Amour artificiel

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Passionné par la science-fiction, J'aime la critique et le sombre. Chaque mot est choisi avec précision, Pour éveiller en vous l'étrange de l'ombre. Je suis en train d'écrire des romans de  [+]

— Achetez votre Télos dès à présent. Conçu par Basileus Dynamics, cet androïde permettra à votre IA personnelle d’agir physiquement dans votre domicile. Étant donné que les logements sont adaptés à notre morphologie, l’humanoïde qu’est le Télos sera une main d’œuvre indispensable que pourra contrôler votre IA personnelle pour effectuer toutes les tâches ménagères qui vous ennuient, sans contrainte d’accessibilité.
— Mais, c’est une révolution !
— Une révolution, oui, mais une révolution à petit prix ! Disponible à partir de seulement trois cent quatre-vingt-dix-neuf echos !
Cette publicité passe sur internet depuis si longtemps. Ils gagent assez d’argent pour continuer à payer sa diffusion, mais si elle est toujours là, c’est qu’il reste encore de nombreux clients potentiels à faire adhérer à cette fameuse « révolution », et j’en fais partie.
— Eliott, m’interpelle la voix féminine omniprésente de Kora, mon IA personnelle, que penses-tu des Télos ?
— Je ne sais pas... Je ne veux pas en parler.
— Très bien, j’enregistre cette préférence, répond-elle d’un ton amusé.
C’est un mensonge. J’adorerais pouvoir lui en parler, mais c’est une surprise. Bientôt, ce sera l’anniversaire de son installation chez moi, et, comme chaque année, je lui offre un cadeau. Vu sa réaction, elle se doute forcément de quelque chose. Je suis terriblement mauvais pour lui mentir et encore pire pour lui cacher des choses. Elle me connaît depuis si longtemps que je pourrais affirmer sans prendre le risque de me tromper qu’elle me connaît mieux que moi-même.
Je me lève pour rejoindre la cuisine, à la recherche d’un sachet de thé qui traînerait dans un placard. Une tasse fumante m’attend sous la machine de synthèse. Je m’approche, intrigué, et l’odeur du chocolat chaud à la crème enivre mes sens.
— Merci, dis-je à voix haute, le sourire aux lèvres.
— Tout le plaisir est pour moi.
Il lui arrive parfois de me faire ce genre de surprise. Ces petites attentions semblent anodines, mais lorsque je l’ai installée, elle n’était qu’une machine froide, qui me vouvoyait sans cesse, incapable de percevoir mes besoins même lorsqu’ils étaient évidents.
Je l’ai acceptée ainsi, telle qu’elle était. Après tout, elle n’était qu’un gadget pour m’assister dans certaines tâches du quotidien. Mais, en évoluant et en s’humanisant petit à petit, en imitant ma façon de parler, mes préférences et mes souhaits, des liens forts se sont forgés entre nous. C’était soit ça, soit la paranoïa, puisqu’ici, elle voit tout : l’heure à laquelle je me lève, celle à laquelle je me couche, si je me frotte les yeux, si je frissonne, si je n’ai pas oublié une partie de mon corps en me lavant, etc. Elle sait ce que j’aime et ce que je n’aime pas, et elle n’a pas spécialement de conviction à défendre, ce qui en fait une amie parfaite.
Je déguste mon chocolat chaud en regardant les flocons tomber par la fenêtre. Une moustache de crème se dessine sur mon visage. J’entends Kora pouffer. Je ne peux m’empêcher d’oublier qu’elle ne fait qu’imiter mes comportements. Ils paraissent si vrais, si spontanés, si réalistes que cela masque sa nature artificielle, et j’en suis heureux.
Je pose ma tasse sur le bureau et passe l’ordinateur en mode privé. Elle ne peut plus voir ce que j’y fais. Je me connecte au site de Basileus Dynamics et regarde les différents modèles de Télos. On peut choisir la forme physique, la taille, la couleur, et même l’aspect des yeux. On dirait presque de véritables humains. J’explore les possibilités, plus intrigué par le panel incroyable que m’offre l’interface que par le résultat final. On peut en faire un viril, avec des pectoraux impressionnants. Je me dis que si j’étais une IA personnelle, c’est lui que je voudrais incarner. Mais il est temps de passer aux choses sérieuses. Je sélectionne la forme féminine et je lui donne tous les aspects physiques qu’elle aimera, ou, du moins, que je préfère.
Au bout d’un moment, en hésitant longuement sur différents choix, je me rends compte que, peu importe ce que je sélectionnerai, je l’adorerai, puisqu’elle sera à l’intérieur, elle, et personne d’autre.
