« Et vous, que pensez-vous de cet auteur, Mademoiselle Avenensky ? »
Je faillis sursauter, et laissai mon regard se porter sur la jeune femme assise directement à ma droite dans le cercle de fauteuils placé au centre de la pièce. Elle avait peut-être deux ans de plus que moi, mais était clairement plus douée pour l’Attitude. Je lui adressai un mince sourire impersonnel, et attendit les quelques instants réglementaires avant de répondre.
- Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle Deberina. Je m’étais égarée dans de profondes réflexions, et je crains fort de ne pas avoir tout entendu de ce dont vous discutiez. De quel auteur étiez-vous en train de parler ?
- Oh, ce n’est pas grave, Mademoiselle Avenensky. Nous discutions de Monsieur Pannel, et de sa dernière œuvre poétique, ‘La Rose et le Gazon’. J’aurais aimé connaître votre avis à ce sujet, si vous avez eu la chance de l’étudier.
- Oh, Monsieur Panel... Assurément un grand artiste.
Je prononçai encore quelques mots sans y accorder la moindre importance le temps de me souvenir de l’homme en question. Je me rappelais en avoir lu quelques passages récemment, mais son dernier ouvrage était si insipide que je n’en avais pas retenu grand-chose. Quelques éléments me revinrent finalement en mémoire, et les phrases se formèrent naturellement dans mon esprit bien entraîné.
- J’ai été particulièrement impressionnée par la grandeur des vers qu’il a pu composer dans la troisième partie de cette œuvre, ‘La Rose et le Vent naissent du gazon’, si je ne m’abuse. La façon extraordinaire dont il est parvenu à capter l’essence même d’un brin d’herbe et à la retransmettre en tout juste une quinzaine de pages, c’est tout à fait fabuleux.
J’observai les autres femmes dans la pièce, et jaugeai rapidement du nombre de Paroles entamées – ce que j’aurai déjà dû savoir, mais que j’avais oublié de suivre. Il n’y avait que trois Paroles pour les dix-sept femmes que nous étions, et j’en dénombrai six qui s’intéressaient à celle que je partageai avec Mademoiselle Deberina. C’était trop pour que je passe le relais dès maintenant, et je cherchai donc un autre passage de cette œuvre navrante que j’aurais pu garder en mémoire. Un puissant flash lumineux provint de l’extérieur de notre dôme de verre, ainsi qu’un léger grondement du sol. Vu l’ampleur du bruit, cela devait venir d’au plus quelques kilomètres. Je parvins de justesse à m’en tenir à l’Attitude et à ne pas me retourner pour chercher des yeux l’origine de la lumière vive, et poursuivis comme si rien ne s’était produit.
- Toutefois, je dois admettre que j’ai la plus légère des réserves face à la grandeur manifeste de cette œuvre, cette seule réserve étant que je trouve son précédent ouvrage, ‘Le Battement d’Ailes d’un Pélican’, d’une qualité encore plus incroyable. Sept cent pages de descriptions et de vers, un véritable régal de l’esprit. Que pensez-vous de cette œuvre, Mademoiselle Lillederna ?
J’adressai à la jeune femme que je venais de nommer le sourire prescrit par l’Attitude lorsque l’on pose une question, et détournai aussitôt mon attention de la conversation. En temps normal, j’aurais observé avec attention chacun des mots prononcés par Mademoiselle Lillederna, à la recherche du plus petit écart à l’Attitude, afin d’en profiter pour augmenter ma propre position dans la Discussion. En temps normal, j’aurais même pris plaisir à parler avec toutes ces femmes éduquées. Mais ce soir...
