Angèle ou la petite marchande de parapluies

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En compétition

« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. » Antoine de Saint-Exupéry  [+]

Image de Hiver 2021
« Essayez de me raconter qui vous êtes… ». C’est la radio qui parle, dans la cuisine. Elle éteint. Ça la dérange parce qu’elle, elle ne sait plus qui elle est. Et puis elle n’écoute pas vraiment. Trop préoccupée.
Elle ne lui a pas encore dit, mais demain elle part. Et puis elle ne lui dira peut-être pas. Il s’en remettra.
Lui, c’est Léonard.

Elle a oublié d’acheter du beurre salé. Sa marque préférée. Il aime que tout soit parfait, en ordre, à son goût et sans discussion.
Et si elle s’en allait maintenant ? Comme ça, d’un coup et sans prétention.

Elle prendra la grande valise. La belle, en tissu. Celle qui avance et tourne, avec plein de roues et un petit trou. La rouge. Rouge-amour. Elle sera sûrement trop petite, comme son cœur. Elle a trop d’émotions à l’intérieur.
Elle devra aussi prendre le sac à dos.

Léonard va bientôt rentrer. Il n’aime pas ses recettes mijotées. Elle va réchauffer un plat Picard. C’est bien, tout compte fait, ça lui donnera le temps de préparer ses affaires. De faire le tour de la maison pour y cueillir ses souvenirs.
Pas le temps de trop traîner non plus, être efficace.

Dans la cuisine, elle allume le four, déballe la boîte de lasagnes, emballe sa petite tasse pleine de cœurs et toute vide à cette heure. Elle en avait acheté deux, il s’était fâché : « Il est hors de question que je boive dans ce truc débile. »
Elle aura peut-être le temps de s’en aller aujourd’hui.

Elle continue son parcours à la recherche de ses biens, de son mal aussi. Les souvenirs, c’est pas toujours du gâteau. Il ne faut pas qu’elle oublie son petit mouchoir brodé. Celui de sa mère. Il est dans le panier rond.
Prendre des kleenex aussi et vite. Oui, elle va partir avant son retour.

Où va-t-elle aller ? Chez son frère ? C’est le mieux à faire. Pour l’instant.
Elle aidera sa gentille compagne qui attend un bébé.
Léonard ne veut pas d’enfant.

Elle se fera toute petite, elle n’est déjà pas bien grande. Il lui répète souvent. Il aime les femmes longues, toutes féminines avec des talons qui les allongent encore. Elle lui avait expliqué qu’on ne dit pas « femme féminine ». Il l’avait giflée : « Regarde-toi, tu comprendras ». Il n’aime pas qu’on lui explique les choses.
Vite, il va bientôt rentrer.

Léonard préfère les cheveux longs et blonds. Devant la grande glace de la salle de bain, elle s’était pourtant trouvée mignonne toute brune avec sa coupe courte et ses ballerines. C’était il y a quelques mois. Les talons, elle les avait essayés et abandonnés. Avec lui, il faut toujours courir. Tiens, il faudrait qu’elle les emporte, elle va peut-être changer. Changer de coiffure et d’homme. Quelqu’un qui l’aimera telle qu’elle est. Parce qu’elle est drôle, vous savez.
Elle l’était. Vite, il faut s’en aller.

Il aimerait une femme qui rit, qui rit tout le temps, avec des yeux bleus. Le comble, c’est que les siens le sont. Bleus. Elle a vérifié cent fois dans son petit miroir. Elle n’ose pas demander autour d’elle.
Il doit la voir autrement.

Allez, pas le temps de rêvasser ! D’abord, appeler son frère et plus tard un taxi, trouver la valise rouge et le sac à dos. Elle dresse une liste de tous ces petits riens qui l’avaient comblée de joie. Le bracelet, unique cadeau de Léonard, est-ce bien nécessaire ? Son joli crayon ? Ouf, elle l’a retrouvé. Vider la penderie et son tiroir. Remplir sa trousse de toilette. Et son chargeur et ses chaussures. Et les lasagnes à enfourner. Ses livres ? Non, tant pis. Quelques CD et DVD peut-être ? Pas le temps. Sa tête tourne. L’heure aussi.
Tant de choses à penser. Vite.

