Arbres généalogiques

il y a
14 min
26
lectures
1
L’année 2120

– Tu m’as dit que le virus s’appelait comment ?
– Coronavirus.
– Et ce truc date d’il y a cent ans ?
– Exactement.
Le cours d’histoire touchait à sa fin. Voilà deux heures que Nessia Britella écoutait les discours de son robot professeur. La fatigue commençait à peser.
– On reprendra plus tard, ordonna-t-elle.
– Comme vous voudrez mademoiselle. Puis-je vous proposez des devoirs à faire ?
– S’ils sont intéressants.
– Je vous propose de faire un arbre généalogique qui remonte jusqu’au coronavirus, soit un arbre généalogique d’un siècle. Trouvez-vous ce processus intéressant ?
Nessia hocha la tête en récupérant la livraison qu’un drone venait de lui apporter.
– Très intéressant, oui. Mais comment je suis censée faire pour récupérer des trucs vieux de cent ans ? Ils avaient déjà des caméras à l’époque ?
Le robot professeur, que Nessia avait surnommé Linus, n’eut besoin que d’un millième de secondes pour répondre aux interrogations de son élève.
– D’après mes connaissances, les caméras existent depuis l’invention de la pellicule photographique, soit l’année 1889, soit depuis 231 ans, soit depuis 84 315 jours, soit...
– C’est bon, merci Linus, j’ai compris l’idée.
Sur-ce, le professeur se retira. Linus était un de ces robots multitâches, doté d’une forte intelligence émotionnelle et culturelle. Nessia le connaissait depuis sa naissance. Il lui faisait les cours, nettoyait son appartement, la conseillait pour l’avenir, la tenait informé des dernières tendances et de l’actualité. Au fil des années, Linus s’était fait une place de choix dans la famille.
Nessia ouvrit le colis qu’elle venait de recevoir. Elle avait pratiquement dû l’attendre trois heures, quelle honte, elle ne manquerai pas de le faire remarquer au vendeur. Dans le carton, un mélange de boites de conserve. Des haricots verts, des petits pois, des carottes, des lentilles, des rillettes de thon, du maïs, des filets de maquereaux, des sardines à l’huile d’olive et des asperges vertes marinées. Tous ces beaux petits plats la firent saliver, elle qui n’avait rien mangé de consistant depuis deux semaines. Il ne lui restait que trois pilules alimentaires, alors elle s’était dit que, quitte à racheter de quoi se nourrir, autant faire ça bien pour changer. Certes, il avait fallu mettre le prix, mais ce n’était pas bien grave à côté du plaisir qu’elle aurait à déguster tout cela. Elle rappela Linus, lui demanda de lui préparer une belle et grande assiette, puis de la lui ramener.
– Je serai dans ma chambre, annonça-t-elle toute guillerette à l’idée de manger ses conserves.
D’un clignement d’yeux, Nessia alluma l’écran projeté sur son mur. Plusieurs programmes gratuits apparurent devant elle, mais c’est finalement Les Simpson qu’elle choisit, une série animée ringarde et démodée d’une famille américaine des années 2000. Elle aimait bien de temps en temps, pour une fois qu’une série n’était pas en 3-D. Les blagues étaient nulles et stéréotypés, mais un épisode ne durait pas longtemps, c’était l’avantage. Linus toqua à la porte et entra.
– Oh, c’est beau ce que tu m’as préparé, dis-moi, ça sent bon aussi !
Il lui tendit l’assiette.
– Est-ce que vous voulez que je vous commande un taxi pour tout à l’heure ?
– Pour faire quoi ?
– Vos devoirs.
Nessia fronça les sourcils.
– L’arbre du coromachin truc là ? Oh, ça attendra.
– Le problème c’est que la banque des disques-durs n’ouvre qu’une fois le mois, expliqua Linus, et il s’avère que c’est aujourd’hui, le jour où elle ouvre, la banque des disques-durs, vous voyez ?
– « La banque des disques-durs » ? répéta Nessia d’un air hébété.