Un nouveau flash lumineux nous éblouit, et la terre gronda à nouveau. L’impact avait été encore plus proche, cette fois, et je vis une débutante dans l’Attitude tourner légèrement la tête avant de se reprendre soudainement. Je me contentai pour ma part de détourner très légèrement les yeux de la femme qui entretenait à présent la Parole, une fois sûre que l’attention des autres n’était pas trop concentrée sur moi. Je vis alors la large trainée de fumée sombre, bien visible dans le ciel gagné par le crépuscule. Les dommages au sol avaient l’air d’être minimes, mais je ne pouvais en être sûre comme je ne pouvais me permettre de descendre suffisamment le regard, même si les parois de verre transparent du dôme surélevé dans lequel nous nous trouvions m’auraient offert un excellent point de vue.
Pourquoi faisions-nous cela ? Pourquoi continuions-nous à nous en tenir à l’Attitude, alors que chacune d’entre nous n’avait qu’une envie, de lever la tête vers le ciel, et de regarder les météores s’abattre sur la surface de la Terre ? D’ici quelques heures tout au plus, nous serions toutes mortes, écrasées par des tonnes de roches venues de l’espace, ou bien fauchées par le souffle des impacts... J’aurais aimé pouvoir au moins observer ma mort en face, voir le roc qui allait s’abattre trop près de nous et nous ôter la vie. Voir une dernière fois le ciel sombre et la Lune brillante, et tout cet air empli de projectiles mortels qui nous en séparait. Mais il y avait l’Attitude à respecter, et je dirigeai à nouveau mes pensées vers la Discussion. Les Paroles avaient évolué, et je me concentrai quelques instants sur ce qui se disait avant de tourner mon attention vers celle qui était la plus proche de moi. C’était un peintre qui était au cœur de la conversation cette fois, et un que j’appréciais, ce qui était assez rare pour être remarqué, car mon goût pour la peinture avait toujours été très limité.
La Parole me fut bientôt transmise, et je la pris sans hésitation, tournant la conversation de façon subtile, gagnant un peu de place au sein de la Discussion. Un autre météore toucha le sol pas très loin d’ici alors que je transmettais la parole à Mademoiselle Tenelarind, et je commis alors une erreur. Durant presque une seconde, j’arborai le mauvais sourire. Je repris presque aussitôt celui prescrit par l’Attitude, et fis comme si rien ne s’était passé. Mais, au fond de moi, je sentais mon cœur battre plus vite après la faute que je venais de commettre. Mon regard parcourut discrètement l’assemblée, et je pus voir au moins quatre femmes dont j’étais sûre qu’elles avaient remarqué mon erreur. Je tentai de me raisonner, de me persuader que cela n’avait aucune importance, que de toute façon dans quelques heures je serais morte, mais rien n’y faisait, et je parvenais à peine à contenir mes tremblements à un stade indiscernable. Je n’avais plus le droit à l’erreur, et il fallait que je me concentre sur la Discussion.
C’est Mademoiselle Fiddlimena, la plus jeune femme de notre cercle, qui avait la Parole la plus proche, et je me mis à écouter avec attention ce qu’elle disait. Soudain, dans un bruit de verre brisé, un petit météore pénétra notre dôme et s’écrasa sur le sol, à quelques mètres à peine de moi. Un nuage de poussière et de débris accompagna sa chute, mais je parvins à conserver l’Attitude tandis que les petits gravats frappaient mon dos.
Mademoiselle Fiddlimena était en train de commettre une grave faute et ne parvenait pas à reprendre la Parole. J’attendis comme le faisaient les autres, sans rien laisser paraître, en gardant toujours la bonne Attitude. Je pouvais voir Mademoiselle Deberina de l’autre côté qui conservait une Attitude parfaite malgré le sang qui coulait d’une entaille faite par un éclat de verre tombé du dôme sur son épaule. Nous étions cinq à attendre que cette Parole soit reprise, les deux autres se poursuivant sans interruption dans la salle. J’imaginais la honte que devait ressentir la jeune femme, et m’attendais à ce qu’elle se remette à parler à chaque instant. Mais ce qu’elle fit alors me laissa stupéfaite, et j’eus bien du mal à conserver malgré tout l’impassibilité prônée par l’Attitude.
