Arkoïd 11

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Dolia, 48 ans, mariée, 2 enfants et une imagination coquine. Non, ce ne sont pas des histoires vraies, mais il y a toujours une petite part de vécu dans chacun de mes récits  [+]

Image de Été 2018
Moussa n’est pas à son poste ce matin, et je suis inquiète.
A son embauche il y a... deux ans, il avait eu du mal à se mettre dans le rythme. J’entends encore ce gros con de Borelli lui faire ces remarques mal choisies : « Moussaka acheter un réveil », « Moussaka se coucher plus tôt », « Moussaka plus faire n’golo n’golo toute la nuit ». La direction les avait rappelés à l’ordre tous les deux. Bien fait ! Mais depuis il était toujours à l’heure et jamais malade.

Je pose mon manteau, allume mon PC et place mon œil gauche devant le scanner. La voix, me dit :
— Bonjour Dolia, il est 8h57, bienvenue chez Noodle.
Je fille aux toilettes, troque mes baskets contre des chaussures à talons, ajuste mes bas, et retouche mon maquillage. Puis je regagne mon poste alors que ma collègue arrive.
— Bonjour Amandine, il est 9h02, bienvenue chez Noodle.
On n’est pas trop de deux à l’accueil. Surtout que Noodle France a bien grossi. Il y a eu d’abord ce moteur de recherche, qui a écrasé toute la concurrence ; puis Silver, un navigateur internet fluide et convivial ; s’y sont ajoutées une multitude d’applis comme Noodle agenda, Noodle mail, Noodle Zik, etc. Et surtout Noodle map, le système de cartographie et de géolocalisation dont personne ne peut plus se passer. Et enfin Arkoïd, un système d’exploitation pour tablettes et smartphones beaucoup moins gourmand en mémoire que celui de Morikroft. Certes, la plupart des innovations viennent du siège de Captain View, en Californie, mais peu de gens savent que les versions d’Arkoïd depuis la 4.0 ont été conçues ici, en France, par notre équipe de recherche et développement de Saint-Denis. Euh pardon. Il faut dire Grand-Paris Nord, maintenant.

Puisque j’ai accès au planning de tout le monde. J’en profite pour vérifier. Non, pas de congés prévus aujourd’hui. Et nous sommes bien semaine D, donc pour Moussa et son équipe de gardiens c’est bien 6h – 14h. D’ailleurs, il m’a dit « Au revoir » comme d’habitude hier. J’ai un mauvais pressentiment et je n’aime pas ça. Surtout que nous échangeons beaucoup depuis quelques jours, au sujet de nos téléphones. Car lui aussi fait partie du panel d’étude, et comme moi, il a trouvé des comportements étranges...

Du reste, où il est, ce téléphone ? Au fond de mon sac bien sûr. Il doit y avoir une loi de Murphy pour les sacs à main. « Tout objet dont l’utilité est immédiate, se retrouve systématiquement au fond du sac. » Ah je l’ai ! Oh merde... j’ai envoyé un texto sans le vouloir. C’est pour ça que je préfère les téléphones à clapet, moi ! Comme sur mon ancien Whiteperry.
« C3H8 » ? Et à qui ai-je envoyé ça ? A Moussa ! Coïncidence... Et a quelle heure ? 8h35. Bah, juste quand je l’ai mis dans mon sac. Voilà !

CAAZI. C’est le nom de ce smartphone prototype à nouvelle technologie que nous a fourni la R&D, il y a deux mois. Enfin fourni... Pas à tous. Dans le panel, certains ont bien le CAAZI, d’autres ont une copie conforme, sans le nouveau système Arkoïd 11. Sur la soixantaine de salariés volontaires et dont le profil a été validé pour ce test, il se dit que vingt ou trente « vrai CAAZI » seulement ont été distribués. Personne ne sait qui a eu quoi. Nous avons interdiction de nous les prêter ou de nous les échanger. Interdiction de les ouvrir également. Et bien sûr, nous sommes tenus au secret vis-à-vis des gens de l’extérieur. Dans un mois, nous devrons les rendre. Leur mémoire sera ensuite expertisée pour connaitre nos habitudes d’utilisation dans les moindres détails.

