Amitié

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Pas très bricoleur, plutôt rêveur, je me suis mis hier à écrire des histoires et j'éprouve aujourd'hui le besoin de les partager.J'aime lire les textes des amis qui ne sont pas forcément  [+]

Image de Hiver 2020

Je suis un petit gris.

On allait sur le sentier mouillé.
J’accompagnais mon père équipé comme un pro de la pêche à la mouche. Les gouttes de pluie perlaient sur le ciré vert que je détestais.
Il ne fallait pas se faire voir. Je devais rester à distance. Observer. Apprendre !

La mouche, une plume prélevée sur un coq de bruyère, animée par une savante combinaison entre dextérité du poignet, flexible de la canne à lancer, et nylon invisible, entamait une danse hypnotique à la surface de l’eau translucide.
La truite par la mouche abusée gobera l’hameçon fatidique !
On remontait le courant. L’eau qui courait entre les roches couvrait nos chuchotements. J’avais huit ans.

De ce jour, je garde en mémoire l’odeur de la mousse humide du sous-bois. Je revois ployer les feuillages détrempés.
Je me fondais dans la palette des verts où jouait la lumière. Un tapis clair trahi par une pervenche solitaire me mit la tête à l’envers. Je revois une armée d’escargots pour qui ce fut jour de fête. Est-ce l’étonnante grâce de leur course ralentie qui m’invita à la contemplation ? Dans leur coquille astiquée de gris, ils crânaient toutes cornes dressées, mais ce n’étaient que couronnes tronquées… Survint alors, énorme et rutilant, le bel escargot de Bourgogne ! Sa Majesté les fit soudain tous semblables et si petits !
Un rayon de soleil ami entra en scène. Ce fut l’explosion !
Une myriade de papillons dispersa, loin du ruisseau, le peu d’intérêt qu’il me restait pour la passion de mon père.

— Kevin ! hurla mon père. Regarde au moins… sinon tu ne sauras jamais !

Il semblait contrarié.

Théo, complice et attentif, ne se serait pas laissé distraire. Il n’aurait pas déçu son père.

***

Avant de comprendre que ce ne serait jamais possible, je rêvais de devenir Théo.

Théo brillait sur un petit univers que je prenais pour le monde. En fait, notre monde se résumait : à l’école du quartier, aux élèves qui la fréquentaient, aux voisins qu’on croisait, aux parents émerveillés de l’avenir dans lequel ils nous projetaient.
Du haut de ses huit ans, Théo montait en gammes. Modèle réduit du businessman qu’il allait devenir, il charmait déjà tout ce petit monde.
Nous n’étions pas encore amis.

Avant même d’entrer au collège, je compris que n’est pas Théo qui veut.
Dans la cour de récréation où il faut se faire une place, j’ai dû jouer des coudes.
J’ai fait mon intéressant, j’ai menti, j’ai triché, je me suis battu, pour, au final, un succès très mitigé. J’en ai attiré des moins forts que moi, ils ne furent pas nombreux.

Je criais pour me faire entendre. On se taisait pour écouter Théo.

Théo nous dépassait tous d’une tête. Ses yeux verts subjuguaient les filles. Quant aux garçons, ils jalousaient sa popularité. Au début, il ne me prêta guère d’attention. Pourtant, à force de patience et d’observation, je sus comment me rendre utile auprès de lui.
Dans un premier temps, ce fut fort humiliant. Je lui servais de faire-valoir. Il fallut pour grandir supporter les sarcasmes de sa Cour, mais le jeu en valait la chandelle.
Gravissant un à un les échelons de son estime, mon ascension dans la hiérarchie de la cour de récréation fut inéluctable.

Je dus démontrer, sans faillir, que mon nouveau statut n’était nullement usurpé. Aux côtés de Théo, j’encaissais les provocations sans broncher. Ne pas les supporter m’aurait valu de passer à l’ennemi.
Je désirais tellement devenir l’ami de Théo… Je me mis à son service en menant campagne pour le faire élire délégué de classe.
Pour toutes les filles qui lui tournaient autour, je devins le zélé messager. Je fus généreux avec les bonbons que je volais pour lui. Je fis de mon mieux pour que, de mon travail, il récolte les fruits.
Pour faire comme les autres, j’ai harcelé le gros Momo. Théo n’a pas apprécié, alors j’ai décidé de protéger Momo.
Je me suis fait virer de la classe rien que pour faire rire Théo. De rigolo je suis devenu sympa. Le temps se chargea du reste.

