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Après l'orage vient le beau temps

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Patchouliz

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Un long et si profond regard voulant photographier, immortaliser l'autre à jamais. Le dernier regard. Le dernier instant commun de deux destinées. Dans son silence à elle, il y avait un cri muet, déchirant, empli de rage et de pleurs. Et dans son silence à lui ?

De l'émotion froide, indicible, retenue, emplissant la pièce dans une lourdeur asphyxiante. Le poids de dix-huit années retombant, là, inerte, dans un murmure qui parait contenir les décibels invisibles du « cri » de Munch. On retrouve ici le maléfique pouvoir de la vie de couper la chique à une situation pourtant immuable.

Quelques mots résonnant maladroitement ; les derniers prononcés ; les derniers entendus. « Soit forte, je tâcherai de l'être autant que possible de mon côté. Adieu. »

Chaque syllabe prononcée devenant de plus en plus inaudible. Cette force qu'il tente d'affirmer s'étiole, les mots finissent par lui manquer. Elle, assiste vide de mots et d'énergie au dénouement de cette tragédie dont ils sont les uniques acteurs.

Il est parti.

Elle gît seule dans cet hôtel, dans ce lit où leur virginité spirituelle a été perdue. Elle pensait pouvoir se mentir à elle-même, elle se voulait forte, détachée, soulagée même. Chaque millimètre de sa chair et chaque millilitre de son sang, suffoque, se fige, se glace, se putréfie. Son corps rejette toute cette histoire, le début, le milieu puis cette fin. Elle n'a pas la force de résister aux spasmes violents qui s'emparent d'elle, ni même à cette pluie de larmes aussi amère et acide que tout ce qui concerne leur histoire ; Mille et une choses dites cette nuit s'entrechoquent dans sa tête, elle voudrait ne plus penser, ne plus pleurer, ne plus avoir mal mais il y a des évènements qui ont une résonance si forte qu'on ne peut pas les dépasser, ni les dompter. Elle accepte résignée d'être victime de sa propre vie. Elle s'autorise à pleurer autant que nécessaire, elle a besoin de vomir par les larmes.

La journée puis les jours qui ont suivi, elle comprit totalement ce qui signifiait le terme d'errance tandis que lui goûtait à l'ivresse de la découverte d'une nouvelle facette de la liberté.

Elle se laissait porter par tout mais plus rien ne l'animait. Elle se sentait vide et spectatrice de sa propre vie. Ce n'est pas d'avoir consommé et consumé son plus grand Amour, son plus pur Amour, qui la faisait mourir intérieurement. Ce qui la rendait si vide et si emplie de mépris envers elle-même c'était ce qu'elle avait découvert cette nuit-là.


I) La petite qui aimait comme une grande

Elle a 11 ans, l'âge d'or, où l'insouciance commence à se dissiper. Elle n'est plus vraiment une enfant, en tout cas, elle se considère comme une presque dame. Elle estime avoir le droit d'aimer comme une adulte, d'aimer comme une damnée, comme une Phèdre, comme une Ophélie.

Sa vie est, comme beaucoup d'adolescents, rythmée par le collège et ses ragots, les amitiés sacrées et surtout par son Amour incommensurable pour lui.

Il est beau, d'une beauté, du point de vue de son œil à elle, surnaturelle, dangereuse, envoûtante. Il est l'absolu, l'ange, le diable, le bourreau, l'essence même de sa vie.

Il ne comprend pas pour quelle raison mais connait son pouvoir de séduction qui fait de lui, le garçon que toutes ces sottes adolescentes regardent avec fascination. Il en abuse, en fait sa marque de fabrication. Il provoque, il prend, il jette, il se fiche de tout. Il est dans une époque où il casse tout mais sans jamais rien reconstruire. Ce qu'il comprendra beaucoup plus tard, quelques 18 années après, c'est qu'elle a conçu toute sa vie sentimentale et amoureuse, sur ce dramatique schéma de destruction. Sa passion pour lui, l'intégralité de ses gestes et de ses pensées à elle étant vouées à lui, elle s'est construite dans cet Amour-là qui allait à jamais marquer et modeler ses relations aux hommes. Pour elle, on ne peut aimer sans avoir et sans faire mal. On ne peut aimer sans détruire, sans jouer, sans saccager les fondements psychologiques de l'autre. Il a créé en elle, l'adoration de la perversité et du déséquilibre mental dans l'Amour.

