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J'adore qu'on me raconte des histoires et j'essaie d'en raconter aussi. Les mots sont une patrie, les mots sont un voyage, les mots sont mon armure. D'autres récits plus longs sont à découvri  [+]

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J’ai longtemps écouté. Ou beaucoup écouté. Ou souvent écouté. Tout cela à la fois, j’imagine. Obligation professionnelle, contractuelle. Écouté qui ? Où ? Écouté quand ? Pourquoi ? Nulle séance psy et moins encore de confesse. Examinatrice des prétendants au bac, membre souverain du jury, je vous prie, que je constitue à moi toute seule, de l’épreuve anticipée de français. Des candidats à la pelle, au suivant, voilà ce que j’ai écouté.

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Depuis moins d’un tiers de siècle mais plus d’un quart, je note, évalue, me coupe les cheveux en quatre parfois, lève les yeux au plafond, intérieurement car il faut rester digne devant le padawan de l’explication littéraire qui peut, au sens propre, suer toute l’eau de son corps ; j’interroge des lycéens qui avec plus ou moins d’entrain, d’intérêt, de conviction se confrontent à ce premier examen oral de leur jeune vie. L’EAF ! C’est moins excitant que FBI, CIA, NYPD mais lorsque l’acronyme est jeté en début d'année scolaire, à la tête du jeune, l’effet est garanti. Ou presque. Disons que cette première prestation à devoir, construire des phrases, - sujet verbe complément - au lieu de jeter des mots à la tête de l'examinateur comme on lance la baballe à son animal de compagnie, au lieu de se planquer derrière un écran d’ordi, de téléphone, ne leur dit rien qui vaille. Triturer un extrait d’une œuvre canonique, pour le dit examinateur et paléontologique pour le candidat. Quoi ? On peut pas liker, snapchater, twitter. Pauvres romanciers, dramaturges, poètes ! Pauvres Victor Hugo, - c'est quoi le prénom ?- Baudelaire, Voltaire, Rimbaud confondu avec Rambo. Lus en mode supersonique, avec ponctuation aléatoire ou comme si on annonçait le décès d'un proche, façon Dr Greene, - désolé, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir mais une hémorragie interne a eu raison de votre mari -, ces auteurs ont dû accomplir, un nombre incalculable de fois, moult roulés - boulés dans leur glorieuse poussière.
Ce face à face est structuré. De la rigueur, que diable, de la rigueur ! Le protocole à suivre est calibré, répété pendant l'année scolaire. De septembre à juin, le prof de lettres cornaque, pointe un doigt rageur vers cet horizon implacable : le bac ! Jusqu'à être plus tendu qu'un string sur une plage des Saintes Maries de la Mer !
Malheureux Beaumarchais, Corneille - non ! pas le chanteur -, La Fontaine, La Fayette - non ! pas le magasin - loin de se douter qu'ils seraient dézingués, découpés en rondelles, réduits à des tranches de texte, arrosés de coulis de problématiques artificielles, vidéoprojetés, brandis tels des Graal, métamorphosés en miroirs égotiques, en bastions à défendre face à l'apprenant.
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Je me souviens. J'enseignais à l’époque en collège, et ce vendredi pluvieux de février, j'écoutais les conseils judicieux d'un IA-IPR, noeud pap, veston désuet, un peu colonel Moutarde. IA-IPR, encore un acronyme. L'Éducation Nationale en est infestée. Je venais donc d'être inspectée par un cadre supérieur, je vous prie. Cet inspecteur d'académie et inspecteur pédagogique régional avait assisté, installé au fond de la classe, près d'Antonin Blondin, un gamin survolté qui aurait pu prétendre à une filiation certaine avec feu Gilbert Bécaud sauf en cette matinée où il faisait de louables efforts pour participer, se tenir droit, ne pas faire résonner son stylo quatre couleurs, à l'étude d'un passage du Petit Prince, - le moment où ce malheureux est assailli par les caprices de la rose. Et puis, après une heure de cours qui m'avait paru durer tout à la fois mille ans et une micro seconde, était arrivée l'heure de l'entretien. Les yeux dans les yeux, M. Stromboli, - oui, comme le volcan mais en moins éruptif - avait lentement égrené les observations, les remarques, les conseils pédagogiques.
