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Au-delà

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Keyvan

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Ah je suis jaloux. Mon arrière-grand-mère est décédée hier, samedi 6 février. Moi je rêverais de mourir un 6 février, ça fait d’ailleurs un moment que l’idée me trotte dans la tête. C’est le jour de naissance de Bob Marley et de mon frère. Quel rêve ce serait de pouvoir passer un bout d’éternité avec eux. Et maintenant mon arrière-grand-mère. Le pire c’est que ce détail doit lui passer largement au-dessus de la tête, elle n'était pas trop branchée rasta et se foutait de manière générale de quel jour elle partirait. « Quand on vit jusqu’à 104 ans voyez-vous, on rencontre assez de personnes que l’on pourrait rejoindre à n’importe quelle date dans l’Au-delà.» qu’elle disait. Le 6 février il y aurait aussi potentiellement Jacques Villeret, King Tubby et Axl Rose des guns N' roses qui pourrait être là mais bon, ça je m’en fous un peu et peut-être qu’ils ont choisi le deuxième jour. Faut dire que je suis assez ouvert dans le fond, il y a plein d’autres jours qui ont l’air sympa. C’est vrai qu’au fond il y des gens bien et des cons qui sont nés ou mort chaque jours...

À moins de faire exprès, choisir le jour de sa mort est un exercice très périlleux. Beaucoup de ceux qui s’y sont risqué on finit le mauvais jour. Et la c’est le genre de chose qui peut causer du souci. Tiens, il me vient en exemple ce type aux États-Unis, à l’époque où on reparlait. Un comique ou je ne sais quoi qui voulait faire le malin et qui avait annoncé à Oprah Winfrey lors d’une interview qu’il répondrait à son ultime question dans l’Au-delà. L’ironie du sort l’avait envoyé sur le billard deux ans plus tard. À deux doigts d’y passer, il était revenu sur sa promesse en public et les médecins avaient fait le nécessaire pour le 29 janvier, jour de naissance de la journaliste. Et paf! manque de chance il tient le coup et passe à trépas deux minutes passées minuit. Résultat: il décède le 30 janvier et rejoint Hitler qui avait annoncé qu’il choisirait coute que coute le deuxième jour. Il y a mieux pour l’éternité. Vous admettrez quand même que la découverte du Dr Peterschmütz en 41 avait mis un sacré coup aux croyances établies. Non ? Piqure de rappel historique: Hitler en pleine folie meurtrière s’était posé la question de ce qu’il advenait des Juifs après la mort. Nombre de théories de diverses religions parlaient de réincarnation ou de vie après la mort et cela lui avait mis la puce à l’oreille. L’idée que ces bons à rien puissent jouir de jours meilleurs une fois carbonisé le rendait fou. Il n’en dormait plus la nuit et cela devint une réelle obsession. Il ouvrit une cellule scientifique ultra-secrète au budget illimité pour la recherche sur l’Au-delà. Le rapport de 124 pages du dr. Peterschmütz était incroyable. D’ailleurs peu de personnes y ont cru. Il stipulait, preuves à l’appui, qu’il y avait bien une vie après la mort et que celle-ci était régie par des conditions simples mais strictes: une fois le corps définitivement dépourvu de vie, l’âme s’en échappe et rejoint une organisation bien ficelée pour rejoindre l’Au-delà. Les âmes défuntes sont priées de se rendre à un premier enregistrement. Une sorte de cocktail de bienvenue y est servi et une séance d’explication sur le programme à venir y est donnée. Les annotations du docteur stipulent que l’ambiance y est conviviale et que tout le monde demeure sur un seuil d’égalité, quel que soient le passé et la provenance de la vie passée ce qui a vite fait d’en agacer certain. Les âmes se regroupent la plupart du temps comme ils l’auraient fait sur terre, souvent par communauté ou par centre d’intérêt. Le programme se déroule comme suit:
1er jour, accueil et information sur le programme puis temps libre.
2ème jour, information sur l’Au-delà et la répartition de la communauté puis temps libre.
3ème jour, décision finale puis départ pour l’Au-delà.

