Angoisses

il y a
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Rien ne me prédisposait à l'écriture sinon un goût immodéré pour les livres. Je suis tombé dans la littérature fantastique et S F très tôt. Je me considère comme un conteur. J'ai écrit une  [+]

J’ai chaud ou froid je ne sais pas. Parfois les épaules et les bras sont froids mais dès que je me recouvre c’est la moiteur et je grelotte. Je les entends. Elles tirent le rideau. Toujours en blanc. J’ai essayé d’ouvrir la fenêtre mais ils l’ont bloquée. Ils ont peur que je me jette dehors. Il va falloir attendre la journée. Attendre je ne sais pas quoi. Attendre. Le repas avec la voix en trompette « Bon appétit Monsieur Louis !». Je ne sais plus ce que ça veut dire. Tout a un goût de plâtre. Elles viennent refaire le lit. Ça me bouscule. Oh doucement mais c’est mécanique. Si joyeux parfois les matins ! Puis le silence. Les courses de rat des champs à petits pas rapides dans le couloir. Du fond vers l’accueil et retour et l’inverse sans cesse. Les semelles qui claquent. Du costume de ville à la chemise fendue, la métamorphose dure à peine deux minutes. Vous passez de l’état d’homme à celui de malade, voire de patient. Il faut assimiler de nouveaux codes de vie. Abandonner toute indépendance. Libre de ne rien faire, de rester dans une perpétuelle attente. Je perds le décompte des heures. L’après-midi est vide et oppressante. Les images du poste bougent. Elles sont insipides. Je ne mets pas le son. C’est elles qui l’allume ce poste. « Je vous mets la télé Monsieur Louis ». Puis elles se sauvent. Il arrive aussi que des gens viennent dans la chambre. Ils sourient, me parlent gentiment. J’ai des flashs. Ils sont bavards mais je ne comprends pas tout, alors je souris aussi et j’entre en moi. Il y a des visages, des enfants. Je suis sûr de les avoir déjà vus. La soupe du soir, l’éternelle soupe. C’est incontournable, le crépuscule avec le néon. Je déprime.
J’ai peur de la nuit. Chaque crépuscule je suis tendu. Alors les images arrivent. Avec une brutalité sauvage. Aussi bien les représentations du village ou de l’armée, du boulot ou de la famille. Je me demande où sont Julia et les filles. J’ai des envies de fuir. Parfois elles me ramènent dans mon lit en grondant. Je me fais petit. Je ne veux pas les contrarier. Je reste la nuit en attente. Je ne sais jamais si j’ai dormi ou pas, pris en otage par des brides de souvenirs. Peut-être aussi des choses que je n’ai jamais vécues. J’accepte ça mais il arrive que je lutte pour faire le tri dans ma mémoire. J’en attrape des maux de tête. Ma mémoire c’est un couloir où je ne peux décider des portes ouvertes ou fermées, ou juste entre-ouvertes. Je subis les changements de lumière, la pénombre ou l’aveuglante clarté qui brûle les rétines. J’ai des colères secrètes. Elles ne savent pas. Elles réagissent à mon humeur. Les nuits qui mangent l’esprit et m’oppressent. Les nuits que je redoute crescendo. Je devinais plus que je sentais sa présence. Je savais qu’il viendrait tôt ou tard. C'était inéluctable. Il a pris le temps de me conditionner par des fulgurances douloureuses. Et c’est arrivé, il est là. Les ténèbres ne le cachent plus. Il me regarde et tourne autour du lit. Et moi je suis paralysé par la terreur. Alors commence sa danse de torture. Son poids qui m’écrase la poitrine et me coupe le souffle. Mes articulations se raidissent et se bloquent. Je ne peux que subir ses assauts. Au paroxysme du mal, il me fixe avec un rictus de pure haine. Il fait durer son plaisir jusqu’aux confins de ma nuit, jusqu’à une aube sale où je retrouve une lâche conscience, trempé de sueur. Le jour, de blêmes lumières me font oublier les affres nocturnes mais pas la solitude. Je retiens ce jour malgré sa tristesse. Je sais retenir les heures qui me noient d’ennui mais me sécurisent. Je sais qu’il reviendra encore et encore transformer mes nuits en torture. Le matin efface lentement les lambeaux du cauchemar. L’activité relance la vie. Le plateau et le café fumant dans le bol change enfin l’odeur de la chambre. La toilette « Regardez Monsieur Louis vous avez encore renversé la cuvette. Attendez on finit à côté et on vient vous aider ». J’ai un peu honte. Je n’ai jamais eu besoin de personne avant. Avant quoi nom de Dieu !! Elles changent mon lit. Je me fais petit au fauteuil. Mais la vie est là avec le ménage et cette femme qui entre, poussant son chariot couvert de livres. J’en choisis un. Je n’ai aucune envie de lire mais elle est tellement différente, souriante.
