Attention, bonbons !

il y a
6 min
320
lectures
10
Qualifié

19 h
On frappe à ma porte. Oui, je n’ai pas de sonnette, ni de clôture. C’est open bar chez moi.
« Des bonbons ou un sort ! ». Cette injonction fuse aussitôt. Je n’ai pas ouvert. De toute façon, je n’en ai pas. En parfait célibataire, je me suis concocté une soirée d’Halloween à mon goût : calé au fond du canapé à visionner J’ai rencontré le Diable.
20 h
— Freddy, ouvre, c’est moi !
La voix masculine, insistante, domine le son de mon lecteur. Elle apparaît déformée. Qui est-ce ? Mon voisin qu’on surnomme Coluche ? Didier qui a besoin d’un service ? Malgré moi, je cède et me trouve nez à nez avec un grand type encapuchonné. Des sept propriétaires de mon lotissement, aucun n’atteint cette taille d’au moins deux mètres. S’il s’agit d’une de mes connaissances, non plus. Un étranger ? Comment peut-il savoir mon prénom ? Je reste hébété. Le lampadaire éclaire son dos et laisse son visage dans l’ombre. Les mots « Des bonbons ou un sort » jaillissent de sa bouche noire aux canines proéminentes que la lumière effleure. D’après son accoutrement, j’ai affaire à quelqu’un déguisé en vampire, style XIXème siècle. Je tente un échange :
— Je vous connais ?
J’attends encore la réponse de cet intrus.
Je continue sur un ton bourru :
— Désolé, je n’ai rien à vous donner !
Au lieu de repartir, il agite un sachet translucide devant moi. L’une de mes mains repousse le battant de la porte, tandis que l’autre amorce un mouvement vers la poignée. Il me colle à ce moment son paquet entre les doigts. Ses ongles longs griffent la peau de ma paume. Grâce à la lampe de mon couloir, je remarque le bas d’un visage maigre où se dessine un sourire que je dirai diabolique. Je distingue à peine ses yeux, mais je flaire qu’il dégage quelque chose de pas net. Son maquillage très réaliste m’évoque Nosferatu en personne ! Je chasse mes impressions débiles tandis qu’il se sauve. Bon débarras !
Le paquet que je détaille réunit des formes variées imitant des têtes de mort ou des araignées. Parmi elles, émergent des bouches aux dents pointues. Toutes en gélatine, certainement bourrée de colorants. Beurk ! Je le pose sur la table de la cuisine, pensant qu’il plairait à ma jeune voisine. Puis, je retourne à mon film.
Une heure plus tard, je sors une canette de bière de mon frigo. Je la décapsule et avale l’intégralité de son contenu. En passant devant la table afin de mettre le cadavre à la poubelle, je jette machinalement un œil sur le sachet renversé. Vide ! Nada ! Les « bonbons » bizarres, se seraient-ils échappés ? N’importe quoi ! Toutefois, en me baissant, j’aperçois des figures colorées qui leur ressemblent. Elles se tortillent sur le carrelage. Que contient ma boisson pour qu’elle me fasse halluciner ? Une Leffe, rien de bien méchant pourtant !
J’essaie d’attraper une de ces friandises, sorte de fantôme simplifié, mais elle se divise en des dizaines de clones, chacun d’eux se carapatant aux quatre coins de la pièce. Je les vois ramper vers le salon, monter l’escalier qui dessert les chambres. Mon domicile va vite être envahi par ces « je ne sais quoi », semblables à de gros lombrics blancs sur pattes, se multipliant sans cesse. Je réussis à saisir quelques spécimens que je tente d’enfermer au fond d’un sac en plastique. Dès qu’ils s’y trouvent, ils se mettent à grossir subitement, ce qui fait éclater l’emballage. Une tête de momie particulièrement grimaçante, émergeant des bouts de papier explosé, me dégoûte. Elle provoque un haut-le-cœur que j’ai du mal à réprimer.
Une partie de ces « bonbons » se rassemble contre ma porte d’entrée.
S’ils pouvaient foutre le camp ! J’ouvre et les laisse partir. Ceux des étages déguerpissent aussi en suivant les premiers à la queue leu leu. J’ai également envie de prendre l’air. Je me fiche de leur sort et commence à rigoler de la situation. Pour me calmer, il me faudrait une bonne dose de nicotine. J’ai déjà utilisé tout mon stock de la maison. Et je voulais arrêter ! Peut-être qu’à l’intérieur de ma Golf, il reste un paquet oublié ? J’enfile mon perfecto et mets le nez dehors.