Le deuxième jour, l’information sur la partie historique de l’au-delà a de quoi surprendre. En effet, depuis plusieurs centaines d’années, les autorités compétentes sur place se sont rendu compte qu’un seul Au-delà deviendrait vite saturé aux vues de la croissance humaine. Ils ont donc décidé d’en créer un deuxième. Afin de répartir en toute équité les nouveaux arrivants, ils choisirent que la date d’anniversaire ferait foi. Les personnes qui sont nées dans la première partie de l’année iraient à gauche et les personnes nées en deuxième partie iraient à droite. Le système fonctionna jusqu’à ce que Gengis Khan se mette à brutaliser la moitié de la planète. Les autorités compétentes se réunirent et vinrent à la conclusion suivante: D’autres fous furieux pourraient bien voir le jour. Si les humains se mettent à aller faire la guerre un peu partout, les virus voyageront aussi. Ils créèrent donc douze Au-delà correspondant aux mois de l’année et les nouveaux arrivants y seront répartit selon leurs mois de naissance. La nouvelle ne fit pas l’unanimité. La communauté existante accueilli le nouvel espace avec plaisir mais se plaignit assez vite du trop de place dans les douze Au-delà. Ils se plaignaient que les banquais et autres réceptions paraissaient vides et dépourvues d’ambiance. Mais la peste ainsi que quelques disputes sur tel Dieu ou telle frontière eurent vite fait de résoudre le problème. Les douze Au-delà prospérèrent de nombreuses décennies. Même après la grippe de 1918 et la Première Guerre mondiale, il y faisait bon vivre et il restait assez de place pour tout le monde. Mais les autorités compétentes se préoccupaient des années à venir. Il fallait se rendre à l’évidence, plus il y avait de naissances, plus il y aurait de morts. Ils se réunirent et vinrent à la conclusion suivante: Il y aura toujours plus de morts, il y aura toujours plus de guerres et au vu du comportement général, il y aura toujours plus de catastrophes. Il fallait agir. Le projet mit un demi-siècle à se réaliser. Mais à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, tout était prêt. Le projet avait été pensé afin d’accueillir l’ensemble de l’humanité passé sur terre. C’était fantastique. Chaque jour de l’année, sans exception, se vit attribuer un Au-delà flambant neuf. Lors de l’inauguration, les autorités compétentes annoncèrent deux mesures complètement révolutionnaires. La première mesure visait à moderniser la répartition. Le système actuel répartissait les arrivants selon leur date de naissance. Désormais, les nouveaux auraient le choix entre leur date de naissance ou celle de leur décès. En cas d’hésitation, une option « pile ou face » serait éventuellement possible mais les termes n’étaient pas encore tout à fait définis. Cette mesure était également valable pour la répartition des âmes déjà présentes dans les douze Au-delà existants. Mais c’est surtout la deuxième mesure qui changea tout. Une mesure qui révolutionna littéralement le sort de l’humanité. Les autorités compétentes étaient tellement fières de leurs créations qu’ils décidèrent d’en faire la promotion sur terre. La question des conséquences d’une telle nouvelle avait été relevée mais ils en étaient venu à la conclusion que de toute façon les choses étaient ainsi alors autant mettre tout le monde au courant dès le début.

Les autorités compétentes furent informées qu’une équipe de scientifiques sur terre était en train de débuter de sérieuses recherches sur la vie après la mort. Ils saisirent l’opportunité et décidèrent d’inviter le responsable de la cellule scientifique en personne. Une visite ainsi qu’une formation complète sur le sort de l’humanité après la mort lui fut donnée et il fut prié de retourner sur terre afin de répandre la nouvelle. Un manuel de 124 pages lui a été fourni afin de prouver au peuple terrien la véracité de cette information. Tout y était détaillé ainsi que quelques secrets bien gardés comme par exemple l’emplacement de certains documents secret qui n’avait pas encore été découvert. Hitler et ses sbires se rendirent bien compte que le dr. Peterschmütz, aussi farfelu qu’il puisse être, n’aurait pas pu inventer pareille histoire et encore moins divulguer de telles informations. (Des documents ayant appartenu aux plus grands philosophes, médecins, scientifiques furent retrouvés partout en Europe). Evidement le Führer décida de garder l’information top secret mais de grands débats eurent lieu au sein du haut commandement nazi ce qui eut pour conséquence de troubler complètement les différents services secrets ennemis qui ne comprenaient plus rien au planning des attaques prévues par les Allemands, l’histoire parle d’elle-même. Finalement ce n’est que lorsque les alliés découvrirent Hitler répandu si et là dans son bunker qu’ils mirent la main sur le manuscrit et rendirent l’information publique.

