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Amour illusoire

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Margot Swania

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Mon cœur tonne avec affolement pour Frédérique depuis cinq ans, trois mois et quatre jours. Dans quelques minutes, ce sera l’heure dite, tant attendue : je célébrerai comme tous les jours ma rencontre avec cet être merveilleux. Je me souviendrai toujours de ce fameux lundi 3 février 2013 où, assise sur le banc crasseux de mon collège, délavé par les pluies - sous le toit fuyant qui avait décidé d’accueillir un beau jour une tripotée de pigeons qui n’hésitaient pas à laisser quelques offrandes en remerciement - sur lequel personne ne s’asseyait jamais, hormis quelques spécimens de mon genre qui prenaient un malin plaisir à déroger à la norme pour que les yeux tous si absorbés par leur petit écran lumineux – c’était la grande innovation à l’époque – détournent le regard pour me dévisager, moi, Camille, douze ans, et avide de ses regards méprisants. Je m’amusai, comme à l’accoutumée, à saisir les moindres tressaillements de paupières, battements de cils, ridules se formant à ma vue, témoignant du dégoût, de la haine ou parfois même de la pitié, et après les avoir savamment enregistrés dans mon esprit, je les dessinais avec passions et ressentiments. Ce jour-là donc, une jeune et intéressante créature, que je n’avais encore jamais aperçu, ne s’est pas retournée. Cette personne est rentrée dans la cour, a fait quelques pas puis a continué, sans un mouvement, rien. C’est à ce moment que j’ai su que je l’aimais. Je pris alors la décision de suivre cet ange, dont j’appris vite qu’il se nommait Frédérique, partout, en toutes circonstances, pour saisir les moindres aspects de son physique que je me prenais frénétiquement l’envie de dessiner. S’ensuivirent de longs mois de combat acharné envers mes profs qui ne saisissaient pas la raison de mes absences à répétition, envers mes parents qui me privèrent de sortie en l’apprenant, envers ma propre santé qui peinait parfois à suivre lorsqu’il fallait courir pour tenter de suivre le bus par exemple mais j’y parvins. Mon carnet s’emplit alors très vite de dessins réalisés à la hâte, hésitants au début puis affirmés à la fin, m’habituant au modèle, de Frédérique se tenant la tête en cours d’Italien, Frédérique cherchant ses clés, Frédérique se lavant les mains, Frédérique changeant de pantalon, et bien d’autres. Lorsque je n’étais pas près de ce corps parfait au visage doux – c’est à dire rarement -, il habitait mes pensées et ne me restait en tête plus que Frédérique qui devint mon obsession. Ma passion vitale aurait pu continuer si Dominique n’avait pas fait son apparition dans ma vie. Ou plutôt dans celle de Frédérique. Cet être démoniaque a débarqué sans rien dire. Je l’ai vu s’immiscer dans la bulle vibrante d’air tonifié d’amour de Frédérique et moi. Un jour que je guettais Frédérique en pleine discussion avec un groupe d’amis, Dominique débarqua. L’incarnation du diable était un ami d’un membre de ce groupe et cette ordure à peine arrivée fit la bise à chacun d’eux puis pénétra la sphère protectrice de Frédérique pour poser ses lèvres inconnues sur sa peau soyeuse. Une décharge de rage se répandit alors en moi. Je sus ce jour-là que je détestais Dominique. Ce démon, à cet instant précis, a croisé mon regard et planté ses yeux dans les miens. Je détectais dans son regard un mélange de haine et de désir : il allait piquer l’objet de mes désirs et me réduire à néant. Je sus que cet être ignoble savait, qu’il avait trahi mon secret et que je ne pourrai plus suivre ainsi Frédérique sans que Dominique ne le sache. Je me devais cependant de surveiller cette abomination pour que chose pareille ne survienne pas. Je m’en retournais à mon banc, lieu d’origine de mes délices mais aussi de mes supplices, comme le soulignerait Corneille. Voilà plus d’un an que je guette tous les jours de la semaine, assise sur mon allié, matin et soir, les deux silhouettes familières de mon amour et de ma haine qui, de jour en jour, se rapprochent un peu plus. Et pas un jour sans que je manque m’étrangler de rage de mon observatoire que les gens ne prennent même plus la peine de regarder, même pour se moquer, tant ma situation est devenue banale. Pas un jour sans que le rire clair et chantant de Frédérique ne résonne auprès de Dominique qui à chaque fois renvoi à ma vue le même regard s’intensifiant à mesure que cette ordure atteint son objectif. Cette fois-ci, je ne me laisserai pas faire, aujourd’hui, je passe à l’acte. En l’honneur de la fête de ma rencontre avec Frédérique, j’accomplirai ma mission pour que notre passion ardente reprenne et que ma vie ait à nouveau un sens. J’entends les pas pressants de Dominique et les frôlements de veste de Frédérique : ils arrivent. Les voix se rapprochent, ils entrent. Frédérique ne va pas tarder à être à ma hauteur. Plus que quelques secondes avant l’heure de vérité, avant que mon amour reprenne ses droits. Il est là. Je m’élance et saute sur Dominique dont je serre le cou ardemment avec toute la force que mon corps boosté par l’adrénaline me procure. Les élèves sidérés s’arrêtent mais ne bougent plus. Mon âme sœur affolée décampe : tant mieux ce n’est pas son combat. A mesure que mon emprise s’accentue, je sens mon cœur battre un peu plus vite, mes veines pulser en rythme au son de ma respiration de plus en plus haletante. Mon sang se réchauffe, mes organes fonctionnent à plein régime et déferlent dans mes doigts des années de puissante passion, de haine refoulée, de désir caché. Le visage de Dominique n’en finit pas de bleuir. Bientôt, il aura la couleur de la nuit et son regard pénétrant ne pourra jamais contempler plus qu’elle. Mais au moment où je crois que son corps va lâcher et la mort et moi l’emporter, cette bête venue des enfers sourit, d’un sourire terrifiant, et profite de ces quelques secondes d’inattention pour prendre le relais sur moi et me renverser. Je panique mais me débats. Je multiplie les coups que Dominique reçoit sans même sourciller mais que ce monstre ne me renvoie pas. Au contraire, cette affreuse créature relâche la pression de ses mains sur mes bras et approche sa bouche de mon oreille. Puis au dernier moment bifurque pour la poser sur la mienne en un baiser passionné. Mon corps entier éberlué a tôt fait de faire chuter ma colère et j’ai à peine le temps de reprendre mes esprits que Dominique s’empare d’une de ses épingles à cheveux que cette étrange personne s’enfonce dans la jugulaire. Son artère s’ouvre et en un jet fulgurant répand son contenu tout autour de moi. Cet être étrange, ancien objet de ma haine, s’écroule sur moi et son sang chaud, coulant désormais le long de mon visage pour atteindre mes lèvres, me marque à jamais.
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SakimaRomane · il y a
Quelle histoire !! :)
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Elena Hristova · il y a
Ah le triangle amoureux avec toutes les actions extrêmes que cela pourrait comporter, jusqu'au où on pourrait aller pour défendre le territoire de l'amour, quelle est la bonne limite à respecter sans avoir à franchir le point de non retour?
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Margot Swania · il y a
La question reste entière...
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Miraje · il y a
Peut-on laisser un amour même illusoire sans voix ☺☺☺ ?
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