Surtout, bien refermer la porte.
Malgré l’heure tardive, la température est convenable en ce 31 octobre. J’ai connu pire. Il fait juste un peu frais, ce qui m’oblige à remonter le col du blouson jusqu’aux oreilles. Le vent souffle doucement sur un tas de feuilles mortes que je contourne. Le halo d’un lampadaire révèle les couleurs chaudes et dorées ainsi que les myriades de poussières qui virevoltent en même temps au-dessus d’elles. Les prunus et bouleaux de mon impasse me font une haie d’honneur. Certains possèdent encore une belle allure tandis que l’automne poursuit son œuvre. Quelques érables nains tendent leurs branches à moitié dénudées. L’éclairage public découvre toute une gamme de teintes à la fois cuivrées et orangées.
Je fouille ma voiture. Il n’y a pas de clopes. Comme j’ai besoin de me vider la tête, d’oublier l’invasion de ces trucs gélatineux chez moi, je décide de me rendre en ville à pied, renonçant à visionner la suite du DVD. Je me dis que j’ai dû imaginer tout ça, car ce n’est pas possible, une histoire pareille. D’ailleurs, les créatures sucrées ont disparu. J’ai beau scruter les ombres autour de moi, pas de traces d’elles, preuve qu’elles n’existent pas.
*
Je ne remarque pas tout de suite que les confiseries collantes, à la reptation immonde, me talonnent de près. Je ne sais pas pourquoi, je tourne la tête et regarde derrière moi… Est-ce le vent qui siffle dans mon dos ? Non, pour la saison, le temps, assez agréable, ne force pas la dose. Presque pas de courants d’air violents, ni de pluie. Une respiration sèche. Ai-je entendu le battement d’une aile de chauve-souris ?
Un frôlement contre le bas de mon pantalon me fait tressaillir et je les vois, ce qui me force à accélérer au pas de course. Mon cœur s’emballe, néanmoins je garde le cap. Mon esprit s’embrume. Des fils invisibles obstruent ma pensée consciente. Je m’enfonce en un cauchemar éveillé sur lequel je n’ai aucun pouvoir.
Ces insupportables bonbecs s’immobilisent et reprennent un aspect normal dès qu’on croise d’autres personnes. Je me demande si ces inconnus ont conscience de leur présence. Apparemment, non.
Si je me retrouve seul, ils me dépassent et m’encerclent. Je trace le plus vite possible vers le centre-ville. Stoppé par une intersection, j’attends près du feu tricolore de pouvoir traverser. Ils me tombent dessus, aussi gluants que des crachats. Je me secoue en tous sens, frotte mes cheveux pour les enlever, en proie à une peur incontrôlable. Je gueule : « Allez au diable ! »
Les passants me lancent des regards interrogateurs. Que leur dire ? Qu’un inconnu m’a refilé des confiseries diaboliques qui me harcèlent ? Ils me riraient au nez. J’ai plus urgent : échapper à ces trucs répugnants !
*
Je traverse le hall d’un café encore ouvert où j’achète mes cigarettes. Les gens présents tiennent ces acharnés à distance. Ils patientent sous les tables et les chaises vides. Je ressors et fonce à l’intérieur d’un cinéma qui programme des films d’horreur en boucle.
Ils s’agglutinent autour de mon fauteuil. Mes voisins n’empêchent pas l’ascension de mon siège par ces asticots géants aux extrémités pourvues de dents acérées. J’imagine que les substituts de Satan vont me dévorer ! Cette pensée folle m’incite à quitter la salle en fonçant tête baissée. Je maintiens un bon rythme pendant des kilomètres, augmentant l’écart entre eux et moi.
Épuisé, je m’arrête un peu. Persuadé de devenir fou, je les vois agripper mon pantalon ! Soudain, ils arrachent le tissu, grimpent sur ma peau, tailladent les chairs. J’ai la sensation d’être boulotté par une armée de piranhas. Hurlant de douleur, je poursuis ma course de damné.
À bout de nerfs et de force, je décide de dormir sur la banquette arrière de ma voiture. J’espère que ces calamités ne vont pas pouvoir y entrer. Advienne que pourra ! Vite, plus vite, ça y est, le parking est en vue. Obligé de ralentir à cause de ma fatigue, je subis l’assaut des canines de vampire sur mon cou, j’endure les pattes des araignées sur mes mains. Je me secoue en tous sens pour les décoller, sans résultat. Une quantité impressionnante de ces choses visqueuses deviennent des lassos. Des fils de réglisse sont prêts à entortiller mes jambes.
