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Au 13 de la rue Maupassant

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Claire Dévas

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FINALISTE
Sélection Public

Les hommes de sa lignée étant tous décédés un treize du mois, Édouard Armand détestait ce chiffre. Pourtant, cet homme à l’esprit cartésien, ancré dans la tradition professionnelle familiale du notariat, tout comme son père et son grand-père avant lui, refusant de s’inquiéter pour ces récurrents hasards, il avait tenu à sacraliser ce chiffre, organisant toute son existence autour de lui, comme pour parer à toute funeste éventualité. Encouragé par un hasard têtu, qui l’amenait à être plus souvent qu’à son tour le treizième invité d’une tablée, comme si ce chiffre doué de déraison avait trouvé amusant de venir le narguer, il se prêtait à cet étrange jeu de hasard, en élisant domicile au treizième étage d’un immeuble moderne, dans un appartement portant à sa demande le numéro treize et veillant à avoir dans son vaisselier treize fourchettes, couteaux, petites cuillères, cuillères à soupe et, de manière plus originale, louches, couteaux de cuisine, cuillères à glace et même plats à gratins !
Allant plus loin encore, tous les treize dossiers traités, il offrait à ses clients la gratuité de ses services. L’aubaine commençant à se faire connaître, on se bousculait aux portes de son cabinet qui ne désemplissait pas.
Soutenu par sa secrétaire, qu’il songeait à licencier... après treize années de collaboration ! Alors pourquoi ne pas embaucher des collaborateurs, treize à la douzaine comme il se doit !
Saut à l’élastique, en parachute, varappe, bobsleigh et autres excentricités dangereuses pour un homme qui, par ailleurs, ne pratiquait aucune activité physique, étaient son programme douze fois par an, chaque treizième jour du mois ! Ces étrangetés faisaient fuir les éventuelles compagnes et l’obligeaient à s’accommoder d’idylles passagères.
Édouard Armand en était à ce point de son existence, n’ayant par ailleurs aucune raison de s’en plaindre, lorsque le sort lui joua, par un dimanche treize novembre, un tour pendable...
M. Armand père, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, n’ayant peut-être plus toute sa tête, sembla trouver amusant de répertorier la liste complète de tous les décédés de la famille un treize du mois, ponctuant son discours par cette sentence « vois-tu, si aujourd’hui venait mon tour, tu serais prévenu mon enfant de ce qui t’attend ! »
Édouard Armand posa sur son père un regard de jeune veau qui ne comprendrait pas ce qui lui arrive le jour de son ultime visite de courtoise à l’abattoir ! Cependant, assis paisiblement par une magnifique journée d’un improbable été indien qui n’en finissait pas, l'idée s'insinua peu à peu dans son esprit.
À la lumière des histoires que son père venait de lui narrer, tenant compte de la date du jour, la scène devenait menaçante !
Édouard d’une pâleur cadavérique, Georges Armand se figea. Son visage devint rouge, puis gris cendre. Le souffle revenu, il s’élança dans le plus joyeux, le plus sonore, le plus long fou rire de son existence. Édouard le suivit avec un hoquet de décalage dans cette joyeuse entreprise, convaincu après tout que tout cela n’était que foutaise, jusqu'au silence mortel qui s'installa subrepticement.
C'est avec une douleur au sternum et les larmes aux yeux qu’il constata qu’il venait de partager avec son père son seul et ultime moment de complicité !
La vie de Georges Armand avait été une belle vie et l’oraison funèbre de circonstance eut lieu devant une assemblée nombreuse.
Ayant toujours eu à cœur de combler son épouse de petits cadeaux, compensant élégamment ses errements passagers, discrets comme il se doit afin de ne pas peiner inutilement la pauvre femme cocufiée, les petits cadeaux avaient été rapidement plus nombreux et plus coûteux.
L'épouse bafouée fidèlement s’entourait d’une ribambelle de petits chiens joyeux et bruyants, n’ayant eu qu’un unique enfant à choyer : Édouard, et compensant ainsi, bien maladroitement un manque affectif croissant.
Dans le quartier, chacun s'étonnait qu’un homme si charmant et bienveillant envers son prochain, et surtout ses prochaines, n’ait point eu le bonheur d’une nombreuse descendance...
Le notaire chargé de la lecture du testament de son confrère dû, au final, ouvrir les portes centrales de son cabinet double afin que tous les héritiers présumés puissent avoir une place.
Aucune des personnes convoquées ne connaissait la raison de sa présence en ce lieu.
Étonnamment pourvus du profil reconnaissable entre tous de leur patriarche, ainsi que de sa démarche et de sa voix de stentor, s’observant mutuellement à la dérobée, ils ne purent que se rendre à l’évidence et c’est avec une sobre dignité qu’ils acceptèrent leur juste part d’héritage, sans échanger un mot, ni faire la moindre remarque. Tous très bien élevés présentèrent leurs sincères condoléances et respects à la veuve de feu Georges Armand et à son fils légitime, Édouard, les laissant seuls et abasourdis face au notaire qui tentait de dissimuler derrière une moustache clairsemée, un fou rire qui, s’il n’était pas de circonstance, s’annonçait irrépressible.
La routine chiffrée d’Édouard Armand se grippait, car c’était lors d’un huit décembre brutalement glacial que la lecture du testament, événement de la plus haute importance, avait eu lieu. Le sol était verglacé et les vitres des maisons auréolées de givre contribuaient à donner à cette journée ensoleillée une atmosphère paisible. Le notaire marchait seul le long des berges du Rhône, sa mère s’étant fait raccompagner par un ami de longue date, prévenant et tout à fait respectable, meilleur ami et ancien associé de son défunt et regretté époux, lorsqu’il entendit crier. Se penchant au bord du parapet, il aperçu se débattant dans l’eau froide une femme appelant au secours chaque fois que son visage remontait de sous les eaux sombres semblant vouloir l’engloutir.
Édouard Armand évalua dans un sursaut de folie l’intérêt d’offrir son aide à la malheureuse. La pauvre femme semblait résignée à admettre sa fin prochaine, presque déterminée. À vrai dire, continuant de discourir en lui-même sur le bien qu’il lui en ferait de se dévêtir pour porter secours à la malheureuse, il songea qu’il ne pouvait gâter ses vêtements neufs, achetés en vue d’une belle journée comme celle-ci, mais avant tout qu’il irait peut-être à l’encontre de la volonté première de la personne. Perdu dans ses tergiversations, il fixait la scène sans véritablement la voir lorsque le visage émergeant lui sembla familier. Quelques secondes auraient suffi pour arriver à sa hauteur. Quelques secondes auraient également suffi pour pousser la malheureuse dans l’eau, comme pour se débarrasser d’un souvenir gênant, et remonter à la place exacte où il se trouvait sans que personne n’ait pu le voir. Il quitta un instant des yeux la scène du drame pour se plonger en lui-même. Il y avait eut bien cette...
Un instant affolé il se tourna vers les eaux cruelles et constata que leur surface ne laissait plus trace de la noyée.
Quelqu’un parmi les badauds avait dû appeler les secours car un bateau pneumatique chargé de trois hommes-grenouilles se dirigeait rapidement vers l’endroit précis où il avait aperçu la main tendue engloutie par les flots.
De prime abord, tout laissait à penser qu’il s’agissait d’un suicide mais la police enquêta tout de même. La noyée s’appelait Armande, fille naturelle de M. Armand père. Elle avait eu, hasard des petites choses, en toute ignorance, un coup de cœur pour le jeune Édouard venu lui acheter un bouquet de violettes pour sa mère, qui de son côté avait eu quelques mots gentils à son égard. Un mot en entraînant un autre, un regard amenant une caresse, une caresse en amenant d’autres, une idylle avait lié ces deux êtres qui ne savaient rien l’un de l’autre. Si le sort en avait décidé autrement chacun aurait pu poursuivre son existence sans plus de bruit, mais c’était sans compter le treize du mois et son sens particulier de la dérision !
Armande avait reçu la convocation chez le notaire en même temps que la confirmation de son état de future mère ! Se rendant à l’étude et apercevant son amant, elle avait compris que l’irréparable avait été commis. Rebroussant chemin, incapable d’entendre les dernières volontés de ce père qu’elle avait tant espéré et qui avait brisé son existence tout entière, elle avait attendu que tout le monde sorte en bas de l’escalier.
Pire venin dans la vie d’un homme que les superstitions sont les mensonges. Armande était née un treize juillet. Elle était pour Georges Armand la certitude que le sort était brisé. Cette seule certitude lui avait permis de fermer les yeux dans un éclat de rire envoyé au destin. Peut-être aurait-il dû reconnaître cet espoir afin d’empêcher l’inévitable de se produire. Il n’en fit rien et par là même relança une autre malédiction à laquelle son seul fils légitime ne pourrait échapper.
La police déroulant le fil de cette sombre histoire en conclut que le fils du notaire ayant vu le nom de la jeune fleuriste sur la liste des héritiers avait fait en sorte d’éviter le scandale noyant le passé dans le fleuve ! Hasard du calendrier, le vendredi treize janvier, à l’instant de sa pendaison, Édouard Armand songea au sourire paisible de sa mère au bras de l’ancien associé de son père. Il songea également que ce jour-là il s’était fait la remarque que seul enfant légitime, il était également le seul à ne pas ressembler à feu M. Armand père, n’ayant hérité ni de son profil, ni de sa voix... !