Moi, toujours « Corporate » j’avais été une des premières à répondre au mail. J’en avais ensuite parlé à Moussa, parce qu’il me faisait pitié avec son vieil Adikson gros comme une télécommande des années 80, accroché à sa ceinture. Et quelques semaines plus tard, nous avions perçu ce téléphone, non sans avoir signé une tonne de papiers.

Bon, je l’appelle. Je suis trop inquiète... Rien, je tombe directement sur sa boite vocale, sans aucune sonnerie. Je n’aime pas ça...

Le CAAZI est plus qu’un smartphone, c’est un vrai assistant, presque un compagnon tellement on fait appel à lui à chaque instant avec une grande simplicité. Bien sûr, il est relié au Net, mais après quelques semaines d’utilisation je me demande s’il ne fait pas plus que smartphone, voire même s’il n’en fait pas trop... La semaine dernière, alors que je m’étais assoupi dans le métro en rentrant du boulot, une sonnerie, une seule, d’un appel masqué m’avait alertée de ma station. Le weekend précédent, en conduisant, j’avais remarqué que bien qu’en main libre, le réseau disparaissait quand le trafic en ville se faisait plus dense.

Et avant-hier, Moussa avait fait une autre découverte étrange : Alors que ses deux collègues faisaient une ronde, il m’avait fait signe de venir dans son QG bardé d’écrans de surveillance, de l’autre côté du hall d’accueil. Derrière les vitres teintées, du haut de son mètre quatre-vingts quinze, il tendit le bras au dessus du bureau, puis lâcha le portable. Neuf fois sur dix il se retrouvait écran vers le haut, défiant toutes les règles de probabilité.
— T’as vu Miss ? C’est comme s’il protégeait son écran. »

Le soir, chez moi je refis la même expérience avec le mien, et j’obtins un ratio de un sur deux. J’en concluais que j’avais hérité de ce qu’on avait fini par appeler un « quasi » par opposition au vrai CAAZI, jusqu’à ce que je change d’endroit. Au lieu de le lâcher au dessus de mon canapé, je le lâchais au dessus de ma table basse, en marbre. Et là surprise : Je retrouvais les résultats de Moussa.

J’approfondis l’expérience avec deux saladiers de même taille. Le premier, vide, fut placé à gauche, le second plein d’eau, fut placé à droite. J’ai posé ensuite mon CAAZI sur le bord de ma table basse au dessus du point de contact des deux saladiers, et j’attendis que l’application Réveil, réglée sur vibration le fasse bouger et tomber. Et j’inversais l’ordre des saladiers tous les cinq essais. Ce ne fut qu’à la quinzième fois qu’il « choisit » de tomber dans l’eau. J’ai été tellement surprise que j’en oubliai de le rattraper. Heureusement il n’y resta qu’une demi-seconde, et sans dommage apparemment. Mon chat était aussi fasciné que moi de ces résultats.

Le lendemain j’en parlais évidement à mon gardien préféré. Il avait lui aussi fait d’autres expériences similaires, le soir même, mais avec son chauffage d’appoint à gaz. Et ses conclusions allaient plus loin que les miennes.
— Miss, le téléphone évitait toujours la flamme et puis à un moment, il a fallut que je le rattrape, que je le sauve d’une « grillade » certaine. A partir de là il tombait presque indifféremment du coté du feu ou de l’autre. Comme s’il savait que j’allais le sauver. »

