Arbre en balade

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Prof de lettres à la retraite mais pas en retrait du monde. Toujours en partance! Les mots pour seul bagage, pour tout héritage  [+]

Image de Hiver 2018
Un arbre, dans un champ brûlé de soleil, voulait voir du pays. Il en avait assez de rester planté là, toujours sous le même ciel. Il avait beau s’étirer vers le haut, de ses branches noueuses, vers le bas, de ses racines enchevêtrées, il se sentait prisonnier. La terre le tenait à sa merci. Quand son feuillage bouffait sous le vent, il ressemblait à un vieux jupon abandonné...
Il supplia Mère Nature tant et tant. Ses feuilles craquantes de sécheresse bruissaient : elles murmuraient des prières. Ses rameaux se tendaient en un élan désespéré. Son noble tronc se pliait comme pour se prosterner.
Un jour béni, il sentit un grand froid à ses pieds. La lame glaciale d’une scie l’entama. Il se montra digne alors qu’on le dénudait sans égards... En deux temps secs, trois mouvements vifs, il n’était plus qu’un tronc maigrichon. Cela le troubla bien quelque peu mais fallait savoir ce qu’il voulait ! N’avait-il pas souhaité un changement ? Il était exaucé ! Il n’allait pas s’en plaindre...
Il eut quand même des inquiétudes lorsqu’il fut mis à bas. Il était couché de tout son long, comme un malade fiévreux secoué de frissons. Il s’interrogeait, cherchait à se rassurer... Ce qu’il avait connu avait été pire. Cette immobilité d’antan, c’était d’un ennui. Allons, courage, se répétait-il.
Il éprouva pourtant le chagrin de l’exil. Sans ménagement, on le jeta au fond d’un vieux camion. Il fit son premier voyage avec d’autres arbres tronçonnés comme lui, en morceaux, je vous dis... Le grand air lui manquait ; il étouffait sous cette bâche. L’arbre solitaire allait mourir, parmi ses semblables en rangs serrés. Malmené par les cahots, il regrettait les racines du bon vieux temps...
Hélas ! C’en était fini de lui... Et pour dire vrai, il ne ressemblait plus à rien de ce qu’il était. Il ne se reconnaissait pas. Il subit mille tortures. Le bruit surtout était infernal. Et puis cette impression de disparaître à force d’être raboté, pulvérisé. Certes, rien de lui ne se perdait mais il se transformait à une vitesse affolante, subissait les derniers outrages.
En quelques minutes, il devint planche robuste, fine lamelle élégante, copeau blond, sciure irritante. Il était tout autre et le même, pourtant ! Il sentait bien qu’il demeurait entier, quelque part... En lui, murmurait une petite voix douce et ferme à la fois. Elle le suppliait de résister, de ne pas se disperser aux quatre vents. Sous toutes ses formes, l’arbre devait persister.
Bien sûr, on l’exploita tant et plus. Ce n’était pas toujours drôle... Il connut différents usages. Certains lui plaisaient, l’amusaient. D’autres le laissaient honteux et malheureux. D’accord, il voyageait, visitait des maisons, découvrait des visages. Mais c’était cher payé ! Il se sentait souvent perdu. Où était-il le bel arbre qui dominait la plaine, qui voulait en prendre – et en mettre – plein la vue ?
Une voix apaisante lui soufflait alors des réponses, l’aidait à se ressaisir. Elle faisait le tour de son être éparpillé un peu partout. C’était comme si elle le reliait à lui-même, lui donnait de ses nouvelles. Écoute, écoute...
Il était aligné dans une petite boîte rectangulaire, un peu à l’étroit, débité en dizaines de baguettes. Au bout de chacune, une pointe violacée de soufre. Triste sort ? Pas tant que cela ! Il fallait voir quand on frottait l’une d’elles, la jolie flamme qu’elle faisait, rouge et or, chaude et joyeuse... Bien sûr, l’instant tournait court mais qu’importe ! Elle avait ses quelques secondes de gloire et se contorsionnait de plaisir. Très vite, elle n’était plus que cendre noire, rapide point d’interrogation. Foin de tristesse ! Le paquet était encore plein à craquer...
Il était, dans un salon encombré de meubles, le dernier achat d’un couple à l’ancienne. On le remplissait de vaisselle du dimanche. Il faisait le plein d’assiettes en porcelaine d’un autre temps, de tasses délicates, de couverts en argent piquetés de pattes de mouches. Il aimait ouvrir ses larges portes et raconter les histoires du passé... Tantôt il grinçait gentiment, tantôt il ronronnait... Lorsque la ménagère l’astiquait, c’était la fête ! Comme il fleurait bon la cire d’abeilles ! D’ailleurs, il les entendait bourdonner autour de lui, entre ses branches mutilées... Il ne se laisserait plus abattre ! Lors des repas de famille, il suivait les jeux de société avec passion. Qu’il était drôle ainsi, tout ventru et gonflé d’importance !
Il était une de ces stupides bûches qu’une main leste jetait dans l’âtre. Elle mettait du temps à s’enflammer, toujours trop humide. En plus, la cheminée tirait mal... Le petit ramoneur aux joues noircies n’était qu’un paresseux ! Il fallait tisonner ferme, le feu ne prenait guère... Et puis, soudain, crépitaient de multiples langues rouges et pointues. La chaleur se répandait enfin dans la pièce. La gueule de l’ours empaillé semblait alors plus terrifiante. Sûr qu’elle ruminait dans l’ombre des idées de vengeance... Qu’il ne vienne pas se frotter à lui ! Il s’y piquerait...
Il était bâton d’esquimau attendant son heure au fond d’un congélateur. La vie lui soufflait ainsi le chaud et le froid ! Il tremblait d’impatience. Bientôt, l’été le précipiterait au fond d’une bouche gourmande. Il sentirait fondre autour de lui le chocolat suave, croustiller les éclats de noisettes... Il se ferait de plus en plus présent, pressant... Il connaîtrait la terrible morsure des jeunes incisives qui le couperaient par le milieu. Pour se venger, il laisserait au palais du petit glouton un goût de trop peu, âpre et rêche. Bien fait pour le chenapan ! Pan dans les dents ! Expérience inoubliable s’il en est.
Il était une paroi joliment décorée d’une maison de poupée. Tout de rose revêtu, il abritait un monde miniaturisé, où tout était en place, du grenier mystérieux à la cave obscure... Une blonde demoiselle circulait en son sein, frottait le plancher avec énergie, chantait de tendres couplets. Elle jouait à la maman et le papa frappait à la porte de temps en temps. Elle aimait cette prison dorée qu’elle fermait elle-même à double tour. Parfois, le doigt dressé, elle sirotait son café avec une amie de passage, prenant de grands airs... Lui n’était pas content, Il faisait le mur en silence.
Il était un cageot de fruits sucrés, jeté au fond d’une camionnette malodorante, parmi des légumes en décomposition. Tiens, cela lui rappelait un autre voyage aussi peu agréable... Le voilà brutalement exposé en plein soleil, dans un marché de Provence. Il humait non sans plaisir la lavande. Son doux parfum lui chavirait le cœur mais les pêches veloutées roulaient sur lui, sans pitié. Elles suintaient à tous les coups et lui mettaient le rouge au tronc... Et le pire, quand il était vidé, il servait de poubelle pour les épluchures ! Il se vengeait sur le marchand de quatre saisons par trop bavard. Quelques échardes bien enfoncées sous la peau tendre, en souvenir...
Il était lit de bébé, d’un pur blanc laqué, aux barreaux protecteurs. Il accueillait le nourrisson, tout en tendresse... Parfois, il devenait une punition à son corps défendant. Il servait de prison au petit turbulent ! Mais vite, il lui offrait un refuge contre la colère des grands, un abri sûr pour ses rêves. L’enfant retrouvait sa position chérie, genoux contre poitrine. Comme il aimait alors l’embarquer vers le grand large, vers la mer aimante ! Il tanguait doucement et lui procurait une agréable sensation de vertige, imprimant en lui des mouvements qui le berçaient. L’amour fondait sur lui.
Il était papier ! De toutes les formes et de toutes les couleurs ! Confettis légers, billets doux, tristes factures, prospectus criards, journaux baveux, livres de comptes, de contes aussi... Il ne savait où donner de la tête ! Il se couvrait de gribouillis, de signes incompréhensibles... Des enfants appliqués se penchaient sur eux, les déchiffraient péniblement puis de mieux en mieux. Il aimait tant leurs yeux émerveillés... Hélas, le plus souvent, on ne faisait pas attention à lui. On le traitait bien mal. Il passait de mains en mains, était feuilleté, corné, taché, fripé, déchiré... Il atterrissait froissé, indigné, au fond d’une corbeille, en lambeaux. Terrible destin !
C’en était trop ! Lui qui voulait parcourir le vaste monde, allait-il finir ainsi ? La petite voix familière lui chuchota alors : « Courage ! Tu crois avoir disparu sous toutes ces formes, et surtout sous ces pages trop nombreuses. Ne t’inquiète pas, tu restes entier et bien vivant. C’est vrai qu’on te gaspille à longueur de journée... Le bûcheron ne chôme jamais et la grande forêt se meurt... Les hommes ne font guère attention à elle, les ingrats ! Les enfants, un jour peut-être, sauront la protéger... Je rêve à haute voix... En tous cas, ton histoire à toi est inscrite désormais sur le papier fin d’un livre. Regarde comme il est joliment illustré ! En ce moment même, quelqu’un te lit, découvre tes rêves, tes métamorphoses et tes peurs. Tu voyages dans sa tête, dans son cœur aussi, grâce aux mots, une belle invention, crois-moi ! Écoute, écoute encore... Les petits papiers passent entre les hommes, ils circulent pour les aider à vivre. Et puis ils se ramassent à la pelle comme les feuilles légères d’un arbre en balade... »