Nous étions différents. Théo captait la lumière, j’apprenais dans l’ombre.
Je rêvais, il agissait.
Je compris plus tard combien ma présence le rassurait. Ma fragilité lui donnait des ailes. Non, il ne se nourrissait pas de moi. J’allais dans son sillage, cela me protégeait.

Au collège, nous devînmes véritablement complices.
On aima les filles bébêtes qui riaient devant des gars qui frimaient. Les profs désabusés qui laissaient gentiment couler. L’herbe qu’on goûta dangereusement. On aima infiniment le sexe sur le NET, les pseudos sous lesquels on se cachait, nos premières soirées alcoolisées, les mensonges à nos parents embrouillés… On aima délirer pendant qu’il en était encore temps.

Se profila, envahissant et sournois, l’enjeu majeur de mon adolescence. Quelle copine accepterait de coucher avec moi ?
Pour Théo, c’était fait, plusieurs fois même. Il m’avait raconté avec moult détails ses ébats avec Eva, Mylène, Charline… des gourmandes qu’il disait ! Autant de filles pour moi inaccessibles ! Je n’avais ni le physique, ni le légendaire phrasé de Théo.
Complexé par un sexe ridicule, au regard de ceux exhibés sur la toile, je me rangeais à l’idée qu’avec ma silhouette et mon visage peu avantageux il me faudrait rêver longtemps.
Sans doute conscients de mes handicaps, mes parents m’offrirent un abonnement à la salle de sports, celle là même où flambaient ceux qui n’en avaient pas besoin.

J’aurais aimé que Théo éconduise quelques-unes des beautés qui se pressaient autour de lui. Espéré qu’ensuite, les belles éplorées se jettent sur moi. Mais ça ne se passait pas comme ça. Il m’arriva de servir de confident à l’une d’entre elles. Longtemps, Priscilla s’épancha sur mon épaule, sans même me voir.

— Fais-les rire ! M’encourageait Théo.

Je traversais les affres d’un désert aride au côté d’un ami qui me dessinait des mirages. Des mirages dans lesquels je rêvais d’exister.
Le temps s’étira exprès pour attiser le feu de mes hormones. La salle de sport ne me faisait pas bander.
Théo me mit sur la voie, quand à quelques mois du bac, il sut convaincre, mes parents que, sans une aide extérieure, j’irais droit dans le mur. L’étudiante avec laquelle j’étais censé me remettre à niveau était en fait la sœur d’une de ses ex-conquêtes. Une fille brillante qui selon Théo avait besoin de se faire un peu d’argent, de sortir le nez de ses bouquins et de s’encanailler.
Le sérieux de l’étudiante impressionna mes parents, autant que me parut étrange le style très vieille France de cette nana à peine plus âgée que moi. Léa préparait Science Po et respirait l’ennui.
La première fois que je me rendis chez elle, je faillis faire demi-tour. Je me ravisai en m’imaginant faire des bonds devant les listes de résultats du Bac.
Dans la chambre d’étudiant rue Saint-Vincent tout me parut austère. Léa avec ses cheveux attachés et ses grosses lunettes me fit penser à madame Mirette ma maîtresse de CM2. Avec madame Mirette on ne rigolait pas. Devant une petite table de travail très encombrée, nous nous sommes installés. Je lisais à haute voix, dans un anglais pitoyable, un texte auquel je ne comprenais strictement rien. À mes côtés, Léa se concentrait afin d’évaluer mon niveau. Je la vis défaire machinalement ses cheveux, ôter ses lunettes, et prendre une profonde inspiration. Elle bâillait maintenant.
— Ce n’est pas brillant ? je t’ennuie ? risquais-je penaud.
— Not at all Kevin… Do you want a coffee?
Elle sortit deux gros verres de cantine, un pot de Nescafé, et ajouta de l’eau dans la bouilloire. Elle se tourna vers moi. Son sourire en disait long.
— Je suis nul, tu te moques ?
— Pas du tout Kevin… Je te regarde, c’est tout.
Léa se tenait de profil, à contre-jour. Elle secoua ses cheveux brillants et bouclés. Dans le rai de lumière, sa silhouette se détacha miraculeusement. Elle alluma une cigarette, m’en proposa une. L’avais-je seulement regardée ? En fait, elle était vraiment très jolie. Non non, jolie ne convient pas. Léa resplendissait !
Mon verre de café brûlant roula sur le parquet. Je me détestai.

