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Au-delà de la perpétuité

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— Votre reconditionnement s'est déroulé avec succès, monsieur Rokh.
— Je pense pouvoir être le seul juge de la réussite ou de l'échec de ce procédé barbare. Et la moindre des choses serait de vous présenter si vous voulez continuer à utiliser mon nom comme si nous avions fait les quatre-cent coups ensemble.
— L'irritabilité est fréquente à l'issue du processus. Mais vous comprendrez que celui-ci est nécessaire.
— Nécessaire ?
— Pour la survie de votre sociabilité. Qui aimerait côtoyer une personne qui n'a aucune notion des trois cent soixante-sept dernières années ?
Je m'affalais de tout mon long dans le fauteuil en simili cuir et poussai un long soupir, comme si je cherchais à vider intégralement mes poumons afin de renouveler pleinement l'air qu'ils contenaient. Le directeur du pénitencier sourit à pleine dents. Il rehaussa ses lunettes sur son nez et parcourut le document censé m'accorder ma liberté pleine et entière une fois paraphé par ses soins en bas à droite.
— J'ai encore du mal à m'imaginer qu'il s'est écoulé trois siècles et demi depuis mon entrée en prison. Toutes ces choses qui m'ont été diffusées sur l'écran du caisson de reconditionnement musculaire sont vraies, n'est-ce pas ?
— Aussi étonnant que cela puisse paraître à vos yeux, elles le sont. Nos scientifiques ont réfléchi à ce que votre cerveau pourrait assimiler et croire. Dans un cas comme le vôtre, il fallait éviter de trop vous en dire, mais – si vous me permettez l'expression – de vous éduquer juste assez pour que vous ne vous sentiez pas perdu une fois à l'extérieur. Si vous n'êtes pas notre premier détenu longue durée, vous êtes en tout cas le plus ancien.
Cette avalanche d'informations absorbées dans la cellule m'avait conféré un mal de crâne carabiné. Je pris ma tête entre mes mains et me massai les tempes, les yeux clos pour essayer de retrouver mentalement la cachette de mon mal intérieur.
— Par le plus pur des hasards, l'aspirine serait-elle toujours d'actualité aujourd'hui ? demandai-je.
— Je crains fort que cette migraine ne soit que le début de votre calvaire. Vous allez avoir beaucoup d'autres informations à ingurgiter ces prochaines semaines. Et votre cerveau sera mis à rude épreuve pour trier celles qui seront capitales à votre conditionnement dans cette nouvelle ère et celles qui seront dénués d'intérêt. Nous aurions pu le faire nous-même mais nous avons préféré vous laisser votre libre arbitre et vous communiquer des informations absolument neutres.
— Comment savoir si elles sont neutres sans point de référence ? Votre programme de conditionnement social, c'est comme dire à un enfant que l'eau mouille. Il ne pourra le vérifier qu'une fois au contact de l'eau et qu'une fois qu'il aura compris la signification du mot « mouille ».
Le directeur se redressa dans son fauteuil et posa ses mains sur le rebord de son bureau. Les rides qui se formaient sur son front laissaient à penser qu'il était en désaccord avec ma façon de considérer le mode de fonctionnement de son établissement.
— Nous avons pensé notre programme comme s'il s'agissait d'un parcours scolaire, expliqua-t-il, ses mains battant la mesure de son discours tandis qu'il parlait. Lorsque vous étiez à l'école, vous ne remettiez pas en doute les enseignements de vos professeurs ?
— Choisir l'exemple de l'école n'est pas très pertinent à mon avis, répliquai-je en souriant.
— Qu'est-ce que vous entendez par là ?
— Vous êtes un pénitencier. Subventionné par l'état, créé pour tenter d'effacer les écarts de conduite de vos locataires par une incarcération plus ou moins longue. Vous représentez de ce fait le bon côté de la loi. Nul doute que votre programme n'a rien de neutre et que mon libre arbitre a été un tant soit peu guidé vers la voie à suivre. Celle de la bonne conduite et du respect des règles.
Le directeur esquissa un sourire qui valait toutes les réponses qu'il aurait pu me donner. Conscient d'avoir été démasqué mais habitué à ce genre de comportement provocateur, il reprit calmement son explication à la manière d'un conférencier rompu à l'exercice.
— Nous avons très certainement une éthique qui n'est pas la vôtre, répondit-il vindicatif, me remettant ainsi à ma place, celle d'un détenu encore pensionnaire de la prison. Mais vous comprendrez que chercher à faire rentrer dans le rang ceux qui sortent de cet établissement est notre priorité. Revoir un visage familier est considéré comme un échec dans ma profession. De plus, vous constaterez assez rapidement que le monde a changé et que les règles qui avaient cours du mauvais côté de la loi, côté dont vous semblez encore vous revendiquer, ont évoluées. Je parle en connaissance de cause en vous disant cela : je ne pense pas que vous soyez fait pour être de ce côté aujourd'hui. Ce serait beaucoup trop dangereux pour vous, vous n'avez pas les clés pour comprendre cette époque. Je ne dis pas que vous ne les aurez jamais mais je compte sur vous pour comprendre à quel point il serait inconscient de gâcher la chance qui est la vôtre. Vous pouvez recommencer une nouvelle vie dès aujourd'hui. Vous êtes jeune. Et vous n'êtes pas modifié. Nul doute que de nombreuses portes vous seront ouvertes. Veillez à bien en refermer certaines.
Satisfait, il reprit la lecture de la feuille qu'il avait abandonné, prit un stylo dont il ôta le capuchon et pointa la mine en direction du cadre qui lui était réservé.
— Et bien je crois que nous en avons terminé, monsieur Rokh, annonça-t-il en signant mon bon de sortie. Veillez à bien remettre ce document au surveillant avant de quitter notre enceinte. Il vous permettra de récupérer les biens qui étaient en votre possession lors de votre arrivée.
Encore décontenancé par son discours au franc-parler éprouvant, je tendis mécaniquement le bras dans sa direction et récupérai le document. Sa signature avait quelque chose d'enfantine, comme s'il n'avait que très rarement l'occasion de s'en servir.
— Des questions ?
— Juste une. S'il faut en croire ce que j'ai pu apercevoir du monde extérieur, comment se fait-il que votre bureau soit aménagé de la sorte ?
En effet, la pièce dans laquelle nous nous trouvions n'avait rien d'innovant. Les fauteuils étaient en simili cuir, le lourd bureau en chêne semblait avoir toujours été là. Un cadre contenant une photo du directeur et d'une femme qui semblait être sa compagne trônait fièrement sur l'armoire du bureau, à côté d'une pile de dossiers éparpillés avec retenue. Aucunes traces de technologie avancée. Aucunes preuves
— Vous êtes surprenant à bien des égards, monsieur. Vous êtes le premier détenu à me faire part de cette observation.
— Je n'aurais peut-être pas réagi de la même manière si je n'étais pas tombé sur votre aquarium. J'y vois de l'eau mais aucun poisson.
— Je peux vous l'expliquer mais je ne suis pas sûr que vous rappeler sans cesse votre statut d'ancêtre soit très plaisant.
Il avait prononcé ce mot d'ancêtre comme s'il s'agissait de quelque chose d'aussi sacré que dangereux. Sans doute était-ce le terme employé pour les personnes comme moi, celles qui avaient traversé le temps par l'intermédiaire d'une peine de prison.
— Essayez toujours.
— Je suis friand de l'inventivité que vous aviez à votre époque, monsieur Rokh. Et le cap qui vous attend dehors doit être expliqué avec parcimonie. Aussi le gouvernement a jugé bon que le premier interlocuteur d'un détenu de longue durée ressemble à l'image qu'il se faisait de son semblable avant son incarcération. Est-ce que je corresponds aux critères qui définissent votre idée de vos contemporains ?
Maintenant qu'il avait abordé le sujet, tout ce qui décorait cette pièce semblait trop neuf, trop propre, trop bien agencé. Comme si son bureau était une sorte de pièce témoin d'une époque révolue.
— Ce que je vais vous dire peut vous paraître étrange mais j'ai l'impression d'être déjà venu dans cette pièce.
— Ça n'a absolument rien d'étrange, en fait. Nous avons récupéré les données visuelles dans votre cerveau. Ce bureau ressemble à peu de choses près à celui où vous avez rencontré mon prédécesseur, il y a de ça trois cent soixante-sept ans.
Il accompagna ses mots en se levant de sa chaise et en faisant le tour de son bureau pour venir à ma rencontre, m'obligeant ainsi à faire de même.
— J'espère que votre nouvelle vie sera plus florissante que la précédente, dit-il en tendant sa main vers la mienne.
Je lui serrai la main avec vigueur comme s'il était le seul responsable de ma libération. Mais il n'en était rien. J'étais venu moi-même au bout de mon fardeau. J'avais vaincu le système qui m'avait vu comme un condamné sacrifiable. En me proposant de participer à la première expérience cryogénique pénitentiaire sous réserve d'une annulation de peine au réveil, ils ne devaient pas s'attendre à ce que j'y survive.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Kiki · il y a
Bravo. courons, fuyons pour que la réalité ne nous bouscule pas..... SUper. Mes voix

