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Dans la pièce entièrement capitonnée, la jeune fille, quand elle ne se jetait pas de toute son énergie contre la porte, se frappait en mesure la tête contre les murs. Le visage congestionné, les yeux hagards, les lèvres baveuses témoignaient d’un grand désordre mental. De temps à autre, elle poussait un bref hurlement ou crachait une série de mots incompréhensibles. Dans sa combinaison bleue maculée de vomissures, elle faisait peine à voir.
— Quand est-elle arrivée ?
— Hier, dans l’après-midi.
— L’avez-vous mise sous anxiolytique  ?
— À cause du rationnement, nous n’avons pu lui octroyer que 20 mg de diazépam ce matin. Les effets se sont déjà dissipés. Et nous sommes presque à court de loxapine et de cyamémazine.
Face aux écrans du centre de contrôle et de sécurité, le professeur Cabanis soupira. C’était le quinzième patient nouvellement arrivé qu’il voyait depuis sa prise de service à 8 heures. Il jeta un regard las à son assistante. Elle lui retourna un sourire triste.
— Et nous n’en sommes qu’au début, Lisa. Bientôt il y en aura des milliers. Comment pourrons-nous faire face à cette épidémie si le chaos perdure ?
Lisa Duverger émit un rire bref.
— Sans médicaments nous n’aurons d’autre choix que de cultiver nous-mêmes le chanvre et le pavot.
— Je n’aurais jamais pensé que je finirais ma carrière en trafiquant de drogues.
Elle grimaça un sourire tout en manipulant les commandes des caméras de contrôle. Sur l’écran principal défilèrent les captations des cellules sécurisées du camp où des individus – hommes et femmes – tout aussi agités que la jeune fille, se cognaient aux murs en vociférant. Mais c’étaient les images des caméras du hangar numéro 2 qui intéressaient Lisa Duverger. Elle arrêta le défilement quand elles apparurent sur l’écran. Elles montraient des dizaines de patients en phase de sevrage qui tournaient en rond, l’air hébété, sans jamais se parler ni communiquer d’aucune autre façon que ce soit.
— Retrouveront-ils un jour une vie normale ? murmura-t-elle, songeuse.
— Le problème est technologique Lisa, vous le savez bien. La médecine ne peut pas faire grand-chose, à part essayer de les maintenir en l’état le temps que tout rentre dans l’ordre.
— Mais ça peut prendre des années !
Cabanis leva les mains en signe de fatalisme.
— J’en suis bien conscient, Lisa. Allons boire un café, proposa-t-il brusquement. Cet endroit me fout le bourdon.
— Etant donné les circonstances, vous ne verrez pas d’inconvénients à ce que je le prenne allongé... de whisky, professeur ?

L’éruption solaire du 6 juin 2018, de classe X30, fut la plus violente – dans son intensité et sa durée – jamais enregistrée depuis la mise en place du programme GEOS quarante-quatre ans auparavant. Des vents furieux de particules ionisées à haute énergie frappèrent de plein fouet les engins en tous genres orbitant autour de la Terre et les reléguèrent au rang d’épaves cosmiques. Continuant leur course folle, ils balayèrent ensuite la planète, provoquant l’apparition de splendides aurores boréales et causant aux systèmes de production d’électricité et aux centres de serveurs informatiques des dégâts considérables.
Les conséquences furent à la mesure de la dépendance des sociétés humaines aux technologies computationnelles : incommensurables. La plus grave fut sans aucun doute l’arrêt du commerce électronique qui représentait soixante-dix pour cent des transactions à travers le monde. Une autre incidence dramatique de cette catastrophe, l’interdiction de vol sine die pour les avions transatlantiques, résulta de la mise hors service simultanée des satellites de météorologie, de communication et de géolocalisation. Le transport maritime, déjà très sollicité, ne put compenser cette défection et les continents sombrèrent lentement dans une sinistre autarcie. Un krach d’une ampleur sans précédent s’abattit sur l’économie mondialisée et jeta au chômage la moitié des populations actives des nations.
Les plus optimistes des spécialistes enjoints de résoudre la crise estimaient qu’un retour à une situation non pas normale – car elle serait de toute façon soumise à de très fortes restrictions – mais viable prendrait au minimum neuf mois. C’était peu en regard des dommages occasionnés, mais beaucoup trop quant aux attentes anxieuses des citoyens consommateurs. D’autant plus que certaines répercussions sociétales de ce cataclysme n’avaient absolument pas été envisagées.