Contrairement aux autres écoliers, elle déteste les vacances et les week-ends, elle ressent cela comme une asphyxie, comme une punition car cela signifie juste pour elle : la privation de le voir. Durant ces moments d'inactivité scolaire, elle continue pourtant de vivre chaque seconde par rapport à lui. Elle ne le voit pas, mais elle le peint dans son imaginaire, elle se remémore ses phrases, ses gestes, ses regards. Elle imagine leurs retrouvailles et compte ainsi les jours jusqu'à la rentrée, jusqu'à sa délivrance.

Ainsi fût sa vie pendant 4 ans. Elle a vacillé entre des moments euphoriques, où il l'embrassait, lui apportait de l'attention, quelques bons sentiments et de nombreux instants de tortures mentales en subissant son mépris, son désamour, voir même périodiquement sa haine. Elle ne fût pas la seule à subir ses jeux tyranniques mais ce fût la plus masochiste de toutes car contrairement aux autres, elle n'a jamais cessé de l'aimer.

Elle acceptait de le voir en aimer d'autres car elle savait qu'un jour il serait à elle, lorsque la maturité l'aurait happé. Elle avait le temps, dans un an, dans deux ans, dans dix ans ou dans vingt ans... peu importe, mais un jour, elle le savait, il l'aimerait totalement et exclusivement. Elle acceptait qu'il soit un adolescent rattrapé par ses hormones, elle s'en amusait même. Elle regardait ses papillonnages, non sans pleurs, ni souffrance, mais en sachant pertinemment qu'il ne resterait rien pour lui de cette période-là dans quelques années, à part ce qui concerne leur histoire.


Elle n'est pas tombée dans la folie car pour survivre à ce monstrueux amour, elle s'était créé des croyances qui n'étaient autre que des remparts incassables : ils étaient fait l'un pour l'autre, rien ne les séparerait, la vie les réunirait quoiqu'il en soit ; Il fallait juste qu'elle attende patiemment que ce soit le moment. Elle souffrait mais elle savait qu'un jour, elle jouirait de la vie avec lui.

Il y avait bien d'autres garçons à qui elle prêtait sa bouche, à qui elle donnait sa main. Elle vivait sa vie d'adolescente, elle apprenait à faire semblant d'aller bien mais elle connaissait déjà trop la souffrance pour son jeune âge.

II) Le premier « Adieu »

Elle fête la fin de l'année avec ses trois meilleures amies. C'est la fête de la musique du village. Elles assistent à des concerts puis se rendent chez l'une d'entre elles pour y passer la nuit. Elles sont dans le noir et se racontent pour la millième fois, les histoires qui rythment leur vie de collégienne de quinze ans. Soudain, au milieu d'éclats de rire, des sanglots surgissent. Elle pleure. Elle vient de réaliser, qu'elle ne le verra plus ; Il vient de passer son brevet, il va partir dans une ville voisine pour le lycée. Sa vie s'arrête, elle ne le verra plus. Il part. Comment pourra-t-elle survivre à ça ? Elle ferme les yeux et elle est persuadée qu'à cet instant, elle va mourir car sa vie n'a plus de sens. Le lendemain, le surlendemain, un an plus tard, elle vivait encore mais il était parti.

III) L'adulte qui l'aimait toujours comme l'enfant qu'elle fût

Elle grandit, elle étudiait, elle était fiancée même. Mais toujours elle l'attendait, elle fantasmait leurs retrouvailles, elle l'imaginait à tous les coins de rues. Il avait déménagé, elle l'avait appris des années auparavant. Elle fit des recherches, elle appela ses parents qui vivaient paisiblement dans une ville éteinte du Gard. Il était en Angleterre depuis quelques mois. Ils consentirent à lui donner ses coordonnées téléphoniques.

Le jeu repris enfin.

Elle retrouva l'exaltation de sa passion en sommeil depuis quatre ou cinq années déjà. Chaque texto envoyé et reçu, lui paraissait être un feu d'artifice. Un joli cocktail de lumière dont on craint malgré tout, que des étincelles meurtrières retombent sur nous. Ils échangeaient, avec la pudeur qui caractérise leur relation en tout temps, tout en sachant que ces premières retrouvailles n'étaient pas le fruit du hasard. Tantôt ils se projetaient, tantôt ils ne voyaient plus le sens de tout cela ; N'était-ce pas qu'une idylle d'adolescents non partagée qui plus est ? Non c'était davantage et il en avait également conscience.

Ce n'était pourtant pas encore le moment, les correspondances se sont espacées naturellement au bout de quelques mois et chacun repris sa vie. La fièvre était éteinte pour quelque temps, elle s'était suffisamment nourrie de son passé pour être apaisée de lui, un moment.