C’est l’après-midi que les heures se figent. Je n’arrive pas à fixer mon attention sur autre chose que cette lame du store sortie du guide. Il faut absolument que je la répare. Je vais leur demander un escabeau. J’étais bricoleur. J’ai toujours bricolé avant. AVANT QUOI ???? Insidieuses, les souvenances reprennent possession de mon esprit avec aussi des flashs. Je chasse ces images la nuit sous son emprise. Finalement je pense qu’il a toujours été là, avec chaque verre de vin sur le chantier, avec les fréquentes disputes familiales, dans la voiture au moment de l’accident. Quand Julia est morte et moi vivant. JULIA est morte !!!! Je me souviens !!!!!!!!! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Et les filles ? Où sont les filles et qu’est-ce que je fais ici ? Je me sens fatigué. Le médecin passe tard avec sa cour de jeunes blouses blanches. Il parle, je lui réponds. Je ne comprends rien à ses explications. Ça ne dure jamais longtemps. Ils sont pressés et la chambre se vide de nouveau. Le store et la lame tordue. Il faut la refixer. Le silence. J’ai peur de la nuit. J’attends, j’espère la délivrance.
Elles arrivent tôt ce matin. Je m’étire et regarde la montre. C’est moi qui émerge tard. J’ai dormi, enfin, j’ai la sensation d’avoir dormi. Je me sens reposé. Il y a longtemps que je n’avais ressenti cela. Je suis d’humeur joviale. J’arrive même à plaisanter avec les filles, étonnées. J’ai conscience d’être Louis Moreau. Pourquoi suis-je ici m’échappe encore. Pourquoi Julia n’est pas là m’échappe aussi. Je demande aux filles pourquoi Julia n’est pas à mes cotés. Elles se regardent sans répondre. Mais je supporte mieux les courses de souris dans le couloir. J’essaie de m’imaginer avec autre chose que cette grotesque et impudique chemise. Après le repas plateau, on me cale mes oreillers. « Vous avez de la visite Monsieur Louis ». Je vois entrer cet homme qui me sourit accompagné d’une enfant. Il me parle, parle, parle, et moi je ne vois que les yeux de la petite. La douceur habille ce visage de pêche. Elle ne dit rien mais son regard me pénètre. Elle doit avoir treize ou quatorze ans à peine. Le doute me ronge. L’ai-je déjà connue ? Je ressens tant de choses devant ce regard, ce sourire naturel qui s’exprime mieux que le long verbiage de l’homme. J’oublie ma solitude. Pour la première fois je communique avec un être. Mais depuis quand ? Depuis quoi ?? Nous passons les heures, soudés par une émotion bienfaisante. Je ne connais pas le son de sa voix. L’homme me serre la main et la petite dépose un baiser sur ma joue. Pourquoi cette tristesse sur son visage, cette larme timide? Et de nouveau la solitude. Une nouvelle nuit approche. Vais-je l’aborder avec courage ou lâcheté ? Je garde collé à mes rétines le sourire de l’enfant.
