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Au-dela de la vie

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Romane Rose

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Je la regarde depuis des heures.
Mes yeux scrutent son immensité inconstante pour y détecter un signe, un mouvement qui m’appellerait à lui.
Il est là, je le sais.
Quelque part sur cette mer voleuse d’âmes, voleuse d’hommes, voleuse d’amour.
Les reflets du soleil couchant l’irisent de milliers de diamants de couleurs, dansent sur les crêtes nonchalantes et traitresses. Je la hais. Je la vénère.
Je ferme les yeux, respire à pleins poumons les effluves salés qu’elle jette sur les rochers aigus. Elle ronfle de sa force indestructible, caracole de son orgueilleuse domination.
Qui peut la vaincre ?
Nul en ce monde ne peut l’égaler.
Elle est notre vie, notre mort, notre sauvegarde et notre hantise.
Nul ne peut la dompter, l’emprisonner dans les frontières invisibles de nos côtes. Elle est la suprématie de la vie et décide de notre avenir.
Que savons-nous d’elle si ce n’est qu’elle engloutit sans distinction le bien et le mal ?
Personne ne peut décrire ses abysses, raconter son ventre si profond qu’il nous est inconnu. Il est le mystère, le secret qu’elle garde jalousement et que nous ne pourrons jamais percer.
Tant si sont perdus. Tant ont cru la vaincre pour l’instant suivant s’agenouiller devant sa puissance ou sa traitrise.
Indomptable, sauvage, féroce, elle est la force incarnée de ce monde en détresse.
Nous la maltraitons, l’empoisonnons sans remords. Notre orgueil humain plus fort que la raison ne conçoit pas qu’elle seule décide de notre sort.
D’un mouvement rageur, d’une nébulosité tempétueuse, d’une fureur impérieuse, elle balaie sur son passage les résistances, qu’elles soient innocentes ou coupables.
Que sommes-nous face à elle ?
Je sens sa force battre sous mes pieds ancrés sur cette terre qu’elle mange lentement, inexorablement.
Elle s’avance et recule, me nargue de sa douceur traitresse. Elle m’appelle.
« Viens », me dit-elle. « Viens le rejoindre en mon sein. Je t’accueillerais, te bercerais jusqu’à la fin des temps. Je vous réunirais mieux que n’importe quel dieu pourrait le faire. Viens. »
J’avance d’un pas, contemple à mes pieds cette sublime écume qui poudroie les rochers de ses moutons blancs et éphémères. Le mouvement des vagues m’hypnotise de son ballet incessant, lénifiant. Elle me charme de sa chanson rauque et sourde, chantonne le même refrain depuis la nuit des temps.
« Viens. Viens. Viens. »
Un sourire traverse mon esprit, un regard aussi bleu que cette immensité pétille sous mon crâne.
« C’est ma vie », disait-il tous les jours en quittant la maison. « C’est ma raison d’être ».
Il est parti pour ne plus revenir, avalé d’un coup de tabac, digéré pour ne laisser que des souvenirs à ceux qui s’accrochent à cette terre ingrate.
Pourquoi résister ? Pourquoi ne pas écouter cet appel lancinant qui me hante nuit et jour.
Il est mon amour, mon âme, mon cœur, le maitre de mes sentiments, le dieu de mon corps.
Elle me l’a pris, l’a enlevé à ma tendresse, à mon amour éperdu.
– Meurtrière !
Je hurle dans le vent, mon cri emporté par les goélands qui se moquent de ma détresse.
Ils rient, se laissent porter par la force des bourrasques qu’elle pousse vers moi. Les rafales sont des railleries muettes qu’elle m’envoie à l’infini, des quolibets sur ma faiblesse, ma peur de l’au-delà.
Une larme roule sur ma joue glacée. Je suis gelée de l’intérieur depuis ce jour maudit où l’appel m’a jeté sur le port. J’ai attendu, des heures et des heures. J’ai écouté l’hélicoptère des secours tourner encore et encore. J’ai supplié les hommes de l’affronter pour me ramener l’amour de ma vie. Supplié, supplié, supplié.
Rien. Elle n’en a laissé aucune miette, les a gobés comme le monstre marin qu’elle est.
Ils ont disparu corps et biens, leurs âmes vagabondent abandonnées à jamais au milieu de cette immensité vivante, destructrice, salvatrice.
Peut-être est-ce la solution ?
Qu’elle nous broie, nous avale, lave cette terre que nous maltraitons sans vergogne, efface nos péchés d’hommes pour ne garder que la pureté originelle ?
Je scrute l’horizon, tente d’y voir le signe qui me guidera.
Il est là, quelque part.
Un autre pas et je me lance dans le vide, écarte les bras et les jambes, me délivre de cette douleur insurmontable.
J’arrive, mon amour.
Dans quelques secondes, à nouveau nous serons réunis pour toujours.
Elle sera notre linceul. Elle sera notre gardienne. Elle sera notre avenir. Pour toujours.

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