IV) La face cachée

Il y a les faits mais il y a surtout tout ce que cela implique psychologiquement de part et d'autre et ce à quoi cela les renvoie respectivement.

Chacun a vécu à sa façon une adolescence assez complexe caractérisée par une certaine rupture, une rébellion affirmée, l'amour de la musique et le désamour de la vie. Période qui n'est pas des plus heureuses mais qui comme tout adolescent les a marqué profondément. L'un et l'autre se renvoie donc inconsciemment à cette époque de leur vie.

Mais surtout il existe un autre aspect qui est l'élément moteur de cette histoire. Ils se sont rencontrés dans une époque qui pour elle fût totalement asexuée. Le désir n'était pas présent, il y avait juste un Amour pur et intègre, sans aucune pollution sexuelle. Elle a justement créé toute cette romance derrière ce fait précisément. Sa première histoire d'Amour était pure. Seules leurs lèvres s'étaient entremêlées, seule leur salive avait été échangée. Lui la désirait, lui consommait avec des filles qu'il estimait un peu plus libérées.

Ces deux éléments faisaient d'eux des pantins dans cette histoire. Ils étaient les seuls à en écrire la trame mais pourtant ils ne se sentaient absolument pas maîtres de l'issue. D'une part, ils ne pouvaient pas oublier les années où ils étaient en pleine construction mais surtout, ils ne pourraient se dire réellement « Adieu » lorsqu'ils auraient enfin consommé l'autre. Ils étaient donc, sans cesse, partagés entre l'envie d'être adulte et de mettre un terme à cela en jouissant de l'autre mais aussi entre la peur insensée et incontrôlée que cela se termine.

Cette phase de fantasme et de crainte dura plus de dix années. Elle, pendant ce temps, à chaque tourment, à chaque blessure, à chaque larme versée, ressuscitait à l'idée qu'ils s'aimeraient un jour, qu'ils seraient à l'autre un jour. Cela lui a permis de surmonter chaque peine, chaque désillusion, chaque drame. Certain croit en Dieu et puise en cela toute la force nécessaire pour affronter la vie, elle s'alimentait de la croyance de leur destinée commune. Elle n'était pas encore prête à affronter sa vie sans avoir un miroir aux alouettes auquel se raccrocher si besoin.

V) Quand on sera grand

Elle le retrouva en Inde. Ils reprirent leurs correspondances de manière intensive et surtout avec un nouvel accent passionnel ; Le désir n'était plus caché, ils avaient grandi et ils osaient se dire leur ressenti même si bien souvent, ils avaient besoin de métaphore pour ne pas rendre les choses trop réelles. Ils s'écrivaient leur retrouvaille et la découverte charnelle de l'autre. Ils faisaient l'amour par les mots.

Il rentra.

Ils étaient donc sur le même continent, tout prêt l'un de l'autre. Ils pouvaient se voir, s'aimer, se consommer. Mais, comme toujours, ils étaient partagés entre le désir et la peur que cela s'arrête mais aussi que les retrouvailles et la découverte de l'autre soit trop forte et que le cours de leur vie soit remis en cause.

Ils ne se virent pas. Ils correspondaient par période cyclique ; Surtout dans les moments où leur vie leur échappait et qu'ils avaient besoin d'une valeur sûre. Ils étaient à la fois, l'un pour l'autre, un danger mais aussi une échappatoire, un pilier sur lequel se reposer.

Chaque fois qu'ils étaient sur le point de se voir, l'un ou l'autre reculait. S'en suivait de longs mois de silence, puis ils se retrouvaient toujours par écrit. Ils étaient conscients de leur lâcheté, ils en parlaient sans rougir, ils connaissaient leurs limites et attendaient l'un et l'autre patiemment le moment où ils seraient suffisamment grands pour se retrouver, se découvrir et affronter leur vie.

VI) L'orage

Ils se lassaient de leur triste condition de lâches et d'individus incapables de se soustraire à leur passé. Malgré leur impatience, les crises, les insultes, ils continuaient et continuaient... Plus le temps passait, plus ils avaient conscience de l'aliénation dans laquelle ils s'enfermaient. Cependant, il y en avait toujours un pour revenir après une semaine ou une année de silence.

Ils ont peints mille fois par écrit, leur première nuit. Ils en ont créé chaque contour, chaque soupirs mais ils étaient meilleurs créateurs, qu'acteurs.