Nous voilà précipitamment à genoux afin d’éponger ma maladresse. Je bredouille de minables excuses. Nous nous frôlons. Je la respire. Son mélange de rose et d’hormones soudain m’émoustille. Mes yeux se plantent dans son décolleté. Elle s’en aperçoit. Elle se relève et je vacille. Elle rit. Son visage est une fête. Son manège fait tourner ma tête. Je m’assois sur son lit. Elle me rejoint. Maintenant, elle me sourit et son café refroidit. L’impitoyable vert de ses pupilles scanne l’intérieur de mon crâne. Mes pensées ne sont plus à l’anglais, j’ai honte. Je me sens nu. Je balbutie… Léa pose un doigt sur mes lèvres.

— Chuuutttt !

Je tremble.
Notre premier baiser sera maladroit. Nous nous rattraperons.
Pour Léa comme pour moi, ce fut la première fois.
Merci mon Théo.

Dans les mois qui suivirent, Léa et moi avons exploré dans la démesure des chemins d’amour, aux antipodes des écrans qui faillirent me priver d’elle.
Pas un mot ne saurait définir notre délicieuse aventure. Le satin de la peau de Léa, avec la soie et la dentelle pour ultimes barrières. L’infinie délicatesse des caresses sur nos corps emmêlés… Pas un mot, non !
Quand il me fallut redescendre, ce fut avec l’intention d’expédier au plus vite une parenthèse obligée.
Léa réussit son concours d’entrée à Science Po. Moi, je fus logiquement recalé au bac, mais je m’en fichais ! Le bonheur occupait toute la place, il n’en restait plus pour les regrets.
Théo décrocha son bac avec les félicitations du jury.

Plus tard, je me dirigeais vers là où on voulut bien de moi. Études d’ethnologie.
Théo, dans son école de commerce, brillait. Il ne savait faire que ça. Il réussissait à suivre un programme impossible, tandis qu’en parallèle, il développait une application de services. Sa Start-up rapporta tout de suite beaucoup d’argent. Cela lui valut de nombreux éloges dans les médias.
Nous habitions un bel appartement dans le 6e arrondissement. Une colocation déséquilibrée puisque la contribution de mes parents et mon travail au Mac Do ne suffisait pas à payer la moitié du loyer. Théo s’en foutait.
Léa me manquait. Elle effectuait sa troisième année d’études à San Francisco.
À des mois loin l’un de l’autre, il me restait Skype et puis Théo… Théo qui draguait sur Tinder et s’évadait dans le monde d’Harry Potter.

Je revoyais notre enfance. Il me manquait les papillons, les escargots et l’innocence… Petit gris, je courrais doucement sur la mousse tendre de son ventre, bien au chaud dans sa grande maison beige. Il me revenait la magie de nos premiers émois. Ceux dont jamais plus nous ne parlions. Je ne saurais dire si nous étions filles ou garçons avant de devenir de vrais amis.

À son retour des États-Unis, Théo accepta que Léa partage notre colocation.
Ce fut l’ivresse ! Le point d’orgue de notre jeunesse !
L’appartement vibrait au son d’une fête permanente. Tout nous souriait. Nous allions tout réussir. J’avais trouvé ma voie. Léa visait l’ENA en même temps qu’elle m’inondait d’amour. Théo transformait tout ce qu’il touchait en or. Nous étions comme deux frères.
Théo me fascinait. Cela amusait beaucoup Léa de voir que rien, jamais, ne pourrait nous séparer.
Théo avait découvert la Léa que j’aimais. Tous deux s’entendaient maintenant à merveille et pour moi cela compta plus que tout. Je tirais une grande fierté du fait que Théo apprécie enfin mon amie.