– L’endroit où l’on garde les affaires virtuelles de votre famille. Selon les informations que j’ai, c’est là-bas qu’il faut vous rendre pour pouvoir faire votre arbre généalogique, vous savez, celui dont on parlait tout à l’heure, celui qui commence en 2020, année charnière où le coronavirus a...
– D’accord ! j’irai tout à l’heure. Prends-moi un taxi pour cinq heures quinze minutes et trente secondes.
Elle lui fit signe de sortir, il opina et s’exécuta. Le repas fut à marquer d’une croix-blanche. Le goût des aliments était quelque chose de jouissif. Si Nessia avait bien appris une chose des cours d’histoire de Linus, c’est qu’à l’époque, avant 2049, on n’avait pas de gélules alimentaires, et ça, ça devait quand même être le pied ! Pouvoir manger chaque jour un plat comme celui d’aujourd’hui... Ça devait être génial ! Mais selon les scientifiques, ça donnait des maladies alors fallait éviter au maximum.
A cinq heures quinze minutes et trente secondes, le taxi était devant chez elle. La porte s’ouvrit automatiquement, une voix métallique et féminine l’accueillit.
– Bonjour Nessia, bienvenue dans la cinquième génération de taxi autonome. Où allons-nous aujourd’hui ?
Nessia tapa les coordonnées de la banque des disques-durs sur la machine qu’elle avait à disposition. Ni une ni deux, le véhicule démarra. La voix proposa plusieurs sujets de conversations, qu’ils soient politiques, sportifs, philosophiques ou de la vie quotidienne, mais la jeune femme préféra de la musique.
– Que dites-vous d’une playlist de mes chansons favorites ? proposa la voiture.
– Ouais, vas-y. Et tais-toi s’il te plait.
– A vos ordres !
Le trajet se passa comme le repas de ce midi, rapidement et agréablement. En une vingtaine de minutes, Nessia fut déposée devant la banque, une espèce de petit cagibi encerclé par un quartier « à éviter de nuit », selon un panneau à l’entrée de la ville.
L’hiver avait commencé il y a deux semaines. Il était donc censé se finir cette nuit. Pourtant il faisait froid, douze degrés, et le ciel était gris, ombrageux. Depuis sa naissance, Nessia entendait parler du réchauffement climatique, soi-disant qu’avant, les hivers étaient plus rudes, plus noirs, plus longs, mais elle n’y avait jamais crue, considérant cela comme un résidu de foutaises inventées par les vieux pour se rendre intéressants.
Un drone de commerce tournait dans le coin. Elle lui fit signe, lui loua un pull puis l’enfila. Heureusement que Nessia avait reçu quelques virements de ses grands-parents, autrement elle aurait eu du mal à assumer ses achats compulsifs.
Dans la banque des disques-durs, il n’y avait qu’une poignée de personnes, toutes occupées à faire on-ne-sait-quoi. Perdue au milieu de ce foutoir, Nessia. La jeune femme resta immobile quelques secondes, les yeux dans le vague. Un automate tactile la rejoignit. Elle lui écrivit son nom, sa date de naissance, et toutes ses coordonnées, puis adopta l’option « pour s’informer » dans les catégories de recherche. L’automate indiqua : « Famille Britella : Allée 6, B13 ».
Allé 6, B13... Allée 6, B13... Allée 6, B13... Nessia tourna en rond un bon moment avant qu’un beau jeune homme ne lui propose son aide. Intimidée, elle fit semblant de ne pas l’entendre alors il lui tapa sur l’épaule avec bienveillance.
– Oui... je... je cherche un disque dur, balbutia-t-elle mal à l’aise.
– Comme nous tous, sourit le garçon en montrant les gens autour. Vous cherchez quelle allée ?
Nessia déglutit.
– La sixième.
Les rapports sociaux n’étaient pas son fort, elle n’avait aucunement l’habitude de discuter avec quelqu’un d’autre que Linus ou ses grands-parents. Tout se passait tellement virtuellement qu’elle n’avait jamais eu à discuter de la pluie et du beau temps avec qui que ce soit et ça lui convenait très bien ainsi. Alors, quand le garçon lui tendit sa main en se présentant, elle préféra dire qu’elle n’aimait pas parler aux étrangers.