Dès lors, de bien étranges comportements furent observés à travers le monde. Le taux de suicides explosa littéralement. Des familles voire des groupes entiers de personnes se donnèrent la mort afin de se réunir dans l’Au-delà. Des entreprises se spécialisèrent dans l’assistance au suicide sans douleur. Le 25 décembre arrivait en top liste des jours les plus demandés. Les personnes âgées privilégiaient le 29 février qui était paraît-il moins peuplé en raison des années bissextiles. Les fêtards se ruaient sur le 31 décembre et le 1er janvier alors que des naïfs religieux tentaient la Pâques. La population eut vite compris que les grandes dates historiques étaient souvent liées à des batailles ou des révolutions ou des faits religieux. Les dates connues de personnes célèbres se résumaient la plupart du temps à des rois, des chefs de guerre, des philosophes et certains artistes souvent passé de modes. Nous entrions dans les sixties et l'opinion publique générale était plutôt en quête de paix et de fêtes. C’est alors que naquit le star et l’antistar-système. Il était devenu complètement ringard de vouloir rejoindre des Napoléon, des Louis IX, Attila ou César. Était encore toléré de vouloir s’acoquiner de personnes du genre de Vinci, Mozart, Nietzsche ou Colomb. Mais le chic du chic et qui devint rapidement une mode était de rejoindre les protagonistes des années folles, les précurseurs du bon vivre et de la fête. L’avis général était de miser sur la date d’anniversaire de figures emblématiques comme Modigliani, Buñuel, Miro, Dalí, Picasso, Cocteau, Braque, Matisse, Hemingway, Fitzgerald et bien sûr Joséphine Baker. Mais étonnement on entendit également dans le dernier souffle de hippies complètement shooté des noms comme Édit Piaf, Louis Armstrong, Duke Ellington, Charles Chaplin pour ne citer que les plus populaires à l’époque. En parallèle on vit des groupes éclore comme le célèbre « sur le Titanic c’était la fête, il faut la continuer! » ou encore le « Venez, on va danser la javanaise avec Mata Hari ». Des trucs comme ça...