La nuit défile. Je roule vite. Sur le siège passager Julia dort et les filles se chamaillent à l’arrière. Soudain je panique ! Je vais où ? Quelle est cette route ? Je ne reconnais rien ! Et les filles qui n’arrêtent pas. La nappe de brouillard ! Je me retourne pour les calmer, moi-même sur les nerfs. Le paysage bascule comme dans un film au ralenti. La glissade et le choc, les vitres éclatent et cette violente douleur à l’épaule. Je ne sens plus rien. J’ai à peine conscience de l’agitation et de cette lumière bleue qui tourne, tourne !! Je me dresse dans le lit ruisselant de sueur. J’ai dû crier. L’infirmière entre sans allumer. Elle pose sa main sur mon front et quitte la chambre. J’ai conscience d’avoir rêvé mais déjà je ne me souviens plus de rien. Je crois que je mélange matin et après-midi avec de la soupe au petit déjeuner. « Alors Monsieur Louis vous n’aimez plus la soupe ? Allongez-vous je vous allume la télé. Je repasserai l’éteindre tout à l’heure, bonne nuit ». Je fais moins de cauchemars mais tout me paraît si étrange. Des femmes en blanc entrent dans ma chambre régulièrement. J’essaye de me donner un nom. C’est très pénible ce vide. Plus rien ne m’intéresse.
Je suis tombé. Pas moyen d’atteindre la sonnette. Mon épaule me fait mal à nouveau. Je suis une masse de plomb. Elles courent toujours dans le couloir. Pas une n’aurait l’idée d'entrer. Au petit déjeuner je verrai du monde mais j’angoisse. Le petit déjeuner est peut-être passé. Je ne sais plus. Je me défoule dans un formidable coup de colère. Je hurle contre moi-même. « Et bien Monsieur Louis faites attention ! Il fallait nous appeler !». La grossièreté me soulage.
Je suis alité depuis ma chute, l’épaule immobilisée. Mais qu’importe, je suis si heureux ! La petite est là. J’ai ouvert les yeux. Elle s’est assise à côté du lit tout près, et m’a pris la main. Je ne l’ai pas vu arriver mais je la sens et plus rien ne compte. Elle rayonne d’un bonheur simple. Elle me transmet sa force par je ne sais quel chemin, quel canal étrange. Et moi je cramponne cette main. J’ai tellement peur de me réveiller. Non elle est bien vivante. Je perçois une petite voix de velours. Elle me parle de choses simples que je comprends. J’imagine sa vie au dehors. Je respire presque normalement. J’ai dû dormir. Elle n’est plus là et je n’ai pas pu lui dire bonsoir. La chambre est silencieuse. Il fait nuit.
J’en ai assez de voir ces allées et venues dans ma chambre. Je leur ai dit vertement. Je crois que j’en ai giflé une. Ils m’ont recouché avec un calmant. Je navigue dans le coton. Une impression de total relâchement. Je veux Julia. Je cris son nom ! Pourquoi tu me laisses avec ces gens ? Viens me chercher ! Je hurle mon désespoir. J’ai encore frappé une blouse blanche. Je ne les supporte plus. Ils m’ont encore piqué. Je sens qu’on me porte sur un brancard. Ça roule. Je vois défiler les néons du plafond interminablement. Je veux que ça finisse. Julia !
Mademoiselle Moreau, nous avons été obligés de placer votre papa dans un établissement plus adapté à son état de santé. Bien sûr vous pourrez le voir quand vous le souhaiterez. Mais la disparition de votre mère et de votre sœur n’a fait qu’aggraver cette maladie qui le minait déjà depuis des mois.
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Fred · il y a
chapeau pour l'histoire et le style
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Eric diokel Ngom · il y a
Une page riche beaucoup d'imagination Un texte structuré et original ..merci de consulter le mien pour m'aider à progresser je suis nouveau . votre avis surtout et si sa vous attire n'hésitez pas à voter

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