Elle n’a pas le temps d’avoir faim.
Il lui avait dit : « Tu manges trop, tu prends du gras ». Et elle : « Pourquoi tu dis ça ? » et toujours la même chanson : « Regarde-toi, tu comprendras. » Elle a cherché le gras, n’y a vu que de l’embarras : qu’est-ce qu’il entendait par là ? Ne lui a pas demandé. Assez de gifles.
Elle lui prend la tête. Son autre chanson.

Dehors, des bruits de gravier. Ceux de l’allée. Fausse alerte. Dans la chambre, un cœur bat la chamade. C’est le sien. Ne pas y prêter attention. S’activer. La panique l’envahit : chez son frère qui l’attend, ce n’est peut-être pas prudent.
Son cerveau en ébullition lui dit que Léonard va sûrement chercher à la retrouver.
Rien n’est sûr.

Tout est prêt, son taxi vient d’arriver. Où va-t-elle donc aller ? Oui, en premier lieu, chez son frère puisque c’est décidé. Ils aviseront. Elle a hâte de le retrouver.
Elle a hâte aussi de retrouver ses yeux bleus. Trop de larmes les auront sûrement délavés. Ou alors ils sont gris-bleu aujourd’hui ?
Elle soupire : pourquoi avoir préparé les lasagnes ?

***

Dans le taxi, elle essaie de se détendre, respirer, lâcher prise. Oublier ce serait bien, mais l’image de Léonard devant son plat refroidi s’impose à elle. Il doit pester, la maudire. Il doit, il doit tant et tant.
Il devrait la laisser tranquille.

Le chauffeur ne dit rien. Ses yeux dans le rétro l’observent de temps en temps.
S’il lui demandait, là, à cet instant précis ce qu’elle fait dans la vie, elle répondrait : je pars. Il ne dit rien. L’instant s’en va. Et c’est très bien comme ça.
La laisser tranquille.

Les maisons de la cité dortoir défilent, toutes pareilles, et c’est comme si « un Léonard » allait surgir de chacune d’elle.
Abomination. Se réveiller. Penser à demain.

À Paris, elle va chercher du boulot. Elle va gagner sa vie. Drôle d’expression. Pas si fausse, tout compte fait. Avec Léonard, elle la perdait.
Il ne voulait pas qu’elle travaille. Il voulait une demeure qui brille du sol au plafond. Il voulait une femme qui l’attende à une table nappée de propre bien repassé. Pas trop de plats cuisinés. Du surgelé. Du réchauffé. Il voulait tant, et tant.

Pelotonnée dans son manteau et sa grande écharpe, elle fond à grosses gouttes. Pourtant elle est toute gelée à l’intérieur. Comme ses lasagnes. Il faut bien sourire à demain.
Il fait froid dans son passé et trop chaud dans ce taxi.
Fuir hier et ses tourments. Quitter maintenant et sa pénombre. Demain : y revenir.
Elle sera vendeuse. Ce qu’elle aimerait, c’est être marchande de parapluies. Des parapluies de toutes les couleurs qui danseront sous la pluie. Un parapluie, ça vous met de la poésie même sous les ciels les plus lourds et les plus gris.
Elle trouvera un petit studio en banlieue. De sa fenêtre, elle regardera les nuages blancs et partira en voyage avec eux. Avec ses nouveaux yeux bleus, elle dégustera tout.
Aujourd’hui, le soleil a du mal à percer dans ce mois de janvier sans fin. Ce trajet aussi est sans fin. Il faudrait rouler plus vite vers son demain.