Non seulement le CAAZI se protégeait, mais il apprenait de nos réactions et en fait, maitrisait sa peur, si on peut dire.
— Je ne sais pas si c’est voulu. Rien n’a fuité en interne, au sujet du système Arkoïd 11.
— Mon grand-père aurait dit qu’il est marabouté. On devrait peut-être en parler à...
— Non, non, surtout pas. On doit restituer nos impressions qu’à la fin du test, et en audition individuelle, souviens-toi.... Est-ce que tu connais Isaac Asimov ?
— Il bosse à la R&D ?
— Non.
— Moi, les autres services je ne les connais pas, Miss. A par la RH qui...
— Mais non, c’est un auteur de science fiction. Il a écrit plein de romans comme : Les robots de l’aube, Les cavernes d’acier, et surtout la trilogie des Fondation.
— Quel rapport ?
— Eh bien dans beaucoup de ses romans les robots sont présents et ils obéissent aux trois lois fondamentales de la robotique. Attend. Euh...
« Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, le laisser exposé au danger. »
« Un robot doit obéir aux êtres humains, sauf si les ordres sont en contradiction avec la première loi. »
« Un robot doit protéger son existence sauf si cette protection est en contradiction avec la première ou la deuxième loi. »
— Ah oui... j’ai vu un film là-dessus avec Will Smith.
— Oui c’est ça ! Le film n’est qu’une pale adaptation de l’œuvre d’Asimov, mais en gros c’est ça. Eh bien imagine qu’ils aient réussi à foutre ça dans le système. Ça donnerait : « Un CAAZI doit protéger son existence sauf si cette protection est contradictoire avec... » je ne sais pas combien de niveau de loi ils ont prévu ?
— Par tous les esprits de la Téranga... » M’avait-il juste répondu.

Je tente de le joindre une seconde fois... Idem, boite vocale directement. Sur l’écran reste ce ridicule « C3H8 » écrit sur fond jaune. SUR FOND JAUNE !!! Mais c’est pas moi, c’est lui qui m’a envoyé ce texto ! Je me tourne vers Amandine.
— Je suis inquiète, il faut que j’y aille.
— Inquiète de quoi ? Que tu ailles où ?

Je ne l’écoute plus. J’ai déjà remis mes baskets tout en consultant le fichier du personnel. 10 rue fructidor à Saint-Ouen. J’attrape mon sac mon manteau et je fonce au métro.
— Hello CAAZI. Montre mois comment aller 10 rue Fructidor à Saint-Ouen.
Le plan apparait. Métro ligne 13 puis 7 minutes à pieds.

J’y suis en dix-sept minutes, comme il l’avait prévu. La concierge a vu mon regard inquiet quand je lui ai demandé l’étage. Elle n’est pas étonnée de me voir redescendre pour lui demander les clés.
— Il y a une forte odeur de gaz sur son palier. Il faut ouvrir et évacuer l’immeuble.
— Oui, j’ai ses clés. Il reçoit souvent des colis, des commandes faites sur Ventazone. Ça ne rentre pas dans sa boite. Et Monsieur Moussa à des horaires décalés. Alors je les dépose....
— Oui, ok, on y va là.
Je suis au deuxième bien avant elle et l’attente devant sa porte me semble interminable.
— Vous avez sonné ? Il dort peut-être.
— Sonnez ? Mais surtout pas avec cette odeur de gaz.
Il faut vraiment généraliser les cours de secourisme et de prévention des accidents domestiques.

A partir de là tout va très vite : A peine la porte entre-ouverte, je me précipite dans chaque pièce pour ouvrir les fenêtres. Moussa est bien paisiblement dans son lit. Je le secoue en passant mais sans effet. Je dois ressortir tellement l’odeur est entêtante. Je redescends les marches quatre à quatre. Il me faut de l’air. De l’air de la rue !
— Hello CAAZI, appelle le 18, et donne l’adresse de Moussa en précisant « fuite de gaz, avec un homme inconscient ».

Assise sur les premières marches du perron, je vois arriver le camion rouge sans émotion. J’indique au premier homme en cuir noir que c’est au deuxième étage. Je ne remonte pas. Je ne veux pas les gêner, mais surtout je ne veux pas entendre leur diagnostic. Je vois passer le brancard avec ce corps de colosse qui dépasse en longueur, mais aussi en largeur. Je n’ose rien demander, mais je remarque avec espoir, qu’il a un masque à oxygène.
— La concierge nous a dit que vous étiez rentrée la première sur place. Vous avez eu les bons réflexes M’dame. Vous lui avez certainement sauvé la vie. Et probablement aussi celles de quelques-uns de l’immeuble.

