le père voulait me voir en présence du professeur impliqué, présentement folle de rage. Monsieur Percian a, lui, protesté : les crédits financiers alloués à l’atelier relais n’étaient pas suffisants cette année pour mener à bien une « remédiation correcte » et surtout « efficace ». Madame Emprin ne comprenait pas pourquoi elle surveillait trois demi-journées d’affilées les brevets blancs quand certains de ses collègues n’en surveillaient aucune. 
— Madame la Rectrice arrive à 14 heures pour signer le partenariat avec le Réseau d’Éducation Prioritaire, a beuglé ma secrétaire qui avait pris l’habitude de crier plutôt que de se déplacer. 
J’ai opiné du chef silencieusement, rempli quatre rapports, signé quatorze autorisations variées, siégé à deux réunions, organisé trois conseils de discipline et il était midi et demi. J’ai roulé jusqu’au lac, garé ma voiture en épis au bord de la route et suis allé m’installer près de l’eau. La voix de l’homme dans la radio, pas la même que ce matin, plus grave et plus suave, résonnait en fond sonore dans l’habitacle de ma vieille 205. Ce matin, j’avais rapidement confectionné un jambon-beurre. Sans cornichon, le jambon-beurre n’a pas beaucoup de saveur. Heureusement, j’avais emporté un yaourt au café. Il fallait que je reste concentré pour ne pas me tacher. Je n’aurais dû passer la chemise et la cravate qu’à 13h30, juste avant l’arrivée de la rectrice, j’ai pensé. J’aurais ainsi pu manger plus confortablement. 

« L’Unicef lance une alerte. 1,4 million d’enfants risquent de mourir de malnutrition du fait de la famine qui s’annonce en Afrique. Reportage au Soudan de Cindy Requin » a dit sobrement la voix. Une voix féminine a pris le relai : « En 2011, au moins 100 000 enfants sont morts parce que le monde n’a pas réagi assez vite. Aujourd’hui, la famine est à nouveau aux portes de plusieurs pays du continent africain et de la péninsule arabique – Nigéria, Somalie, Yémen, et Soudan du Sud –, et menace la vie de plus de 1,4 million d’enfants. Une famine provoquée par l’homme, exacerbée par la sécheresse... et dont les enfants sont les premières victimes. Mohanned, cinq ans, lutte pour sa vie dans un hôpital du nord-ouest du Yémen. À chaque respiration, il grimace de douleur. Son grand-frère, impuissant, tient ses frêles mains dans les siennes pour le rassurer ». Puis une voix d’enfant : « J’ai déjà perdu un cousin aujourd’hui à cause de la malnutrition, je ne peux pas perdre mon petit frère ». 
Devant moi, les cygnes se sont rassemblés et se battent pour un bout de pain que j’ai laissé tomber. Le plus fort l’agrippe dans son bec orange et tend le cou très haut pour mettre en difficulté les plus petits. Il finit par le lâcher et un autre l’attrape à son tour. Autour d’eux, les canards se faufilent, prêts à s’emparer des miettes. À ma droite, une colonie de fourmis, attirée par l’odeur sucrée du yaourt, s’active. Elles se déplacent en file indienne, récoltent un peu du précieux nectar sur l’opercule et dans le pot, et font demi-tour, plus réglées et disciplinées qu’une armée. 

La rectrice est toujours ponctuelle. Je l’observe par la fenêtre de mon bureau, sortir de sa voiture noire sur le parking. Elle a deux chauffeurs pour l’accompagner ainsi que quatre conseillers. Elle me parle d’égalité et d’équité, de contrat de confiance et de contrat d’objectifs. Quand elle repart à 16h45, ma cravate est de travers et j’ai de plus en plus de mal à serrer les mâchoires. 

J’ai envie de remettre en marche la radio, de retrouver la voix, mais je dois recevoir un élève qui doit faire sa rentrée le lendemain. Il arrive de Somalie. Il s’appelle Bruce. Il sera intégré à la classe FLS, français langue étrangère. Souvent, les enfants qui rejoignent l’établissement en cours d’année et qui viennent de pays non-francophones ne parlent pas un mot de français. Loin de leurs racines, de leur pays, parfois loin de leur famille. Pour eux, l’intégration est une épreuve douloureuse. Sans compter le mépris que leur infligent les autres collégiens, complètement inconscients de la force et du courage qu’ils doivent déployer pour résister. Peu à même de mesurer les pertes pour ces enfants qui quittent tout, jusqu’à leur statut social, souvent élevé, et leurs chances de réussite, presque ramenées à néant en France, pour devenir les parias des collégiens de banlieues, eux-mêmes parias des collèges plus bourgeois. 

Bruce est arrivé dans mon bureau. Il est tout petit, a la peau très noire, comme son regard. Je dis « Bonjour » lentement et souris. Il me rend mon bonjour assez facilement et sans accent. C’est rare chez un enfant qui vient d’aussi loin. Je me présente comme le chef d’établissement, celui qui pourra l’aider en cas de problème à l’intérieur ou à l’extérieur du collège, je lui demande s’il me comprend et s’il parle français. Il dit oui, qu’il comprend très bien et qu’il parle correctement ma langue. Il ajoute que son oncle lui a appris.