– Comme tu veux.
Il s’éloigna.
– Au fait, l’allée six est juste là-bas, montra-t-il avant de disparaitre définitivement dans le capharnaüm de la banque.
Nessia reprit son souffle. Son cœur battait comme un tambour. Dans la sixième allée, des milliers de boites reposaient depuis des années, voire des décennies. Elle chercha d’un coup d’œil la lettre « B » ou le numéro « 13 », mais c’était peine perdue : la seule lettre qu’elle aperçut fut le « V » et le seule chiffre, « 3 ». Pas grave, un automate était là pour l’aider.
– Vous avez tapé « B13 », qu’il dit. Suivez-moi.
Avec zèle, l’automate avança sur deux roues. Il allait si vite qu’il faillit perdre la chercheuse.
– Allez, la secoua-t-il, on ne traîne pas je vous prie.
Dans tout ce foutoir, Nessia manqua plusieurs fois de chuter, elle qui n’avait pas l’habitude d’avoir à suivre une saloperie d’automate. Elle ne les aimait pas, ces saloperies d’automates. Un type de robot des moins sophistiqués au monde et surtout des moins charmants. Saloperies d’automates !
Elle le suivit sur une bonne centaine de mètres, puis il lui indiqua la boite « B13 ».
– Famille Britella ?
Nessia acquiesça. Elle se plaça en face de la malle. Une reconnaissance faciale, puis digitale et le tour était joué.
– Voilà votre disque-dur, fit l’automate.
Il dut crier pour couvrir le vrombissement d’une machine.
– Merci de bien vouloir le remettre dans la boite une fois utilisé. Vous pouvez regarder photos et vidéos sur les écrans à disposition.
Puis il s’en alla. Nessia entra la clé dans le processeur de données. Des dossiers s’ouvrirent instantanément. Plus de 50 000 fichiers ! Photos, vidéos et documents. La jeune femme se prit la tête entre les mains et souffla d’un ton las. Elle en avait déjà marre. Après tout, en quoi ça l’avancerait de savoir qui étaient ses ancêtres ? Ils étaient tous mort depuis des lustres.
En même temps, après réflexion, elle réalisa que trouver des images de ses aïeux pourrait être intéressant. Voir les ressemblances. Voir ce qui persiste dans l’ADN. Ce qui reste et ce qui s’en va.
Il y avait un document qui datait de 1920, mais elle ne s’y attarda pas et ouvrit le dossier « 2000-2100 ». 30 000 fichiers apparurent.
Elle commença par le commencement. Son arrière-arrière-grand-père. Aurélien Britella, né en 2000 à Paris, scénariste et écrivain, marié en 2024 à Marie Mazieres et décédé en 2073 d’un cancer du poumon. Des photos et même des vidéos le montraient avec sa femme, ses parents, ses chiens, ses enfants. Une petite famille parfaite. Ils étaient tous beaux et heureux. Partout, sourires et amour.
Cela donna envie à Nessia. Sa famille virtuelle ne lui suffisait plus. Elle rêvait de ça. De ce qu’ils avaient dans les années 2000. Le siècle dernier. Tout avait l’air si simple.
Elle tomba sur des vidéos d’Aurélien qui dataient de mai 2020, pendant la grande pandémie du coromachintruc, il y avait pile cent ans. Son ancêtre avait tout sauf l’air d’avoir peur. Il jouait au con face à sa caméra, dansant sur des musiques bizarres. Il avait le visage des bons jours. Pourtant, Nessia avait suffisamment entendu parler du confinement de cette année-là pour se douter que ce fut un moment très difficile. A l’époque, les jeunes sortaient tout le temps. Les travailleurs aussi d’ailleurs. Et d’un coup, on leur avait pris ces droits fondamentaux. Ils n’étaient plus libres de sortir sans autorisation ou sans masque... Quelle horreur ! Non, non, ce n’était pas parce son arrière-arrière-grand-père jouait au con sur ses vidéos que ce n’était pas la pire année de sa vie.


L’année 2020

– C’est la meilleure année de ma vie ! scanda Aurélien. Ce confinement est la meilleur chose qui aurait pu m’arriver !