LUI : Vous entretenez de bonnes relations avec vos élèves.
MOI, in petto : Sauf la semaine dernière où j'aurais volontiers punaisé Raffaël Delavigne qui avait vérifié les lois de la gravité en faisant tomber tout ce qui lui tombait sous la main, sans oublier, Mia, la blondinette, que j'ai voué aux gémonies pour avoir scruté l'écran de son téléphone : un numéro qu'elle ne connaissait pas s'y était affiché. D'où son air ahuri qui m'avait alertée.
LUI : La séance à laquelle j'ai assisté est bien menée. L'étude de l'extrait du chapitre VII du Petit Prince est bien structurée, les objectifs ont été clairement énoncés mais...
MOI, prenant un air profond et toujours in petto : Enfin ! Le "mais" sort du bois.
LUI, lissant une moustache à faire pâlir Hercule Poirot :...vous n'avez pas problématisé votre séance. C'est fort dommage.
MOI, opinant du chef, avec un air de contrition, juste ce qu'il faut, tout en pensant : Que veux-tu que je problématise, mon p'tit bonhomme, à une classe de Sixième ? Emphatique tel Cyrano : comment Saint-Exupéry, par le biais de la rose, propose une réflexion sur l'être et le paraître? Je me gausse. Entre Dimitri, qui comprend un mot sur vingt, quand les astres sont alignés et qu’il n’y a pas d’avis de tempête de Dunkerque à Boulogne, Morgane, qui lit le dictionnaire Larousse comme s’il s’agissait d’un roman de la collection Harlequin, Florimond, qui double sa Sixième et souffle à s'en déchirer la plèvre dès qu'il doit gribouiller plus de trois lignes, Phareewy, qui est allophone et Dylan dont le père a pour résidence principale une cellule de prison, que veux-tu que je problématise ? Ils ont très bien compris mes loulous que la rose fait tourner en bourrique ce blondinet de petit prince, qu'elle le mène par le bout de l'écharpe et qu'il ferait mieux de la laisser sous son bocal !
Bref, longtemps donc, j'ai écouté et, avant cela, préparé l'accueil des candidats.
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Il était une fois, un lundi 1er juillet, à 13h30, par une chaleur à couper au couteau. Installée à mon bureau, je prépare la liste des heureuses élues de l'après-midi. J'entends, de l'autre côté de la porte, le brouhaha des donzelles découvrant une autre liste, celle de leur nom, prénom et date de naissance. Un glapissement m'interpelle et, malgré mon papelard à la main droite et un lambeau de scotch à la main gauche, j'ouvre la porte, ligne de démarcation entre le jury, moi, et la horde des candidates agglutinées, elles.
CANDIDATE, affolée : Mais, je vais pas passer avant 18h ! Faut que j'avertisse mes parents ! (Les pouces de la demoiselle virevoltent sur l'écran d'un téléphone portable dernier cri.)
MOI, le sourcil arqué de surprise : Comment pouvez-vous savoir que vous passez à 18 h ? Je n'ai pas encore scotché sur la porte les heures de passage ? (Le dit scotch tremblote.)
CANDIDATE, sourire béat, l'index pointé vers une liste, punaisée à droite de l'encadrement de la porte : Ben, c'est écrit à côté des noms.
(Je comprends qu’à travers son maquillage impeccable, elle me range dans la catégorie vieille peau pas foutue de lire autre chose que des vieux textes. Assez cohérent si on adopte le point de vue de la bécasse. )
MOI, le sourcil circonspect : Mais, Mademoiselle, ce sont les dates de naissance ! (La copine de la Candidate glousse à n'en plus finir.) Je vous conseille d'envoyer un nouveau message à vos parents. Voilà les horaires ! Les vrais de vrai. (Ton vengeur de la vieille peau sur la jeune dinde.)