— Ton oncle est venu avec toi en France ? 
— Mon oncle est mort en Somalie. 
— Tu vis avec tes parents ? 
— Non. 
— Où sont-ils tes parents ?
Bruce hausse les épaules puis finit par admettre qu’il n’en sait rien. Il réside dans un foyer avec son petit frère scolarisé dans l’école primaire juste à côté, « mais lui ne parle pas français ». 
Je ne sais pas ce qu’a traversé Bruce et je ne le saurai sans doute jamais. Hormis sa situation administrative, ses affaires personnelles ne me concernent pas, sauf s’il exprime le souhait de m’en parler, ce qui n’est a priori pas le cas. 
J’explique à Bruce son emploi du temps, je lui fournis le plan du collège et lui montre les bureaux des personnes qui peuvent le soutenir en cas de besoin : la psychologue, l’infirmière scolaire et le principal adjoint. « Repassons dans mon bureau, j’ai quelque chose pour toi », je lui dis. J’ai pris l’habitude de faire choisir un livre, dans la bibliothèque de littérature jeunesse que j’ai confectionnée dans un coin de mon bureau – juste à côté de ma bibliothèque personnelle, plus massive et moins colorée –, à tous les enfants qui intègrent la classe de français langue étrangère. Je ne sais pas ce qu’ils en font, s’ils le conservent jusqu’à parvenir à le lire seul, s’ils demandent à d’autres de leur déchiffrer, mais j’ai toujours le sentiment que le simple fait de recevoir quelque chose les remplit d’une joie discrète mais palpable. 
Je propose à Bruce d’aller choisir un livre alors que je ferme la porte. Il ne semble d’abord pas réagir puis se rue sur la bibliothèque, tend la main et agrippe un livre au hasard qu’il sort des rayonnages et tient immédiatement serré fort contre lui. Je réalise en me retournant qu’il s’est trompé de bibliothèque et crie sans doute un peu fort un « non » de protestation qui le fait sursauter. Il me regarde, terrorisé, et lâche le livre qui tombe au sol dans un bruit sourd avant que le garçonnet se faufile entre les deux bibliothèques, dans l’espace étroit encore libre contre le mur. Ses yeux s’emplissent de larmes. 
Les épreuves que vivent ces enfants ne sont parfois pas même imaginables pour nos cerveaux humanistes et bon nombre d’entre nous n’y survivraient pas. Je comprends vite que mon ton a déclenché chez lui une peur et une angoisse peu rationnelles, sans doute provoquées par de sinistres souvenirs. Je l’apaise, m’excuse, explique que je n’aurais pas dû crier pour si peu. Je lui montre la bibliothèque pour enfants. Je sors une dizaine de livres que j’étale tout près de lui. Je lis leurs titres à voix haute, je décris leurs couvertures puis je tente d’expliquer leurs contenus. Il y a Moi, Boy, la biographie de Roal Dahl, et Charlie et la chocolaterie, du même auteur. Il y a Momo, petit prince des Bleuets, sublime conte moderne. Il y a Alice au pays des MerveillesLe Petit PrinceSacrées SorcièresVerte. Bruce me montre la couverture d’un album jeunesse resté sur une étagère. Je lis : Même les mangues ont des papiers. Sur la couverture, on voit deux personnages de couleur noire allongés sur les branches d’un arbre ; en arrière-plan, un fleuve et une pirogue. « Lui », dit Bruce en le pointant du doigt. Je veux expliquer l’histoire de Momo et Khady, les deux personnages principaux, à Bruce, pour qu’il puisse le déchiffrer plus simplement mais le garçon m’arrache le livre des mains. Il dit « Au revoir » et disparaît dans les couloirs. 
Je reste un moment interdit, assis au milieu de l’étalage de livres pour enfants. Je desserre ma cravate. Je construis une pile avec les livres que je pousse contre le bas de l’étagère, je la rangerai le lendemain. Je pense à ma voiture, à la voix qui résonnera bientôt sur le chemin du retour. Je me relève difficilement. J’attrape ma veste restée sur le dossier du fauteuil derrière mon bureau et mes clefs. Je veux sortir quand mon œil est attiré par le livre tombé au milieu de la pièce, celui que Bruce a lâché après son sursaut, tout à l’heure. J’hésite. Je vais pour fermer la porte puis je me ravise. J’avance doucement vers le rectangle blanc au sol. Je ne discerne que les signes noirs sur la quatrième de couverture. Je me penche en avant, l’empoigne, me redresse, le retourne. Je lis : Insoumis, Tzvetan Todorov. Je sursaute à mon tour. Je reste figé un long moment, une minute, peut-être deux. Ma journée défile dans ma rétine. J’avais presque oublié. Aujourd’hui, Todorov est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas.

PRIX

Image de Printemps 2018
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AnnesoY · il y a
Bravo Adeline pour ce prix tout à fait mérité
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Gabriel · il y a
Superbe!
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Arf · il y a
Bravo pour ce texte plein d'humanité(s) ! :)
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Maryse · il y a
Félicitations Adeline !
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Christiane Bouchez · il y a
Il y a du Camus dans ce texte, j'aime beaucoup.
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Anne Marie Menras · il y a
Félicitations Adeline pour le Prix du Jury. Absorbée par le prix Short Paysages, j'ai laissé passer le Prix du Printemps...J'ai aimé votre nouvelle qui décrit l'univers d'un principal de collège, imprégné d'humanisme.
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Alec Mojerev · il y a
Très beau texte, bravo !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Adeline pour votre Prix du Jury entièrement mérité pour ce texte émouvant qui m'a énormément plu.
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Merlin28 · il y a
Suis passée à côté.... excellent choix de livre... il promet ce petit Bruce! Félicitations Adeline
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce palmarès du jury et la recommendation, Adeline ! Une invitation à lire et soutenir mon “Isère en Mouvement” qui est en Finale! Merci d’avance et bonne journée !
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