Mademoiselle Fiddlimena se leva, puis elle nous observa toutes tour à tour. La pluie de météores devait lui faire perdre ses repères et sa raison, et elle était encore trop nouvelle dans la Discussion pour parvenir à passer outre.
- Pourquoi ? Pourquoi est-ce que vous continuez à respecter l’Attitude ? Nous allons toutes mourir, de toute façon !
Ça y est, elle avait complètement craqué. Elle avait presque hurlé ces derniers mots, alors que l’Attitude insistait pour que la Discussion soit toujours calme et posée. Qu’est-ce qu’elle imaginait, en disant cela ? Que nous n’avions pas toutes eu exactement les mêmes pensées, au moins cent fois ? Mais l’Attitude devait constamment être observée, pas uniquement lorsque tout allait bien.
- Êtes-vous toutes complètement stupides ? Maintenir l’Attitude ne vous sauvera pas, vous allez mourir comme les autres ! Alors, pourquoi continuer ?
Les deux autres femmes qui avaient la Parole commençaient à avoir du mal à la garder, leurs mots couverts par ceux de Mademoiselle Fiddlimena, leurs pensées troublées par ce qu’elle disait. Soudain, la jeune femme s’approcha d’une de celles qui avaient la Parole, et elle la gifla ! Je demeurai un instant sous le choc, et faillit perdre l’Attitude.
- Mais combien de temps est-ce que vous allez encore conserver l’Attitude ? Combien de temps allez-vous me laisser vous frapper sans réagir ? Réveillez-vous, quittez vos habitudes stupides, vous êtes en train de vivre la fin de notre monde, cessez de vous raccrocher à l’Attitude, elle ne sert à rien !
Et elle s’avança vers la femme suivante, et la gifla brutalement. Celle-ci parvint à conserver l’Attitude, mais on pouvait sentir que cela lui coûtait, et je dus retenir une violente envie de rire tandis que Mademoiselle Fiddlimena avançait encore et giflait de toutes ses forces Mademoiselle Gernumina, la femme que j’aimais le moins dans cette assemblée, bien qu’elle n’ait jamais rien fait pour mériter mon antipathie. Puis je réalisai qu’elle allait poursuivre son tour et me frapper moi aussi, et j’essayai de me préparer afin d’être capable de conserver l’Attitude lorsque mon tour viendrait. Une partie de moi voulait être à la place de Fiddlimena, et cette même partie souhaitait que je me lève et que je la rejoigne, et ne cessait de me harceler pour me demander pourquoi je ne le faisais pas, pourquoi je persistais à maintenir l’Attitude.
Un autre météore s’écrasa non loin d’ici, et Mademoiselle Fiddlimena se mit à hurler de toutes ses forces.
- Vous êtes ridicules ! Ridicules ! Et méprisables ! Même en sachant que vous allez mourir dans quelques instants, vous n’êtes pas capables de prendre vos propres décisions ! Vous êtes bien trop effrayées de ce que les autres vont penser de vous. Mais c’est ridicule, et complètement stupide ! Vous êtes des... des... des abruties !
L’une des femmes qui tenait la Parole se mit à bafouiller durant quelques secondes sous la force du choc que ce mot créa en elle. Abruties ! Elle venait de nous insulter, de nous traiter d’abruties ! C’était à peine pensable, et je me sentais profondément choquée qu’elle ait osé nous parler ainsi. Je me rendis alors compte que j’arborais une expression déplacée, et j’appliquai aussitôt l’Attitude. Mais, en moi, la lutte se faisait de plus en plus acharnée entre la partie qui souhaitait rejoindre Mademoiselle Fiddlimena et celle qui souhaitait conserver l’Attitude jusqu’au bout, ainsi qu’on nous l’avait enseigné.