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Ainsi donc, longtemps, j'ai écouté mais pas que. Entre l'accueil du candidat, - M. Pignola, bonjour, installez-vous à la table, au fond, à droite, oui, là-bas, sortez votre convocation, votre pièce d'identité, vos textes, le téléphone éteint, très bien, signez et datez, oui, là, à côté de l'intitulé Signature du candidat, nous sommes le 30 juin 2015, 30.06.15, oui, c'est cela - et la prestation, j'ai eu l'insigne privilège de voir éclore des talents, pas tout à fait mûrs pour prétendre au cours Florent ou à l'Actors Studio.
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- Dans la catégorie La Callas –

MOI : Mademoiselle, vous allez préparer la lecture analytique du poème Quand le ciel bas et lourd, de Charles Baudelaire.
(La Candidate me fixe, la prunelle au bord de l'apoplexie.)
MOI, réconfortante : La problématique que je vous propose est " Comment Baudelaire fait partager au lecteur son mal-être ? ". ( Il n'est pas le seul à être mal, me dis-je, en ignorant les soupirs de tragédienne que la Candidate exhale tout en griffonnant sur sa feuille de brouillon jaune délavé, Cômmand Beaudelair fais partagé au lecteur son mâle etre ? Elle lève à nouveau un regard de poney triste.)Vous allez y arriver. (Je mens éhontément.)

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- Dans la catégorie Six Feet Under –

MOI : Vous allez travailler sur le monologue de Figaro, acte V, scène 3 et...
LE CANDIDAT, les yeux humides, murmurant : Pas possible. S'il vous plaît, j'ai pas pu réviser ce texte parce que j'étais absent quand on l'a fait en classe.
(Je prends mon air de bouledogue. Quand on est absent, on rattrape le cours.)
LE CANDIDAT, anticipant, ajoute avec des trémolos : Mon père est décédé et ce jour-là, c'était son enterrement. (Autres trémolos, le candidat du fond, tentant de se désaltérer, en avale de travers.)
(Je troque mon air de bouledogue pour celui d'un poney. Je donne un autre texte à l'orphelin, je demande au candidat du fond de patienter, une envie pressante me titille, un surveillant me remplace, je croise le CPE de l'établissement, je raconte, il plisse le front, je donne le nom du candidat, il disparaît, la cravate de guingois.)
MOI : M. Saint-Bris, vous pouvez venir. (Le candidat du fond se déplie, rassemble ses feuilles de brouillon, bleues ciel Hauts de France, jette un regard suspicieux vers l'orphelin très concentré depuis le changement de texte. Il s'installe face à moi.) Je vous écoute.
SAINT-BRIS, déglutissant : Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, est un dramaturge, mort lors de la représentation du Malade Imaginaire, ce qui l'a rendu célèbre. (Le jeune reprend son souffle.) Il vit à l'époque de Louis XVI ? XIV ? XV ? (Je sens bien que SB espère une réaction bienveillante de ma part. Je reste imperturbable, je me glisse dans la peau de la statue du Commandeur. Dépatouille-toi, mon grand pendant que j'imagine Molière ou peut-être son agent, planifier sa mort pour assurer le buzz. SB reprend.) Auteur classique, il sévit au 17ème siècle. (J'enlève mes lunettes, j'opte pour le flou, le candidat ne sait pas que je suis myope. Sinon, moi aussi, je vais sévir.) L'extrait que vous m’avez demandé d’étudier est à l'acte IV, scène 4. Don Juan et Don Louis, son père, s'affrontent. Don Louis, révolté par le comportement de son fils, lui...
(La porte de la salle s'ouvre brutalement. Un homme entre en vociférant. Les brouillons de Saint-Bris s'envolent et mon orphelin de candidat blêmit à en devenir transparent.)
L'HOMME : Comment as-tu pu oser ?
MOI :...
L'HOMME : Alors comme ça, je suis mort  ?! (Il se retourne vers moi, exaspéré, tout en secouant le fils indigne.) Madame, est-ce que j'ai l'air mort ?