Puis, il y eut le Kenya, l’Afrique… Deux mois pour boucler mon mémoire sur la corruption et le braconnage dans les parcs nationaux. Une affaire rondement menée, car Léa me manquait trop. Je terminais mes interviews bien plus vite que prévu. J’allais faire la surprise à Léa.
Ce fut galère de changer mon billet de retour. Galère pour moi, pas pour le directeur du parc qui apprécia que je n’aie pas écorné son image. Ce monsieur connaissait du monde… Il régla l’histoire en promettant à un « cousin » quelques grammes de poudre de corne de rhinocéros. Je revins gratuitement par un avion-cargo piloté par un autre de ses cousins.

Le Paris qui m’accueillit avait rangé ses couleurs d’été. Personne aux terrasses des cafés. Il était encore tôt, mais quand même ! le contraste avec Nairobi fût saisissant.
Qu’importe, puisque dans quelques minutes j’allais retrouver ma Léa.
Auparavant, un petit détour par la boulangerie pour faire provision de viennoiseries.

Ah ! L’odeur de la cire sur le bois de l’escalier… Trois étages montés quatre à quatre… Petit déclic de la clé dans la serrure. Je referme doucement. Il fait sombre dans l’appartement. Les persiennes sont fermées…
Sur la table du salon, une bouteille de Mumm cordon rouge, aussi un cendrier plein, deux verres vides et puis parterre un amoncellement de fringues. En silence, je m’avance vers notre chambre… elle est vide.
Je prête l’oreille. On chuchote dans la chambre de Théo. La porte est restée entrouverte. Il susurre à l’oreille d’une de ses conquêtes. La fille lui répond… Je reconnais sa voix.
Je m’approche.
C’est elle ! Elle est de dos. Nue. À cheval sur l’animal.
Théo a les mains sur les fesses de Léa. C’est abominable ! Je reste figé, spectateur d’un horrible ralenti.

***

Je vais très mal. Je comprends que Léa ait choisi Théo. Au fond je n’étais pas légitime.
Je n’étais qu’une pâle doublure.

Je suis retourné sous les frondaisons, au royaume des escargots.
Sur la mousse, la terre, et la pierraille des chemins, paressait une ribambelle d’escargots, tous habillés de gris. Pas un Bourgogne à l’horizon. Seulement un petit monde paisible occupé à glisser dans la plus parfaite harmonie.

L’infirmière est venue pour la piqûre… J’ai glissé dans un profond sommeil.

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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Une belle émotion dans cette histoire qui a des airs d'authenticité.
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Jipe ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
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Oka N'guessan · il y a
L'adolescence une sacré période , 2 voix, je vous invite aussi a aller voter pour moi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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coquelicot Coquelicot · il y a
Une vraie histoire d'ado, avec tous ses compromis et ses souffrances.
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Fred Panassac · il y a
Les dangers de l’adolescence, la fascination d’une amitié vénéneuse. Histoire émouvante et qui sonne juste.
Mes voix *****

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Jipe GIRAULT · il y a
Ravi que vous ayez apprécié cette nouvelle inspirée d'une histoire presque réelle.
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JAC B · il y a
Un beau personnage qui suscite l'empathie et puis les petits gris sont si harmonieux dans leur jardin ! Leur trace , chemin diamant vaut autant que celle d'un Bourgogne bouffi ! Encore un joli moment de lecture, merci Jipe.*****
Image de Jipe GIRAULT
Jipe GIRAULT · il y a
Merci, "chemin diamant" j'aime.
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Zou zou · il y a
rester soi même...toujours , mes voix !
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Jipe GIRAULT · il y a
Absolument. Merci.
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Chantane P. · il y a
Un bon moment de lecture
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Petit Soldat De la Poésie · il y a
Touchant
Bonjour et Bonne année 2020

Pensez à cliquer sur ce lien pour voter mon histoire. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

Merci beaucoup

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Felix Culpa · il y a
Une belle et très touchante histoire. Qui va piano va sano, comme l'escargot, qui va nano va lontano. Mes 4 voix pour ce beau récit Jipe . Je vous invite à rire : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

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