Ses parents le regardèrent avec de grands yeux. Il n’y prêta pas attention. Couché sur le canapé devant la télé, il venait d’engloutir deux paquets de chips en guise de déjeuner.
– Quel plaisir !
– Tu n’as pas de travail pour la fac ? demanda son père.
Pour montrer son ignorance, Aurélien gonfla ses joues et en fit sortir l’air avec un bruit. Au tour de sa mère de le secouer :
– Tu m’avais promis d’avancer ton arbre généalogique aujourd’hui.
– Oui, je vais le faire, mais tranquille on est pas pressés.
Et il accompagna ses mots par des gestes de la main. Son programme de la journée était déjà écrit partout dans sa petite tête. Netflix, musculation, jeux-vidéo, deux ou trois vidéos YouTube, puis, seulement après tout cela, s’occuper de l’arbre. La belle vie.
Pendant que les chaines d’informations éploraient les victimes du coronavirus, Aurélien, lui, regardait une série sur Tchernobyl. C’était autre chose quand même... Puis il trainassa sur son portable, likant à tout va des photos de gens qu’ils ne connaissaient pas, partageant des vidéos qui le faisaient rires. Sa mère entra brusquement dans sa chambre, le micro de son téléphone en silencieux.
– Aurélien, j’ai ta grand-mère au téléphone.
– Et ?
– Tu peux lui demander des infos pour l’arbre généalogique. Elle doit avoir un tas de photos.
Elle lui tendit le portable.
– Allez ! le bouscula-t-elle.
Aurélien capitula, attrapa le téléphone en soufflant et fit signe à sa mère de sortir.
– Coucou mamie, fit-il d’une voix faussement enjouée.
– Bonjour Aurélien, ça va ?
– Oui très bien et toi ? Tu sors avec ton masque, hein ?
– Oh oui je l’oublie jamais. Les jeunes sont tellement inconscients de nos jours. Tu as des cours quand même en ce moment ?
– Quelques-uns sur l’ordinateur, oui. Mais la connexion est lente donc c’est compliqué. J’espère qu’ils vont pas normaliser les cours à distance.
– Oh non, je ne pense pas qu’ils feront ça un jour. Quand même...
Aurélien eut un sourire. La naïveté de sa grand-mère concernant le futur l’avait toujours ravi. Selon elle, il n’y aurait jamais de robot plus intelligent que l’homme, jamais de cerveau humain connecté à un ordinateur, jamais d’implant cérébral... Bref, elle vivait dans un monde de bisounours, mais c’était touchant.
– Par hasard, est-ce que tu aurais des infos et des photos à me donner sur tes grands-parents ? C’est pour un travail.
– Bien sûr. Je vais te chercher ça. Je dois avoir des dossiers remplis comme pas possible. Ne coupe pas.
Aurélien profita de ce moment de battement pour jeter un coup d’œil à son téléphone qui était en train de clignoter. Un nouveau message. Flemme, pensa-t-il en découvrant que c’était Marie Mazières, une boloss de sa classe, qui le relançait.
– Aurélien, tu es toujours en ligne ?
– Je suis là, oui, dit-il en s’allumant discrètement une cigarette.
Discrètement car personne ne devait savoir qu’il fumait. Il savait bien que si on le découvrait, il allait en prendre pour son grade et subir les laïus interminables qui disaient « blablabla tu vas mourir du cancer, tes dents vont jaunir blablabla ». Il avait vingt ans et il savait ce qu’il faisait. Tant pis si ça ne plaisait pas aux autres, c’était son choix.
– J’ai retrouvé plein de choses, expliqua sa grand-mère, notamment concernant mon grand-père. Je t’envoie tout ça par mail ?
– Tu sais le faire ?
– Oui, ta mère me l’a expliqué plusieurs fois.
Aurélien la remercia et, deux heures plus tard, reçut la notification d’un nouveau mail. Télécharger tous les documents fut excessivement long, à tel point que, dehors, la nuit tomba et la température baissa sans même qu’il ne s’en rende compte. Sa mère lui proposa une tisane, mais il refusa, prétextant que c’était une boisson de vieux. En vérité, il n’aimait tout simplement pas le goût.