Je réussis à ouvrir ma portière et à la claquer sur la meute de démons sucrés. J’en écrase quelques-uns qui giclent. De la matière gluante et puante se répand sur le siège conducteur et le rétroviseur. À ce moment, un miracle se réalise : toutes ces apparitions hideuses et malfaisantes redeviennent d’inoffensives friandises. Je m’extirpe de l’habitacle.
Pourquoi cette soudaine trêve des confiseries ? Il fait jour, ça doit être ça, j’ai donc du répit jusqu’à la nuit prochaine. Je prie pour que ma théorie soit exacte.
Des remontées acides que j’ai du mal à supporter me donnent la nausée. Pourtant, il me paraît urgent de saisir les morceaux éparpillés de ces horreurs, ce que je fais avec dégoût. Je déniche un carton au fond de mon coffre et les jette dedans. Enfin chez moi, je dépose ce fardeau sur un meuble. Je dois vérifier s’il ne reste pas de ces cochonneries ailleurs. L’aspirateur vient à bout des miettes qui s’agrippent à la moquette. Je continue à sillonner chacune des pièces muni de cet appareil magique, ne laissant aucun recoin. Après ce qui me semble une éternité, quand enfin je considère avoir éliminé le moindre débris démoniaque, j’enlève le sac de papier marron, le dépose à l’intérieur du carton, par-dessus les formes inertes, récemment ensorcelées.
Avec plusieurs épaisseurs de scotch épais, je scelle toutes les issues possibles de la prison improvisée. Que vais-je en faire ? Je dois m’en débarrasser ! Mais je tombe de fatigue et m’écroule sur la banquette.
Lorsque je me réveille, j’ai l’impression que mon corps ne m’obéit plus. Je reste étendu, mes yeux fixant le plafond flou, sans pouvoir bouger. Mes bras, rivés à mon torse ; mes jambes, collées l’une contre l’autre, ne répondent pas à mes tentatives de mouvements. J’ai beau déployer toute ma volonté, je ne peux bouger d’un millimètre. Le décor autour de moi me paraît très éloigné et méconnaissable. Il fait nuit la plupart du temps.
*
Je ne sais pas combien de jours, j’ai gardé cette position de non-vie. Par contre je n’ai ressenti aucune faim me tirailler l’estomac. Quelle va être la durée de cette immobilité forcée ?
Quand vais-je retrouver les commandes de ma carcasse ?
— Y’a quelqu’un ?
Je ne peux pas répondre. Je reconnais la voix de Greg, mon collègue à qui j’ai donné un double de mes clefs. Eh oui, je devais partir une semaine au bord de la mer ! Pourvu qu’il vienne jusqu’au salon. Ah ! Une ombre s’étend au-dessus de moi.
Tiens qu’est-ce que c’est que ça ? Un bonbon ? On dirait qu’il a la tête de Freddy.
Un rire tonitruant éclate dans le silence.
Je vais dire au patron qu’il n’est pas encore rentré… Il va se faire tuer ! Trois jours de retard, ça ne lui ressemble pas.
J’essaie de formuler : « Coucou c’est moi, je suis là ! ». Je n’y arrive pas.
Une main énorme me soulève et me glisse quelque part. J’ai la sensation de faire du toboggan. Puis le noir complet m’enveloppe. La poussière et les fibres de tissu que je renifle me font penser à l’intérieur d’une poche de pantalon.
FIN

10

Un petit mot pour l'auteur ? 8 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Hihihi ! Humour noir, j'aime bien. Et bravo pour le style.
Image de Françoise Grenier Droesch
Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci beaucoup ^^
Image de Nelson Monge
Nelson Monge · il y a
J'ai apprécié l'originalité de cette fable, qui tient le lecteur en haleine jusqu'au dénouement.
Image de CATHERINE NUGNES
CATHERINE NUGNES · il y a
wahou !!! juré , promis je ne touche plus au bonbon .
Image de Françoise Grenier Droesch
Françoise Grenier Droesch · il y a
Vous pouvez la plupart du temps... À éviter le soir d'Halloween par contre +_+
Image de Françoise Grenier Droesch
Françoise Grenier Droesch · il y a
Merci pour votre lecture et gentils commentaires ^ ^
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Frissons garantis !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Halloween est bien précoce cette année. Mais le fantastique est délicieusement savoureux ...

Vous aimerez aussi !