Mais au fil du temps, non seulement les gens commençaient à se ficher d’atterrir tel ou tel jour dans l’Au-delà mais des rumeurs remettant en cause la théorie de la vie après la mort eurent vite fait de gagner en notoriété. Les gouvernements saisirent l’occasion pour alimenter la propagande anti Au-delà car la démographie en avait pris un coup et que ces théories ne corroboraient pas l’avenir industriel auquel l’humanité devrait se plier. Dans un consortium général, les gouvernements et les pouvoir religieux (hormis les bouddhistes et hindouistes) firent passer les théories sur l’Au-delà au rang de légendes de bas niveau. Lorsque les enfants posaient des questions à ce propos, on leur répondait que c’était des légendes païennes qui n’avaient que pour but de semer le trouble et faire du mal. Les personnes qui osaient encore clamer leur choix le faisaient par protestation ou fanatisme plutôt que par réelle conviction. Certains gouvernements promulguèrent des lois anti-suicides, menaçant les familles défuntes de lourdes amendes. Du côté des autorités compétentes dans l’Au-delà on ne s’en plaignit pas. Certains Au-delà se plaignait de l’arrivée en masse de jeunes délurés aux yeux bizarres alors que d’autres Au-delà demandaient constamment des comptes à propos du manque de nouveaux arrivants tout court. Les Autochtones de l’Au-delà commençaient à douter du système et les autorités compétentes décrétèrent que la deuxième mesure n’était pas si intelligente de ça et ils décidèrent donc de ne pas insister et de se faire oublier, en tout cas un temps.
Mais en 1994 un auteur français du nom de Bernard Werber sorti un livre intitulé « Les Thanatonautes » qui se disait inspiré du 1er voyage dans l’Au-delà du dr. Peterschmütz. 8 ans plus tard, un professeur de nationalité indienne de l’université d'Harvard en vacances dans le sud de la France achète le livre sur une aire d’autoroute dans l’idée de se faire un petit refresh de la langue française. Il ne s’attendait surement pas y trouver ce qu’il y trouva. Il prit la décision d’écourter son voyage et rentra en urgence aux États-Unis pour étudier la question. La concurrence entre les différentes universités du pays faisait rage et la direction voulait du nouveau et du lourd. Lorsqu’il se présenta devant les recteurs avec les preuves scientifiques déjà existantes, il n’eut aucun mal à débloquer des fonds pour l’ouverture d’un nouveau département de recherche. Deux longues années plus tard, l’université d'Harvard annonça que l’explorateur Jason Cruise sera le premier homme à tenter le voyage dans les contrées lointaines de la mort. Le succès fut au rendez-vous. De retour quelques jours plus tard (Un séisme en Indonésie fait plus de 6000 morts et ralentit les répartitions), son discours colle avec les rapports du dr. Peterschmütz. On décide alors d’envoyer une troupe de scientifique pour analyser l’Au-delà. Le rapport est formel, tout ce qui a été dit est vrai mais les autorités compétentes sur place interdisent aux visiteurs l’entrée dans un Au-delà officiel. Ils sont disposés à répondre aux questions mais les visiteurs sont priés de rester dans l’espace de Bienvenue. Sans quoi, le retour n’est pas possible.


L’information fit la une de tous les médias du monde entier. « Le nouveau monde» Titre le New York time. Le matin, quotidien Suisse n’y va pas de mainmorte: « de l’espoir pour les miséreux, un monde meilleur vous attend! » The Guardian mise sur le sentimental « Plus la peine de pleurer vos proches, ils vous attendent ». La Suisse, opportuniste, se révéla vite comme la première industrie de l’accompagnement en fin de vie alors que la plupart des pays prenaient des mesures radicales en érigeant des barrières sur toutes les hauteurs et en contrôlant drastiquement les armes et les produits toxiques. Mais contrairement à la première annonce, le taux de suicide n’augmenta presque pas. On constata juste que les gens avaient un peu moins peur de mourir et encore que. Néanmoins la peine de mort fut pratiquement bannie ainsi que les règlements de comptes, jugés probablement trop facile mais qui laissèrent la place à une ingéniosité inquiétante aux sévices corporels. Mais les théories du complot et la propagande anti Au-delà soutenue activement sur les réseaux sociaux eurent vite fait de semer le doute et beaucoup abandonnèrent l’idée préférant se concentrer sur la vie sur terre, seule certitude valable. Puis en quelques semaines l’euphorie de la nouvelle laissa la place à l'info suivante et on ne se préoccupa pas plus que ça de la suite des événements. Mais chaque personne sans exception cultiva un léger doute et il fut de coutume que chaque individu note le choix de la date, quelque part, pour les proches, juste au cas où...

Voilà pour la petite histoire. Alors vous vous demandez surement pourquoi moi je continue d’y croire ? Pourquoi j’ai entamé ce récit par le souhait d’un jour précis ? Et bien parce que tout ce qui est écrit est vrai. Non seulement parce que je l’ai imaginé mais aussi parce que vu que c’est écrit je vois pas pourquoi ce serait faux. Et puis tout le monde le sait mais personne ne s’en préoccupe. Mais moi je vous le dis, choisissez bien votre jour et renseignez-vous sur qui vous pourrez tomber, au cas ou...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Belle démonstration. Je vais bien réfléchir et noter mon choix. :-)
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