Un jour pourtant dans une force que ni l'un, ni l'autre, ne peut encore expliquer, ils se sont revus.

C'était un jour de pâques, quelques seize années après s'être dit « Adieu ». Il faisait un temps magnifique. Un soleil radieux qui en devenait injurieux.

Elle le vit assis sur ces grandes marches. Elle avança, elle ne comprend pas encore aujourd'hui comment ses jambes ont pu la porter ainsi jusqu'à lui. Il était toujours aussi beau, d'une beauté toujours aussi pure et scandaleuse.

Ils parlèrent, parlèrent, parlèrent, ils se baladèrent main dans la main. Ils passèrent l'après-midi dans un parc à découvrir les seize années manquantes, à se remémorer le passé, à être fier de ce qu'était devenu l'autre. Ils avaient toujours eu le goût de la liberté, et ils se retrouvaient en être libre, en être accompli. Cette journée fût le jour où ils ont pris conscience à travers le regard de l'autre qu'ils étaient devenus des adultes non éloignés de ce qu'ils avaient espéré être lorsqu'ils avaient douze ans. Ce fût également le jour de la consécration de leur désir. Il n'était pas que dans leur imaginaire, il était présent, il était palpable.

Toute la journée, pas un seul nuage n'avait obstrué le ciel. Les rayons de soleil avaient ponctué chacun de leurs regards, chacune des paroles prononcées. Le soleil témoin de leur redécouverte, de leur désir.


Ils venaient de se quitter, non sans émotion. Elle pleurait silencieusement de trop d'Amour. Elle avait revu son premier Amour, son plus pur Amour.

Le ciel dans la seconde où ils se quittèrent devint noir, apocalyptique. Un grand coup de tonnerre éclata. Des trombes d'eau se mirent à laver cette ville et ce moment qu'ils avaient partagé. Ce ciel qui se déchira en même temps que leur « Au revoir » eu une vraie résonnance en eux, ils en reparlèrent deux années plus tard.

VII) Après l'orage

Le fait de s'être revu avait réveillé le désir mais avait aussi apaisé leurs esprits enfantins. Ils continuaient leur phase de correspondance et leur phase de silence.

Chacun déménageait pour la dixième fois ou presque, ils se croisaient sans cesse. Quand il habitait dans le Sud, elle habitait Paris, quand elle revenait dans le Sud, il vivait dans la capitale... Les mois, puis deux années passèrent.

Ils savaient que le moment serait bientôt venu. Lui, comme autrefois se retranchait dans une brutalité qui la blessait toujours autant. Elle le comprenait pourtant. Cela faisait 18 ans qu'elle jouait avec ses nerfs et son désir. Qu'elle entretenait ce jeu pervers.

Elle savait, qu'elle allait devoir mettre un terme à tout cela et qu'elle devait consommer cet Amour. Elle prit le temps de faire son deuil. Elle se sentait prête à se créer un avenir et à arrêter de vivre dans le passé. Elle avait enfin admis qu'ils ne seraient jamais ensemble, malgré les liens incontournables qui les unissaient, malgré les images fantasmagoriques qui les reliaient l'un à l'autre.

VIII) Le beau temps

Ils avaient convenu que ce serait à Paris, à l'hôtel.

Ils passèrent la nuit à parler, à tout se dire, pour la dernière fois. Ils ont clôturé leur histoire en mettant des mots sur chaque élément caractérisant leur chemin commun. Ils étaient gauches, hésitant jusqu'à la première lueur du jour mais cette nuit était de toute façon le point d'orgue à ce marasme et qu'ils consomment ou non, au lever du jour, ce serait terminé quoiqu'il arrive. Alors qu'ils étaient comme des enfants prostrés, dans une force qu'elle ne comprit pas, il acheva leur histoire. Elle se laissa faire, elle joua son rôle, elle participa à la consommation de la flamme et accueilli son sperme qui souilla à jamais cette romance.

Ce qu'elle comprit cette nuit-là, c'est que même pour une nuit, il n'a pas pu, il n'a pas su l'aimer.

Elle a grandi, elle a appris que les croyances ne suffisent pas et que romancer et mettre en scène sa propre vie ne suffit pas à en choisir la fin.

Par cette journée de mars, le soleil brilla sans un nuage à Paris, toute la journée. Les gens étaient en t-shirt, la Capitale n'avait peut-être jamais connu de telles températures pour la saison... Et pourtant, après l'orage vient le beau temps.

Elle a passé cette journée à marcher sans destination, en pleurant cette liberté nouvelle
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