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Treize agréable à lire.
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Claire Dévas · il y a
Merci Guy :-)
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Emily · il y a
je découvre seulement, mais j'aime beaucoup! félicitations pour ce beau parcours!
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Claire Dévas · il y a
Merci Emily :-)
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PsAc · il y a
Felicitations dans votre aisance d'écriture et de maintenir le lecteur dans le suspens de l'Aventure❤️Bravo Claire D'évasion et Merci pour ce moment de Bonheur
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Claire Dévas · il y a
Merci PsAc d'être passé :-)
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Claire Dévas · il y a
C'est très joli comme jeu avec mon pseudo :-) j'aime beaucoup !
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Louise Calvi · il y a
Bravo. Un texte très drôle ! Pauvre Armand ! Il aurait mieux fait de vivre à fond.
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Claire Dévas · il y a
Merci Louise. vivre libre des carcans, des à priori, des superstitions, des conventions, vivre et partager... Facile avec des mots :-)
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Jackie Macri · il y a
je me suis "régalée"!
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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup Jackie :-) sincèrement :-)
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Mino · il y a
re vote avec plaisir !! :) +1
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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup Mino :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
A nouveau mon vote Claire! Bonne chance!
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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup Luc :-)
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Bertrand · il y a
coucou Claire
j'ai déjà voté pour ta finale^^
arf
mais je reviendrai pour tes prochains textes^^

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Vodko · il y a
Plaisir de vous lire, en ce mardi 13, mon vote !
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Claire Dévas · il y a
Merci Vodko :-)
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Sandra Dullin · il y a
Je réitère mon vote le 13. En espérant que cela vous porte chance :)
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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup Sandra :-)
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