Dans sa chambre, il poussa le volet et laissa la fenêtre ouverte pour créer un petit courant d’air. Un son s’échappa de ses enceintes et le fit sursauter. Coup d’œil vers son ordinateur. Une vidéo venait de se lancer. Une vieille vidéo à en juger les pixels. Aurélien plissa les paupières. Il crut reconnaitre sa mère qui... courrait derrière sa sœur.
– Lyna ! Viens voir !
Puisqu’elle ne répondit pas, il lui envoya un SMS. Dix secondes plus tard, Lyna arrivait.
– Quoi ?
– Regarde ce que mamie m’a envoyée.
La jeune femme, de six ans son ainée, se rapprocha de l’écran et, pour une fois, retira cet air désabusé qui lui collait à la peau depuis l’adolescence. Un rictus apparut au coin de ses lèvres. Sa physionomie placide reflétait la satisfaction intérieure qu’elle éprouvait à voir sa mère, plus jeune, s’amuser avec elle, plus jeune également. Le passé et les souvenirs étaient toujours le meilleur des divertissements.
– Tu as quoi d’autre ? demanda-t-elle.
Aurélien réduisit la vidéo et découvrit en même temps que sa sœur les autres fichiers. Ils jouèrent plusieurs longues minutes à deviner qui était qui sur les photos. Parfois, il suffisait d’un regard pour reconnaitre leur mère, leur oncle, leur grand-mère, leur grand-père ; jusqu’à ce que la photo délavée d’un jeune garçon ne les fasse douter. Elle ne contenait pas de date, pas d’indication, rien, seulement le beau visage d’un gamin en noir et blanc. Un visage blafard, des traits fins, de grands yeux rapprochés et brillants d’intelligence, des lèvres boudeuses, le tout caché sous un béret. Lyna décroisa les bras.
– T’as pas une photo de toi de quand tu étais petit ?
– Si, j’en ai plusieurs, certifia Aurélien. Pourquoi ?
– Fais voir.
– Tiens.
Il montra une photo de 2008 qu’il gardait précieusement dans son portable. Stupéfiée, Lyna attrapa le portable et eut un mouvement de recul. Elle ameuta toute la famille dans la chambre de son petit frère. Ils regardèrent tous la photo avec une espèce de fascination.
– Bon, quoi ? s’impatienta Aurélien. On se ressemble ?
– Mieux que ça, vous êtes sosies.
Lyna posa le portable contre l’écran d’ordinateur. Les deux photos côte à côte auraient effectivement pu faire croire à deux même personnes. Aurélien haussa les épaules, légèrement intrigué, mais cherchant une explication rationnelle.
– On a des traits communs, oui. Après, la photo est en mauvaise qualité. On a presque l’impression que...
– Qui c’est ce garçon ? demanda Lyna en direction de sa mère.
– Je n’en ai aucune idée. Il faudrait demander à votre grand-mère, elle en saura plus.
Après un rapide coup de fil, le garçon était identifié comme le grand-père maternelle de la grand-mère.
– En gros, c’est notre arrière-arrière-arrière-grand-père, déduisit Lyna.
Louis Britella, né en 1911, mort en 1944, marié à Josette Foucaud. C’était tout ce qu’on savait de lui. Trois photos le montraient, une gamin et deux avec son épouse. Cette ressemblance troubla Aurélien à tel point qu’il ne ferma pas l’œil de la nuit. Il continua à regarder les fichiers, vérifiant qu’il n’avait rien raté, mais son ordinateur était lent, c’était agaçant. Comment faisaient-ils à l’époque ?
Il s’imagina son sosie dans la vie de tous les jours. Et si, malgré les nombreuses années qui le séparaient de son arrière-arrière-arrière-grand-père, il lui était plus lié qu’à n’importe qui ?


L’année 1920
Enfin. La guerre était finie. Une euphorie montait dans les bistrots parisiens. Un enthousiasme reprit vie en France. Le peuple retrouva l’envie et le plaisir de s’amuser. Il fallait tout reconstruire, certes, mais la croissance économique allait vers le haut. Un vent nouveau soufflait sur le pays. Palpable, on aurait pu le toucher du doigt.