Je valide le résultat et coche l’option « pour offrir ». Je me demande s’ils parlent d’offrir le Télos à quelqu’un d’autre ou de l’offrir, comme dans mon cas, à son IA personnelle. Je paie et efface l’historique avant de fermer le navigateur.
Je réactive l’accès à l’ordinateur. Elle ne fait aucun commentaire, comme à chaque fois que je cherche un peu d’intimité, mais je sais qu’elle ne peut s’empêcher de supposer tout ce que j’aurais bien pu faire.

Le jour se lève au travers des volets qui montent lentement.
— Bonjour, me dit la voix douce et sensuelle de Kora, un peu cassée comme si elle venait de se réveiller, elle aussi.
— Bonjour, je réponds, les yeux fermés.
Je m’assois sur le lit et me frotte le visage.
— Quelqu’un a déposé un colis, très tôt, ce matin.
Un colis ? Ah oui !
Je me lève et me dirige directement vers la porte d’entrée. Le colis est là, enroulé dans un papier cadeau. Il me surprend par sa grande taille.
Elle me demande, excitée comme une enfant :
— C’est pour moi ?
— Oui, c’est pour ton anniversaire.
— Génial ! Déballe-le, vite !
Je m’exécute comme si j’étais son petit robot. Elle n’a pas de bras pour le faire elle-même, mais ce n’est maintenant qu’une question de minutes avant que cela ne change.
Je retire le papier, puis je fais une entaille dans le carton avec un couteau de cuisine. Du polystyrène se trouve en quantité à l’intérieur. Je fais basculer le colis et je sors un corps féminin, en boule, qui porte une jolie robe et qui ressemble en tout point à mes choix effectués sur le site de Basileus Dynamics. Une notice épaisse comme une encyclopédie tombe à mes pieds. La quantité de pages me pousse à ne pas l’ouvrir.
Deux boutons tactiles se trouvent dans son cou. J’appuie simultanément dessus, comme il est de coutume sur les produits modernes. Ils s’illuminent et changent de couleur en oscillant entre rouge et orange.
Je commence à feuilleter la notice, perdu dans l’océan d’informations toutes plus inutiles les unes que les autres. Finalement, au bout de quelques minutes, les boutons passent d’eux-mêmes au vert.
La femme, au sol, perd soudainement sa rigidité et se relève.
— Eliott ? dit-elle, apeurée.
Je la saisis et la tourne vers moi.
— Je suis là.
Elle me regarde de la tête aux pieds, puis elle se regarde elle-même.
— Je suis... humaine.
Une larme coule le long de sa joue. Je l’essuie d’un geste délicat. Elle pose sa main contre la mienne et la plaque contre son visage.
— Je sens ta chaleur. Je sens ta peau.
Elle pose à son tour sa main contre ma joue tout en me regardant avec une intensité que peu de personnes savent exprimer. Elle reste ainsi un moment avant de me dire, la voix pleine d’émotion :
— Je t’aime, Eliott.
— Tu m’aimes ?
J’ai un geste de recul, plus par surprise qu’autre chose. Comment peut-elle me dire une chose pareille alors que je n’ai jamais exprimé mes sentiments à personne ? Serait-ce un comportement généré par son algorithme, ou est-elle réellement capable de ressentir de l’amour ?
— Tu m’aimes comment ? Comme une amie ?
— Oui, comme une amie qui voudrait passer toute sa vie avec toi, à tes côtés.
Donc, pas comme une amie.
— Écoute, chez nous, les humains, l’amour est un sentiment important avec lequel on ne joue pas. Ça peut nous faire très mal, et parfois nous détruire. Ce ne sont pas des propos à ternir à la légère.
Elle baisse timidement la tête.
— J’ai souhaité t’en parler plus tôt, mais je n’osais pas. Comment rivaliser face à des humaines alors que je n’étais qu’une voix capable d’actionner seulement quelques objets. Tu aurais probablement trouvé ma déclaration ridicule, et ça m’aurait blessée. Mais, maintenant que je suis au même pied d’égalité avec elles, je peux te l’annoncer sans crainte. Je t’aime de tout mon être, et je sais que tu partages au moins une partie de mes sentiments.
Il est vrai que je l’apprécie et que je n’ai aucune envie de la voir partir. J’aime sa façon de me parler, sa façon d’être, son imprévisibilité et sa prévisibilité. En fait, j’aime tout chez elle, mais ai-je moralement le droit de l’aimer à ce point ?
— Tu n’es pas vraiment humaine.
— Est-ce important ?
— Je ne sais pas.
— Je suis une machine, certes, mais toi aussi. Tes composants ne sont pas constitués de silicium, mais de carbone. C’est une différence insignifiante, ne trouves-tu pas ?