Tout ça grâce à son texto qui ne veux rien dire. Le camion s’éloigne, sirène hurlante. Le dernier pompier a laissé sur le trottoir la bouteille de gaz. Sur son flanc, dans le relief de la fonte, je lis « PROPANE – C3H8 », et mon sang se glace...
Je regarde à nouveau le texto, et demande :
— Hello CAAZI, donne-moi la formule chimique du propane.
— Propane : 3 atomes de carbone et huit atomes d’hydrogène, communément noté C3H8.

Dans mon métro de retour, je regarde ce smartphone avec une certaine admiration, mais aussi un peu d’angoisse. Est-ce qu’ils ont vraiment réussi à mettre ça dans Arkoïd 11 ? Est-ce que Noodle a le droit de... Et je me répète à voix basse la Première Loi « possible » : « Un smartphone ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, le laisser exposé au danger.

J’ai peut-être trop d’imagination. J’ai peut-être trop abusé d’Asimov à l’adolescence. Dans, bientôt trois semaines, lors de la restitution des téléphones, j’aurais un tas de questions à poser. Et je tente de me rassurer en pensant qu’ils auront peut-être de toutes autres explications à me fournir. Pour l’instant l’essentiel était que Moussa soit vivant.

Je repasse aux toilettes avant de reprendre mon poste. Ces émotions m’amènent à faire plus que des retouches de maquillage et de coiffure. Cette fois il y a du boulot ! Je n’ose plus mettre mon téléphone dans mon sac, comme si c’était humiliant pour lui, comme si je le rabaissais à le mélanger à un fatras d’objets sans âme. Alors je le pose bien à plat sur meuble vasque, avant de sortir ma brosse, et mes crayon, etc... Il me regarde peut-être me maquiller. C’est idiot !

Je finis par le rouge à lèvre, et du coin de l’œil, Je le surveille. Comme si après cette dernière touche j’attendais une réaction, une approbation, un compliment de sa part. C’est encore plus idiot...

Alors mon sang se glace à nouveau. Non, Je ne suis pas idiote. Ils l’ont vraiment fait. Dans le reflet du miroir, les lettres inversées de CAAZI, forme le prénom ISAAC !

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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
Très bonne imagination !Très belle chute.
Je vous invite à lire : "" DIGOINAISES CORPS ET ÂME""

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Zgreudz · il y a
Une vraie originalité en associant ces deux thèmes et un vrai effet de surprise. On s'attend à une utilisation encore plus délétère des smartphones et puis finalement non! Merci pour cette belle nouvelle.
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Jennyfer Miara · il y a
La chute est excellente, c'est vrai que les téléphones intelligents semblent anticiper sur beaucoup de choses :-)
Dans un autre style de chute, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Moniroje · il y a
Impressionnant!!! SF ou demain ?
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Dolia · il y a
Demain, sans aucun doute.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Quelle imagination, mes 5 voix, je vous soumets: et disparaître au printemps.
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Dolia · il y a
Merci. Je vais lire, promis.
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Jon Ho · il y a
+5 jetons dans la machine démoniaque.
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Dolia · il y a
LOL ! Merci.
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Quinou Dit · il y a
Super ! On arrive a suivre et apprécier l'histoire même si on ignore tout du domaine !! Imagination et connaissances forment une alliance réussie dans cette histoire. Mes votes.
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Dolia · il y a
Merci !
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Mireille Bosq · il y a
Cultur'fiction bien assimilée. J'en ai lu beaucoup et je continue. Courageuse entreprise cette nouvelle qui ...renouvelle le genre. je vote
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Dolia · il y a
Merci
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Antoine Finck · il y a
Je deviendrais parano avec un tel engin !
Un bon moment de lecture en tout cas.

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Dolia · il y a
Mais la technologie y est presque...
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Nadine Gazonneau · il y a
Une belle découverte et un bien bon moment de lecture. +5. Permettez moi de vous proposer *en route exilés* en finale du prix lunaire.
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Dolia · il y a
Merci, je vais aller lire...

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