Mais pour Louis Britella, neuf ans, un mètre trente pour trente kilos, l’heure n’était pas à la fête. Depuis trois ans, il assistait impuissant à la détresse de sa mère qui pleurait la disparition de son père. Charles Britella était probablement mort dans un bombardement à Verdun, mais son corps n’avait jamais été retrouvé.
Juché sur sa bicyclette, Louis pédalait vigoureusement vers le bistrot que tenait Éric, son oncle, sous un soleil printanier. Depuis plusieurs jours, après qu’Alphonse, un copain de l’école, lui ait parlé d’arbre généalogique, le môme s’était mis en tête de retracer celui de sa famille. Quoi de mieux pour faire plaisir à sa mère ? Seulement, il n’y connaissait rien, à la famille de son père, alors il comptait sur Éric pour lui en raconter de belles.
– Bonjour tonton, s’annonça le môme en entrant dans le troquet.
– Salut p’tit Louis, je t’attendais pas dis-moi !
– C’est ton neveu celui-là ? questionna le veuf Girault. Vzetes rien beau tous les deux, dites-donc !
Et il siffla d’admiration.
– M’rci m’sieur, dit Louis tout béat.
Marlène, la femme d’Éric, qui tenait le bistro aussi bien que lui, fit un gros bisou sur la joue du môme.
– Comment qui va le garnement ? T’es venu tout seul ?
– Oui m’dame.
– Arrête de m’appeler m’dame c’est pour les défraichies ce truc-là.
– Oui m’dame.
Le bistrot eut un fou rire général. Bien qu’il ne sût pas ce qu’il y avait de comique, Louis feinta l’amusement. Il mourrait de faim alors Marlène lui apporta de la soupe, du pain et du lard. Puis tout le monde voulut accueillir ce drôle de garçon à sa table.
– On va réunir les tabourets, proposa Éric.
Quatre habitués et Marlène s’y collèrent. En deux temps trois mouvements, tout était en place sur la terrasse du bouiboui. Le patron distribua plusieurs verres de gnôle. Le veuf se l’enfourna tout de suite dans le bec et son visage devint plus rose. Les autres suivirent. Louis ébaucha un sourire après qu’il eut vu sa tante faire la grimace.
– Je peux goûter moi aussi ? qu’il demanda de sa petite voix.
– Ce genre de truc ça t’arrache, le découragea un homme avec une moustache en trait de crayon et une raie soignée.
– Si c’est qu’un petit peu ?
Tout le monde se tourna vers l’oncle Éric. Lui semblait dubitatif. Il fit une moue mais accepta finalement de lui faire essayer un verre.
– Tu le diras pas à ta mère, hein p’tiot !
La blague du veuf Girault poila tout le monde. Louis agrippa fièrement le verre que son oncle lui offrit et, après une grande inspiration, se l’envoya avec un enthousiasme gourmand. La grimace qui suivit fut elle aussi divertissante.
– Il s’ra moins timide comme ça, dit le plus vieux de la table en allumant sa pipe.
– C’est pos bon ce truc-là ! ricana Louis.
– On t’avait prévenu, rétorqua Marlène en lui caressant le crâne.
– Dis-moi, fit l’oncle Éric, c’est ta mère qui t’envoies ?
– Non, tonton, je suis venu par mes propres moyens.
– Oui, ça j’ai bien vu, dit-il en désignant le vélo allongé contre le trottoir, mais dans quel intérêt ?
– C’était au sujet de papa.
Un silence.
– J’aurais voulu... savoir des choses.
Et il raconta son idée de faire un arbre généalogique à partir de photos ou de portraits. Il en ferait cadeau à sa mère.
– C’te idée-là, s’en est une bonne, le soutint le veuf Girault.
– Excellente même, ajouta la moustache en trait de crayon.
Éric se gratta le menton pensif. Puis il se leva, disparut quelques minutes et revint les mains prises par une grosse boite en carton.