Absorbé dans ses pensées, le professeur Cabanis remuait machinalement sa spatule en plastique dans son café. C’était un homme d’une soixantaine d’années à qui une barbe fournie donnait un air bourru, démenti par un regard franc et doux. À ses côtés, sirotant un moka très généreusement arrosé de Jameson, Lisa Duverger consultait sur son smartphone ses vieux textos, vestiges d’un temps où la communication par ondes électromagnétiques était la norme. La quarantaine, cheveux grisonnants, peu coquette, elle avait les traits marqués d’une femme que la vie n’a pas épargnée. Elle relisait pour la dixième fois les messages antérieurs de quelques heures au déclenchement de la tempête solaire, quand le haut-parleur de la cafétéria annonça qu’on la demandait sur la ligne 7. Les services de l’État avaient obtenu, par décret du Premier ministre, la priorité dans le rétablissement des communications filaires. Les hôpitaux et autres bâtiments affectés à la santé publique avaient ainsi bénéficié de cette mesure.
Saisissant son gobelet de remontant, Lisa Duverger se dirigea vers les cabines installées à la hâte près de l’entrée. Le professeur Cabanis sursauta quand il la vit revenir peu après, en larmes et pâle comme un linceul.
— Valentin, balbutia-t-elle en se laissant tomber sur sa chaise, il... il est malade.
— Malade ? Vous voulez dire...
— Oui, sanglota-t-elle. Comme eux tous ici.
Le professeur Cabanis se leva et posa une main apaisante sur l’épaule de son assistante.
— Vous avez demandé à ce qu’il soit amené chez nous ?
Elle hocha la tête en silence.
— Dans ce cas, ne vous en faites pas, nous le guérirons. Et il m’est venu à l’instant une idée qui pourrait accélérer les choses.

Dès les premiers cas rapportés, pressentant l’épidémie à venir, les pouvoirs publics avaient réquisitionné casernes et camps militaires désaffectés pour les transformer tant bien que mal en centres d’internement psychiatrique. Le professeur Cabanis avait hérité de la direction du camp des Garrigues à Nîmes. Cette maladie, le Cloud computing addiction syndrom, touchait majoritairement des jeunes de moins de vingt-cinq ans. Relié vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux réseaux sociaux, leur smartphone, qu’ils possédaient depuis le cours élémentaire, était bien plus qu’une prothèse, c’était une extension quasi naturelle de leur cerveau. Les amputer de cette partie de leur corps c’était comme leur couper bras et jambes. Pour eux, il n’y avait pas d’avant Facebook, d’avant Twitter. Textos, MMS, tchats et courriels étaient aussi familiers que le langage oral et la lettre manuscrite avant l’invention du téléphone. Leur outil de communication avait ceci de magique qu’il offrait à la fois instantanéité et sécurité. Instantanéité de l’émergence en tous points des réseaux, sécurité derrière le masque de l’avatar ou du pseudo, à l’ombre de l’interface. Aussi, quand le système s’était écroulé, ils étaient tombés avec lui, plus ou moins vite selon leur degré de résistance. Et Valentin, le fils de Lisa Duverger, venait de rejoindre le flot des zombies, trois semaines à peine après l’explosion de colère de l’astre du jour.