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- Dans la catégorie Maître Capelo-
Troisième matinée d'interrogations. Avec des gestes d'automate, j'organise mon espace de travail, les descriptifs, la liste d'émargement, les bordereaux des candidats du jour, la pile de brouillon, mes crayons, mon cahier sur lequel je note les prestations. Voyons. Par quoi je commence ? Camus. L’Etranger. Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. Parfait. Les deux cafés que j'ai engloutis commencent à produire l'effet escompté, mon cerveau est désembrumé. J'ouvre la porte. Le premier de cordée est là, t-shirt flottant, mèche rebelle, trônant sur un désert capillaire, avachi sur l’une des chaises mises à contribution, épuisée, d’avoir accueilli tous ces fessiers d’ados.
(Il se désaxe, évite de me regarder tout en traînant des Converse moribondes. Je ferme la porte.)
MOI : Monsieur, vous travaillerez le début du roman de L'Étranger.
(Je m'écoute prononcer cette phrase. J'ai la sensation de sortir de mon corps, de me regarder depuis une caméra placée légèrement au-dessus de ma tête. Un peu comme si je m'auto-zoome. Ou mieux encore : je suis schizo. Résultat des courses : j’ai un don pour mettre en adéquation texte et postulant au rang de quasi bachelier.)
CONVERSE JUNIOR, Sphinx des temps modernes, a repris la posture moule sur son rocher, fixe ses grolles  :...
MOI : La problématique sur laquelle vous réfléchirez est : " Qu'est-ce qui fait l'originalité de cet incipit ? " (Je tends les feuilles de brouillon. Je m’interroge sur la pertinence du verbe « réfléchir » avec un candidat de cet acabit. Une petite voix, comme celle de Magnum, me susurre que l’interrogation va être très longue.)
(Converse Junior ne bouge pas, ne me zieute toujours pas. Encéphalogramme plat.)
MOI (d’un ton faussement patelin, j’ai bigrement envie de le talocher version commissaire Pierre Niemans et non inspecteur Colombo): Monsieur, installez-vous au fond de la salle. Je vous appellerai dans trente minutes.
(Je joins le geste à la parole. De mon index droit, je donne le cap, même si, localiser le fond d’une salle de classe ne nécessite pas l’usage d’un GPS.)
CONVERSE JUNIOR, me faisant face : Vous avez fait exprès de choisir ce texte pour me faire rater l’oral !
(Le réveil du tigre mâtiné de fulminations complotistes. J’en reste sans voix. Un peu sans voix.)
MOI, en contre alto, évitons autant que faire se peut les aigus déplaisants de crécelle: En aucun cas, jeune homme ! Votre affirmation n’est nullement fondée, vous êtes un candidat lambda, c’est tout ! Allez préparer votre oral.
CONVERSE JUNIOR : Quoi ? C’est quoi cette embrouille ? Candidat lambada !
MOI, entre exaspération et incrédulité: Monsieur, vous êtes un candidat parmi tant d’autres. Comment pourrais-je vous en vouloir, je ne vous connais ni d’Adam ni d’Eve. Allez vous ass...
CONVERSE JUNIOR : Quoi !
(Ce jeune est plus proche du crapaud que du bipède.)
CONVERSE JUNIOR (coassant encore) : Mais ? Je ne m’appelle pas Dave !
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julien ohayon · il y a
On veut la suite des aventures de l'examinatrice déchaînée !
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Eowyn Tflingueuse · il y a
Un jour, peut être.
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M. Iraje · il y a
Une chronique qui ne manque ni de piquant, ni d'expérience ...
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Pauline · il y a
Beaucoup, beaucoup d'humour ! Excellente description de la prof et de ses élèves ! Hilarant ! Bravo.

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