– Regarde là-dedans, tu devrais trouver ton bonheur.
– Oh oui ! s’exclama Marlène en apercevant le carton.
Louis se leva et ouvrit prestement le coffret. Un portrait de ses ancêtres prédominait. A la date, il comprit qu’il s’agissait de ses grands-parents. Il le souleva délicatement et le donna à sa tante après avoir aperçut ce qu’il y avait dans le fond du carton. Un cliché, en bon état, de son paternel.
– Il ressemblait vachement à notre mère, nota l’oncle Éric un brin nostalgique.
– C’est vrai que si tu mets les deux côte à côte, fit Marlène en rapprochant le portrait, c’est à se méprendre.
Les autres approuvèrent. Louis ne put ôter les yeux de son père. C’était la première fois qu’il le voyait depuis sa mort. Il en eut des frissons et un sentiment très particulier. Un sentiment d’appartenance. Ça lui faisait plaisir de revoir Charles, jeune et fringuant, et ça ferait d’autant plus plaisir à sa pauvre mère, il en était convaincu. Il demanda s’il pouvait ramener le carton chez lui et on lui répondit par un grand sourire. Tout heureux, il finit son bol de soupe et regarda pensivement un groupe de clochards qui dormaient sur la grille d’un puits de métro.
– Tonton ?
– Quoi donc ?
– Est-ce que je peux leur donner la fin de ma soupe ?
Il les désigna du doigt. Éric soupira.
– C’est un bon p’tiot que vous avez là, dit le veuf.
– C’est vrai ça ! Bien gentil le môme, renchérit la moustache.
Un silence. Marlène fit un bisou sur la joue du petit puis s’adressa à son mari.
– Laisse-le faire tiens !
Puis il céda et Louis apporta la soupe aux clochards. Plus tard, lorsque Louis Britella parlerait de cette journée, il la citerait comme l’une de ses meilleures. Non seulement, il avait fait le plus beau des présents à sa mère, s’était fait des amis, mais par-dessus tout il avait revu son père, lui qui n’avait que très peu de souvenir de son visage. Désormais, il avait une image à mettre sur tout cet amour. Et il espérait que, plus tard, dans de nombreuses années, quelqu’un ferait comme lui, lui évitant ainsi de tomber dans l’oubli.
Que cela devienne une tradition. Car le futur dépend du passé.

Deux-cents ans.
C’est long, plein d’autobiographies, plein de célébrations, plein d’innovations. Les gens sont différents, ils s’habillent autrement, parlent un autre langage, aiment une autre musique. Pourtant, une chose aide à supporter le poids des années : l’intérêt pour l’histoire de ses proches. Une partie d’eux à survécu en nous, puisque sans eux nous ne serions pas.
« Le temps passe, les souvenirs s'estompent, les sentiments changent, les gens nous quittent, mais le cœur n'oublie jamais. »
1

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Régine LE TETOUR
Régine LE TETOUR · il y a
Bonjour Aurèle Dieudonné.
J'ai relu deux fois votre texte, pour bien suivre cette histoire, et savoir quand j'arrivais sur la généalogie BRITELLA.
En gros, je suis la grand-mère d'Aurélien, par mon âge. Je suis passionnée de généalogie, et je recherche la famille BRITELLA. Ma belle-soeur, Monique, née en juillet b1958 à Meudon à pour père un nommé "BRITELLA". Malheureusement, quand il a su qu'il avait une petite fille, il l'a vu, mais il est reparti en Italie, où il avait une femme et des enfants. Monique a été très aimée, sa mère était veuve, et elle avait un grand frère. Elle a fait sa vie, mariée deux enfants, aujourd'hui à la retraite, 62 ans, je lui dis et si je te retrouvais des "Britella". Sur la généalogie en France je ne trouve rien, alors si vous aviez des idées pour nous aider, un nommé "Britella" a laissé une fille très jolie, dont il aurait été fière. A bientôt et merci de me lire. et Bravo pour votre histoire généalogique.

Image de Mathilde Macouin
Mathilde Macouin · il y a
Histoire intrigante, qui nous plonge directement dans son univers. J'adore!