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Coraline Parmentier · il y a
Très très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Alice Cohen · il y a
Restez sur le pont Jusyfa
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Alice Cohen · il y a
Courage... fuyons !
Restez sur le pont Jusyfa

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Alice Cohen · il y a
Non enregistré ?!!
Commentaire envolé...

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Alice Cohen · il y a

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Alice,
"Un petit cœur collé sur un portable " en finale, espère un nouveau soutien de votre part, d'avance merci.

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Alice, je reviens vers vous avec l'espoir d'un petit clic sur mon pseudo, ma nouvelle en finale a besoin de soutien, merci de bien vouloir m'aider dans cette dernière ligne droite . Bon dimanche.
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Alice Cohen · il y a
Bonne réussite !
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Bernard Boutin · il y a
Les aventures extraordinaires d'un arbre liées à ses différentes transformations et aux usages que l'on en fait, suite à son abattage. Il y a dans ce récit une dimension écologique, mais aussi philosophique. A trop vouloir se servir des arbres, l'homme compromet leur existence, il oublie ce qu'il leur doit ! Alors que son évolution s'est faite en grande partie à l'ombre de leurs troncs !
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Klelia · il y a
Belle aventure pour un arbre qui voulait voir du pays !
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Pascal Depresle · il y a
Un magnifique voyage que je soutiens. Mes voix. Aimerez vous Tropique ou L'invitation ? Si le cœur vous en dit mon univers est grand ouvert.

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