Un météore d’une taille plus importante que celle des précédents heurta le sol à l’intérieur du dôme, nous laissant toutes aveuglées durant quelques instants. Lorsque je pus à nouveau distinguer ce qui se trouvait autour de moi, je vis que Mademoiselle Monitelana ne se trouvait plus sur sa chaise. En fait, sa chaise avait disparu, et il ne restait plus à sa place que quelques débris de bois et de... de choses plus difficiles à identifier. Je me mis alors à trembler, et je sentis quelque chose se briser en moi.
Je ne prêtai plus aucune attention aux insultes dont nous abreuvait Mademoiselle Fiddlimena, ni à la Discussion qui se poursuivait péniblement autour de moi. Il me fallut quelques instants avant de comprendre que Mademoiselle Deberina s’adressait à nouveau à moi pour que je prenne la Parole.
- Que pensez-vous de la toile de Monsieur Penedur, ‘Aube sur une Vallée Scintillante’ ?
Je me tournai alors brusquement vers elle, d’une façon on ne peut plus contraire à l’Attitude, et je lui déclarai :
- Je la trouve tout à fait détestable, comme toutes ses autres œuvres. Exécrable, même, en fait.
J’éprouvais une étrange satisfaction à rompre ainsi avec tout ce en quoi j’avais cru jusque-là, et la peur et l’excitation se mêlaient en moi pour me doter d’une audace impensable quelques minutes auparavant. Mais ma prise de position ne me semblait pas encore assez claire, et j’ajoutai alors :
- Je pense que vous êtes bien cruche de me parler de ces peintures dans un moment comme celui-ci !
Cruche... J’avais toujours eu une affection particulière pour ce mot, même si je n’avais jamais pu l’utiliser dans ce cadre-là, et il me laissait un goût plaisant en bouche. J’entendis Mademoiselle Fiddlimena rire à côté de moi, un rire plein de nervosité et de peur, et je l’imitai bientôt. C’était si étrange de rire... Cela faisait si longtemps que cela ne m’était plus arrivé... Quel soulagement cela créait en moi ! Quelle sensation stupéfiante ! Je ris tant que des larmes me montèrent aux yeux, et après quelques instants j’entendis un troisième rire se joindre aux nôtres, mais qui ne dura pas longtemps. Je n’avais plus aucun mal à discerner le ridicule de la situation en voyant toutes ces femmes qui attendaient la mort sans bouger de leur chaise, sans presque bouger ne serait-ce que les yeux. Je compris à quel point j’avais moi-même été ridicule, et à quel point ceci n’avait plus aucune importance. Une brusque envie de courir me prit, alors que je n’avais pas dépassé le pas lent prescrit par l’Attitude depuis des années. Et alors, je courus, de façon maladroite, passant par le verre fracassé du dôme pour déboucher directement à l’air libre. Je courus tant que je m’en sentis capable, et tombai à deux reprises sur la terre sèche de la colline, m’écorchant légèrement les genoux. Lorsque je m’arrêtai finalement, le souffle court, un étrange bien-être m’avait envahie, et je m’allongeai à même le sol.
Les queues flamboyantes des comètes qui s’abattaient sur la surface de la Terre illuminaient le ciel, les étoiles scintillaient au loin, et la Lune brillait au-dessus de moi ; la beauté de cette scène me fit à nouveau monter des larmes aux yeux. Je savais qu’il s’agissait d’une de mes dernières visions en tant qu’être vivant, mais elle valait infiniment mieux que tous les tableaux dont j’avais pu discuter au cours de ma vie, et elle me faisait ressentir bien plus d’émotions que n’importe quel poème. Et il me vint alors la pensée que j’étais peut-être passée à côté de l’essentiel au cours de ma vie. Que je n’avais peut-être en vérité jamais réellement vécu, comme je n’avais jamais rien fait par moi-même.
Ce constat était un peu douloureux, mais il était trop tard pour les regrets. Il ne me restait plus beaucoup de temps à vivre, et je ne souhaitais pas le gâcher avec des pensées amères, alors qu’il y avait de si belles choses à observer. Comme cette comète, là, qui semblait se diriger droit sur moi.
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