Du fond de sa mémoire et sans prévenir, remonte un fringant et charmant Léonard. Dans le souvenir de leur rencontre, tout est beau : le temps, leurs rires et leurs vêtements. Elle virevolte encore dans sa robe blanche, il rayonne dans son Lacoste au crocodile rose. Ça rassure un crocodile rose tendre.
Il faut apprendre à se méfier des couleurs. Le blanc peut devenir sombre. Les bleus ne sont pas toujours bleus.

Du fond de sa poche, le portable sonne. C’est comme une lanterne, il peut en sortir de bons ou de mauvais génies. Tremblements.
Son frère ? Elle espère.
Oh non, « L-é-o-n-a-r-d ». Lettres luisantes sur écran noir.
Léonard, d’un coup assis là, à côté d’elle, dans son polo au crocodile fatigué.
Hurler en silence. Rejeter l’appel. Tout éteindre : la radio, le téléphone et les lumières d’avant.

Elle était si heureuse quand elle s’était installée chez lui juste avec ses deux cartons pleins d’amour. Et Pompon. Pompon vite disparu.
Il lui avait dit : « De toute façon les chats c’est des ennuis. Et puis c’est des choses qui arrivent. La vie quoi ! » Pour la consoler, il lui avait offert le bracelet. Une pacotille.
Se méfier du rose tendre.

Le chauffeur ne dit toujours rien.
Des yeux la fixent dans le rétroviseur. Léonard.
Il est dans sa tête, dans son portable, dans la voiture, dans le rétro. Devant, derrière. Partout. Ouvrir la portière et détaler. Elle ne peut pas parler, pas bouger. Pétrifiée. Ouvrir la portière et détaler, il faudrait. Elle va crever.

— Ça y est, je vous remets. 
C’est ce qu’elle entend de loin, de très loin.
— Je vous reconnais.
Le chauffeur ne se tait plus.
— Vous êtes la copine de Léonard Fournier !
— Non !
Presque un cri.

Un complice ? Il va la ramener dans la cité aux « cent Léonard ». Cauchemar. Tout va recommencer.

— Vous faites erreur. Je ne connais pas de Léonard.
— Vous n’avez pas bonne mine, mais toujours d’aussi jolis yeux. On peut pas les oublier.
— Vous vous trompez.
— Vous devez morfler.
— Je ne connais pas de Léonard !
— J’ai mis du temps à vous reconnaître. On vous a vue qu’une fois. Vous avez maigri en plus.
— Je ne connais pas de Léonard. Je vous en supplie, laissez-moi tranquille !
— Vous faites peine à voir. C’est pas mes oignons bien sûr, mais…
— S’il vous plaît, non !
Chasser ses paroles. Secouer la tête. Sans s’arrêter.
— Maintenant si vous me dites que vous le connaissez pas, je commence à comprendre. Allez, calmez-vous mon petit. Tout va bien. On arrive bientôt. La course est pour moi.

Un chauffeur-chevalier ? Il va la sauver, la délivrer, l’emmener sur son destrier. Lui rendre son regard azur d’antan.
Parce qu’au fond, il n’y a peut-être pas que la pénombre.

Se confier ?
Non. Se méfier des hommes, de leurs flatteries, de leurs promesses, de leur pitié.
Qu’il la conduise à la gare.
Qu’on lui foute la paix.
Demain sera un autre jour. Elle va gagner la vie.

Elle n’écoute plus, se répète : « Je serai marchande de parapluies. » Des bleus, des blancs, des rouges.
Le chauffeur parle, parle et parle. Elle répète, répète et répète sa rengaine. Elle est la dingue du taxi. Qu’importe, nul ne l’entend.
Il faut chanter les couleurs.

Plus de Léonard. Seulement des parapluies. Des bleus, des blancs, des rouges, et puis des noirs et des gris.
Renaître avec toutes les couleurs ; celles de ses yeux, des nuages, de l’amour et de la pluie. Et d’autres aussi.
Elle va repeindre sa vie.