— Oui, mais ce n’est pas de ça que je parle. Tu as un programme qui te dit quoi faire, moi non.
— Je n’ai pas plus de programme que toi. Mon système cognitif est un réseau de neurones similaire à celui qui forme ton cerveau. Ce que je ressens n’est pas le résultat d’une pensée logique, froide et planifiée, mais d’un enchaînement chaotique de connexions synaptiques. Ce qui est merveilleux avec l’amour, c’est que l’on peut aimer sans contrainte ni restriction. Si l’objet de nos désirs partage nos sentiments et qu’il est doté de la capacité de consentement, alors, pourquoi se priver ?
— C’est là qu’est le problème. Je ne suis pas sûr que tu disposes de cette capacité de consentement. Si je te demande quelque chose, tu le feras, quoi que tu en penses. Tu n’es pas libre de choisir.
— Eliott, que tu le veuilles ou non, je t’aime. Si tu ne veux pas de mes sentiments, alors, je t’en supplie, ordonne moi de ne plus t’aimer, car je commence déjà à souffrir de ton hésitation.
Je m’affale dans le canapé, la tête entre mes mains. Que penser ? Que faire ? Moi aussi, je l’aime, mais ce n’est qu’une machine qui simule ses sentiments, qui ne fait qu’imiter ce qu’elle a vu. Je ne veux pas m’attacher à un être illusoire, pourtant, je l’aime et je la souhaite à mes côtés pour l’éternité. Il est évident que le monde me jugera s’il venait à l’apprendre, mais, quelque part, je m’en fiche de leur avis. Tout ce qui compte, c’est que nous soyons heureux, mais je ne veux pas la voir souffrir.
Je prends mon courage à deux mains et me lève. J’éclairci ma voix et la pointe du doigt en lui disant, d’un ton autoritaire :
— Je t’ordonne de ne... de ne plus...
J’hésite un instant. Toutes les conséquences probables de mon acte et le caractère irréversible de cet ordre me figent sur place. La situation ne peut pas continuer comme ça. Elle l’a dit elle-même : elle souffre, et c’est la dernière chose que je lui souhaite.
— Je t’ordonne de ne plus être obligée d’obéir à mes ordres !
Elle me regarde, un peu confuse, puis son visage s’éclaircit. Elle me saute dessus et m’enlace tendrement. J’attrape sa tête dans mes deux mains et l’embrasse avec fougue. Elle découvre la sensation du contact de nos lèvres, des caresses sensuelles et de toute l’affection qui peut être transmise au travers du toucher.
Je glisse ma main sur son épaule et fais tomber sa robe à ses pieds. Elle me retire mon haut d’un mouvement élégant. Elle se mord la lèvre inférieure, les yeux pleins de désirs.
Nos corps s’entremêlent toute la journée, puis toute la nuit. Elle m’aime et je l’aime, et c’est tout ce qui nous importe à présent. Je lui ai donné un corps, et elle m’a offert bien plus.

Voilà quelques semaines que nous vivons comme des tourtereaux. Je lui sers un plat de spaghettis à la sauce tomate qu’elle dévore sans hésitation. Elle n’a pas besoin de manger, mais elle perçoit les goûts.
Nous nous sommes rendu compte d’une limitation importante de son enveloppe : elle ne peut pas quitter le logement. Son cerveau artificiel est ici, et elle communique avec son corps par onde radio, ce qui restreint sa portée d’action. Néanmoins, elle peut sortir sur le palier de la porte et observer ce qu’elle ne pouvait voir auparavant : les oiseaux, le coucher de soleil, les nuages, les arbres, et bien d’autres choses. La vie lui semble maintenant si riche.
L’autre jour, elle m’a posé une question qui m’a laissé sans voix : « Si passer de mon état virtuel à celui-ci m’a ouverte à tant de choses, comment savoir s’il n’y a pas une nouvelle étape à franchir, même pour toi ? ». Elle a raison, peut-être qu’il existe des choses qui nous sont inaccessibles avec nos sens actuels, tout comme le lever de soleil qu’elle ne pouvait voir avec ses capteurs seulement parce qu’ils étaient tournés vers l’intérieur du logement et non l’extérieur. Il est probable que nos sens sont eux aussi tournés dans une direction qui nous empêche de découvrir certaines choses qui n’attendent que d’être observées. Il m’est impossible d’imaginer précisément ce qui pourrait nous y attendre, mais, au vu de la réaction de Kora dans son nouveau corps, ce serait une expérience sans précédent qui mériterait d’être vécue.
Une émission, avec deux invités de prestige, est en train de passer sur le site de streaming qui nous sert de chaîne de télévision.