Le lendemain, le professeur Cabanis arriva au camp des Garrigues accompagné d’un homme d’âge indéterminé, au teint de parchemin et au cheveu rare, le regard fixe derrière des verres en cul de bouteille. Le psychiatre trouva Lisa Duverger allongée sur le canapé de son bureau. Elle ne devait dormir que d’un œil car elle se redressa aussitôt quand il se pencha sur elle.
— J’ai passé la nuit près de Valentin, dit-elle pour justifier sa présence matinale en ces lieux.
— Comment va-t-il ?
— Il a fini par s’endormir il y a environ deux heures. Il était très agité.
Le professeur Cabanis hocha la tête.
— Bien, maintenant je prends le relais. Rentrez chez vous et reposez-vous. Je ne veux pas vous voir avant la fin de l’après-midi.
— Je peux aussi bien rester ici. Personne ne m’attend à la maison. Valentin est tout ce qu’il me reste, professeur.
— Raison de plus pour vous ménager. Je veux que vous rentriez chez vous. C’est un ordre. Ah, je ne vous ai pas présenté Barnerd Greek, une vieille connaissance de l’époque de mes années estudiantines. Barnerd a du temps à nous consacrer, il est au chômage. Et je crois qu’il va pouvoir nous aider.
En guise de salutations, l’homme blafard se contenta de produire un son de gorge en clignant des yeux.

Quand, à peine reposée, Lisa Duverger revint au camp des Garrigues, elle crut qu’elle était toujours chez elle, dans son lit, en train de rêver. Dans le hall d’accueil, Valentin, son fils, s’avançait vers elle, tout sourire, le smartphone dans une main, une oreillette Bluetooth sur la tempe.
— Comment va Mman ?
— Mais...
— Tout va bien Mman, je vais très bien. Ah s’cuse j’ai un message.
Il fit courir ses doigts sur l’écran de son mobile.
— Mais... répéta sa mère.
— Une seconde Mman, je dois répondre.
Sa réponse envoyée, il releva la tête, au moment où sonnait son téléphone.
— Ah zut, je suis à toi tout de suite Mman.
Il s’éloigna de quelques pas et s’engagea dans une conversation joyeuse et animée. Désemparée, elle regarda autour d’elle. De jeunes hommes et femmes qui étaient le matin encore des patients hébétés étaient plongés dans une intense activité communicationnelle par l’intermédiaire de leur smartphone.
— Notre ami Barnerd a fait des miracles.
Abasourdie par ce qu’elle découvrait, elle n’avait pas vu venir le professeur Cabanis. Elle attendit la suite.
— Il a rapporté un serveur proxy indemne du FAI chez qui il était employé et a bidouillé un intranet et un mini relais téléphonique dont il a fixé l’antenne sur le toit du bâtiment principal. Tous les joujoux de ces jeunes gens fonctionnent à nouveau à merveille, ce qui les a requinqués en moins de deux.
— Alors... ils sont guéris ?
— Oui, ils le sont, mais localement.
— Que voulez-vous dire ?
— Le réseau mis en place par Barnerd a une couverture limitée. En fait, il ne dépasse pas les clôtures de ce camp. Nous devrons donc garder tout ce beau monde et continuer à accueillir les malades extérieurs jusqu’à ce que les communications soient pleinement rétablies. Il faudra être patient. Mais l’important, c’est qu’ils aient retrouvé leur état normal. Plus besoin d’anxiolytiques.
Lisa Duverger contempla son fils toujours plongé dans sa conversation avec un interlocuteur qui ne devait pas se trouver à plus de quelques dizaines de mètres de lui. Sans trop savoir pourquoi, elle se sentait sur le point d’éclater en sanglots.
— Oui, murmura-t-elle à mi-voix, l’important c’est qu’il soit redevenu normal.