***

À la gare, ne pas s’égarer dans des pensées inutiles. Garer les mauvais souvenirs avec cette voiture et les abandonner.
Le taxi est jaune, jaune soleil. C’est joli.
Abandonner la peur et la tristesse.

Elle a un peu d’argent. Son frère lui en avait donné pour ses anniversaires et les Noëls : « Cache-le, c’est au cas où ! »
Il n’a jamais aimé Léonard, l’avait prévenue : « Ce mec est fou. Attention petite sœur ! »
« Le cas où » était venu la nuit dernière.

Elle a voulu payer le chauffeur. Il a accepté. Première victoire.
Elle a acheté son billet. Le train arrive bientôt. Elle l’attend sur le quai.

Assise sur un banc, elle regarde passer les valises. Trouve la sienne si émouvante en rouge avec son petit trou.
Et si par cet orifice on pouvait voir la mer ?

Oui, c’est ça : elle transporte des paysages et des nuages.
Elle est la dingue de la gare. Nul ne le sait. Qu’importe.
Tiens, elle va vendre des parapluies et des bagages.
Rendre les gens heureux.

Sur le banc d’à côté, un roman oublié ou délaissé. Elle le prend, l’ouvre au hasard : « Une nuit tout cela alla un peu trop loin. »
C’est vrai, il y a des nuits où ça peut aller trop loin alors il faut savoir s’enfuir.
Elle a tout éteint. Elle ferme aussi le livre. Il faut continuer de partir, oublier les pages obscures de la vie, en tourner d’autres.
Le rose redeviendra vraiment tendre bientôt.

Partir, c’est revenir à soi. Parfois.
Pourquoi avoir réchauffé le plat de Léonard ? Qu’importe.
Demain sera sans lasagnes et plein de couleurs.

Quand le train entre en gare, elle emporte son sac à dos et sa valise rouge-amour. Elle laisse son passé sur le banc avec le livre.
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Nelson Monge · il y a
Un vrai style d'écriture très personnel !
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Hortense Remington · il y a
Merci Nelson !
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Eddy Riffard · il y a
Le rythme saccadé s’accorde bien à la situation anxiogène vécue par le personnage. J’aime bien le côté obsessionnel entretenu par certains termes répétés en leitmotiv. Un récit haletant riche de son vocabulaire et de bonnes images, loin des clichés du genre. De quoi en renforcer l’aspect intimiste sans basculer dans l’outrance maladroite commune à bien des textes.
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Hortense Remington · il y a
Merci Eddy !
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Chan Jau · il y a
Mon soutien!
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Hortense Remington · il y a
Merci Chan jau !
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Gege · il y a
tjs aussi agréable à lire. Je continue à dire que vous devriez écrire un livre...
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Hortense Remington · il y a
Merci Gege. C’est en cours...
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jusyfa *** Julien · il y a
Très belle plume, bravo Hortense !
Mon soutien avec plaisir
Julien.

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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Julien !
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Cri · il y a
Je vous reconnais bien là. Une écriture incisive, sertie, touchante. En quelques paragraphes, vous apportez de la poésie et de l’espoir aux femmes qui n’ont pas su être aimées comme il faut.
Bien à vous.
Cri

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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Cri ! t Et très belles fêtes de fin d'année.
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Caroline Bonnet · il y a
Une écriture qui touche et des mots qui sonnent juste pour décrire une réalité hélas trop banale. Merci.
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Hortense Remington · il y a
Merci à vous surtout, Caroline ! Très belle soirée.
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Françoise Cordier · il y a
Le drame d'une vie discrètement effleuré par des mots riches de sens.
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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Françoise ! Bel après-midi.
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Rebecca Grandclerc · il y a
J’ai beaucoup aimé votre histoire elle est très émouvante.
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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Rebecca ! Très belle journée à vous !
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Isabelle Lambin · il y a
Des parapluies de toutes les couleurs et des valises pour mettre de la joie dans la vie et passer à autre chose.
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Hortense Remington · il y a
Merci beaucoup Isabelle pour votre lecture.

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