Je vous invite à aller visiter les cuves de Sassenage Poème. Merci d'avance

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Zouzou · il y a
...ouvrir les yeux pour ce qui pourrait être ! mes voix
En retour , si vous aimez , http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-soldats-imposent
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fatiguee-la-plume

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Jean Calbrix · il y a
Un surprenant dialogue entre un directeur de prison et un homme prisonnier depuis 367 ans et qui vient d'être libéré. On est donc intrigué par cette situation et la chute excellente révèle le fin mot de l'histoire. Bravo Johnny, pour cette passionnante nouvelle. Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba sur le destin tragique d'un migrant : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba

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Bernard Bobin · il y a
Original et la chute est surprenante par sa logique. Si vous le souhaitez je vous invite à lire Lauriers Coupés.
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Geny Montel · il y a
Sourire. Je ne sait pas si j'aurai accepté le deal ! Un incroyable bon dans le futur avec une chute surprenante !
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Zurglub · il y a
Super ! Très original ! J’adore ! Très envie de savoir comment va se passer sa sortie !
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Kenavo · il y a
La réalité pas augmentée, juste la réalité ! MES 5 voix ! Vous pouvez aussi aller voir ma poésie ''Aphrodite 2018'' pour le prix Saint-Valentin...
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour cette nouvelle d'anticipation qui m'a plu. J'ai même fait le rapprochement avec les malades que l'on lobotomisait au début du siècle dernier. Si vous aimez les tankas, je vous invite à lire,"Contemplation".
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Noels · il y a
Pourvu que nous ne soyons jamais rattrapés par la réalité ... Merci pour texte d'anticipation et toutes mes voix.
Et une invitation à un petit voyage dans le sens inverse : http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Reunan · il y a