PRIX

Image de Eté 2016
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Chantal de Montella · il y a
Histoire bien menée, on est intrigué, drôle et angoissant à la fois. Mon vote
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Gil Braltard · il y a
Merci Kacy.
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Élise · il y a
C'est drôle. Ou sinistre. Mais moi je trouve drôle.
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Bruno Teyrac · il y a
J'ai beaucoup aimé, sincèrement, le thème et votre façon de le traiter, par anticipation, votre écriture, qui rend ce texte vraiment agréable à lire, et la chute, "l'important c'est qu'il soit redevenu normal" : on voit ce qu'est devenue la "normalité" en 2018 ! Mon vote enthousiaste !
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Gil Braltard · il y a
Merci. C'est vrai, la normalité est une notion toute relative.
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Bruno Teyrac · il y a
Puis-je vous inviter, si le cœur vous en dit, à lire un de mes textes en compétition ? Entre autres, http://short-edition.com/oeuvre/poetik/un-chat Merci par avance !
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Utilisateur désactivé · il y a
Tout est bien mené dans cette histoire. "Quand on vient d'en rire, il faudrait en pleurer", c'est mon sentiment après cette lecture.
Si vous supportez la poésie , je vous invite à lire "le coq et l'oie". Merci !

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Laurent Joseph · il y a
Bravo! Un texte dont on ne "décroche" pas jusqu'à la fin. J'aime bien, entre autres, la référence aux zombies. (Je vous laisse, je dois envoyer un mail à mon fils, dans sa chambre, pour qu'il passe à table...)
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Gil Braltard · il y a
J'hésite entre rire et pleurer. Merci pour votre commentaire.
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Dolotarasse · il y a
Le choix des noms est bien trouvé. Caricature drôle et cynique à la fois.
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Gil Braltard · il y a
Est-ce vraiment une caricature ? Merci.
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Utilisateur désactivé · il y a
Le nom du professeur m'a autorisé à penser que l'humour affleurait derrière votre texte et c'est très bien! Maintenant, j'ai aussi apprécié le traitement sur le fond du sujet. Il est assez navrant de constater que vous avez raison. Bravo pour ce texte qui sonne vrai malgré la fiction! Très plaisant à lire!
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Guy Bellinger · il y a
Extrêmement bien menée, cette nouvelle de prospective fiction. Le décor, les personnages, le déroulement de l'action sont parfaits. Pour ne rien dire de la pertinence du propos. Je dois dire que cet asservissement mondial aux communications électroniques et cette propension à jeter au panier toutes les solutions alternatives m’inquiètent grandement et votre nouvelle ne me rassure guère (non qu'elle soit faite pour cela !). Pas davantage que "Ravage" de Barjavel ne le faisait dès 1942 en nous alertant sur notre dépendance à l'électricité. Sauf qu'aujourd'hui la situation est bien plus préoccupante encore.
En échange de ce plaisir de lecture que vous m'avez offert, je vous propose de découvrir l'un de mes textes (catastrophiste et un peu bizarre, donc que vous n'aimerez pas obligatoirement), "Encore une petite partie ?" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/encore-une-petite-partie)

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Gil Braltard · il y a
Merci pour ce commentaire éclairé. Le parallèle avec "Ravage" est pertinent. Notre technologie, dépendant de l'informatique, est très fragile, malgré la redondance de l'information. Beaucoup plus d'ailleurs que la technologie "rustique" de l'époque de Barjavel. Je vais lire votre nouvelle quand je trouverai un quart d'heure pour le faire.
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MissFree · il y a
Plutôt pessimiste cette nouvelle d'anticipation mais j'ai bien aimé!
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Gil Braltard · il y a
Oui, pessimiste mais je suis un pessimiste actif et un mélancolique dynamique.
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Emma · il y a
Terrifiant et tristement ironique. Pas vraiment souri en découvrant la chute !
J'ai aimé votre façon efficace de camper le décor. J'ai apprécié votre texte dont le rythme est soutenu du début à la fin.

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Gil Braltard · il y a
Merci pour ce commentaire encourageant.
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