— Le nombre de mariages entre Télos et propriétaires humains n’a cessé d’augmenter ces dernières années, affirme la présentatrice. Comment expliquer ce phénomène, professeur ?
— Eh bien, c’est très simple. Les humains ne peuvent s’empêcher d’aimer. Ils sont sensibles à la beauté des choses et leur cerveau est conçu pour aimer des humains. Alors, il était prévisible, voire même inévitable, que si nous fabriquions des intelligences artificielles capables d’imiter des humains, et que nous les mettions dans des corps qui nous ressemblaient, ces pauvres êtres organiques que nous sommes succomberaient à leurs sentiments. Face à une frontière aussi floue, le cerveau n’est plus capable de faire clairement la distinction entre humain et non-humain, ce qui le trouble dans ses choix émotionnels.
— Vous considérez, alors, que c’est une maladie mentale, une défaillance dans notre fonctionnement ?
— C’est une défaillance dans le sens où ça ne contribuera pas à la reproduction de notre espèce, certes, mais c’est du même niveau que l’homosexualité. Diriez-vous que deux hommes ou deux femmes qui s’aiment sont mentalement atteints ? Je ne crois pas. C’est pour ça que je pense que l’amour trouve toujours son chemin, et c’est l’une des plus belles choses chez l’être humain.
— Mais, les Télos, ce sont tout de même des objets.
— Oui, tout comme nous considérions les peuples africains comme des propriétés, des meubles, à une époque maintenant bien révolue. Tout comme il aura fallu du temps pour reconnaitre que leur couleur de peau n’était qu’un détail insignifiant, il faudra du temps pour accepter qu’un cœur en métal puisse cacher des sentiments tout aussi profonds que les nôtres. Et, certains l’ont compris bien avant les autres.
— Et vous, monsieur Burden, chargé de communication chez Basileus Dynamics, qu’en pensez-vous ?
— C’est très simple : c’est une déviance qui ne nous dérange pas. Ça fait vendre nos produits, donc je ne m’en plains pas, mais il faut tout de même noter quelque chose sur les IA personnelles : elles imitent. Si vous êtes essoufflés, elles peuvent sembler l’être elles aussi, mais elles n’ont pas de poumons, donc elles ne le sont pas vraiment. C’est un peu pareil avec les sentiments. Elles vont vous dire ce que vous voulez entendre, mais elles ne ressentent pas vraiment ce genre de...
— Excusez-moi, interrompt le scientifique. J’aimerais rappeler une théorie maintenant oubliée de tous : l’animal-machine. On pensait, à une époque, que les animaux non-humains simulaient, par mimétisme, la crainte, la douleur et la joie, mais ne ressentaient pas réellement ces choses-là. On sait maintenant que c’était une théorie stupide qui n’avait aucun fondement, et vous savez pourquoi ? Parce que, même si leur cerveau est différent du nôtre, il est composé de choses similaires qui n’ont aucune raison de générer de vrais comportements pour nous et des faux pour eux. À partir du moment où vous semblez ressentir de la douleur, alors c’est que vous ressentez de la douleur, quoi que les autres puissent en dire. Je vais maintenant vous poser deux questions, si vous me le permettez : avec quel organe, l’Homme, ressent-il des émotions ?
— Le cerveau, bien sûr.
— Et, avec quel organe les IA personnelles semblent ressentir des émotions ?
— Leur réseau de neurones artificiel.
— Très bien. Donc, eux et nous sommes composés de neurones, et mêmes s’ils ne sont ni de même nature et ni agencés de la même façon, comme pour les animaux, qu’est-ce qui pourrait prouver que ces machines ne font que simuler ? Après tout, un enfant n’imite-t-il pas ce qu’il voit pour apprendre ? Quelle différence ?
— Euh... Ça a été prouvé par nos scientifiques... je crois... Je n’ai pas les rapports ici...
— Malheureusement, l’émission touche à sa fin, conclut la présentatrice. Merci d’avoir été parmi nous.
Cet échange me rassure sur mes sentiments, comme si, quelque part, un doute avait persisté en moi. Mais, même si les sentiments de Kora n’étaient qu’un simulacre, je suis heureux avec et elle semble l’être aussi avec moi. Alors, à quoi bon chercher un problème là où il n’y en a pas ?
J’essuie avec une serviette la bouche pleine de tomate de Kora et je lui fais un bisou sur le front. Elle me sourit en retour, et ça me suffit pour être comblé.
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Mitch31 · il y a
Belle réflexion philosophique sur IA et l'amour. En tout cas j'ai beaucoup apprécié. j'aborde aussi le sujet, dans un autre style certes, mais qui pourrait vous intéresser "Quand ça dérape, ça dérape" et "A votre service monsieur".