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Amies/Ennemies

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Mynna F

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Vous avez certainement déjà rencontré Cédric, c’est le jeune homme du troisième, il doit être là depuis 6 mois, peut-être davantage, les années défilent et on ne prend jamais le temps de connaître vraiment ses voisins. Non ? Si je vous assure il habite ici, 1m85, brun, la petite trentaine, élancé avec un léger accent chantant.
Comment ça vous l’avez peut-être déjà croisé mais sans certitude ? Monsieur tout le monde ? Non il a cette tonalité si caractéristique du sud dans sa voix. Ah évidemment si vous ne lui avez jamais adressé la parole il ne risque pas de vous répondre, et ce son vous aura échappé....
Donc, je vais vous le présenter, si je vous parle de lui, de ce qu’il aime, de ce qu’il craint, de ses doutes, de ses illusions, de ses habitudes, de ses tourments, de ce qui le touche, ou qui le rend joyeux, de ce qui l’irrite, de ce qui l’attriste, de ce qui l’accable ou ce qui l’enflamme, alors, la prochaine fois qu’il traversera ce même hall d’entrée, celui-là même où nous nous trouvons, vous le reconnaitrez.

Il est monté à Paris il y a quelques mois pour travailler en qualité d’ingénieur qualité dans l’aéronautique. Il a finalisé sa formation sur Toulouse et a eu une opportunité de poste dans notre capitale.
Cédric vient de Roussillon, un charmant petit village du sud de la France qui se trouve sur une colline à l’est d’Avignon. La ville ne compte que 1 300 habitants, mais les touristes affluent pour admirer ses carrières. La ville elle-même est une ode à l’ocre qui l’entoure, toutes les maisons du village sont teintées d’orange, de jaune ou de rouge en accord avec la campagne alentour. Celle de Cédric n’a pas échappé à la règle et les couleurs de son enfance brillent de tons fauves et ensoleillés. Il est très attaché à ses racines, ses amis, sa famille, tous ses proches se trouvent dans cette commune où il a grandi. Il a quitté une première fois ses pénates pour réaliser ses études, mais il logeait chez une tante qui le considérait comme son propre fils, il a donc été choyé et profitait de son temps libre pour retourner chez les siens.
Paris c’est différent, déjà il y a ce poste qui lui prend tout son temps et surtout c’est loin, trop loin pour s’y rendre le week end. Au début il allait à Roussillon une fois par mois, mais rapidement il a ramené du travail le samedi à la maison, et le dimanche, il était trop fatigué pour envisager autre chose que du repos. De toute façon il n’avait tissé aucun lien et ignorait comment séduire une ville telle que Paris. Petit à petit c’est devenu son rythme, sa vie, et il ne visitait ses ascendants que pour les grandes occasions, trop rares.


Un de ces soirs, ceux où le jour décline, trop tôt, ceux où la brume et la pluie crachent sur Paris, ceux où la solitude et la morosité s’abattent sur vous, comme ça, sans en comprendre vraiment la raison, et bien durant une de ces soirées, Cédric l’a rencontrée, au détour d’un bar anonyme.
Il s’est senti compris et moins esseulé, et c’est là que leur histoire a commencé.
Elle a su le réconforter, embrasser, embraser même sa détresse pour l’ériger à son paroxysme puis la dissoudre jusqu’à lui en faire oublier l’origine. Grâce à elle, il regardait différemment son mal être, il s’échappait et s’évadait en pensées dans ses vallées pourprées. Il parvenait à sentir le vent chaud de son pays lui caresser la peau, à se réapproprier les effluves de lavande qui venaient lui chatouiller les narines, il pouvait se délecter psychiquement des plats épicés parsemés de marjolaine et de basilic de sa mère. Même son ouïe, décuplée, pouvait saisir de si loin le chant des cigales et le clocher de l’église sonnant l’heure du bonheur.
Elle est devenue insidieusement son âme sœur. Rapidement il a été dépendant de ces moments passés ensemble, ces intervalles d’égarements, de fuite, elle l’a épaulé, a épousé sa peine, flouté son horizon à venir pour qu’il résiste à la vacuité du quotidien. Son abîme s’est alors réincarné peu à peu en insignifiance et Cédric avait l’illusion de moins souffrir, préférant le vide à la douleur. Parfois même, en sa compagnie, de fulgurants instants de gaieté l’envahissaient et l’enivraient d’allégresse.
Les lundis (tous les jours de la semaine se sont vite déguisés en de perpétuels lundis pour Cédric tant la discordance entre sa vie d’avant et la pesanteur indéfectible de sa « mission » était intense), tout au long de sa journée, il ne pensait qu’à elle, qu’au moment de leurs retrouvailles, passionnelles et intenses.
A peine montait-il dans le métro pour regagner son domicile qu’il avait une irrépressible envie de l’étreindre, il courait de hâte lorsqu’il descendait à Balard, puis il filait à vive allure rue saint Charles et gravissait enfin quatre à quatre les marches jusqu’au 3eme étage. Il insérait la clé dans la serrure et c’est toujours à ce moment précis qu’il discernait au plus profond de lui une urgence, celle de l’enlacer, la dévorer, l’engloutir jusqu’à la répandre en lui.
Le premier contact était le plus magique, il était exalté et ému de sa présence, de son parfum, de sa texture toute entière, ensuite il ne pensait plus, il partait ailleurs, là où le paysage est familier, sécurisant, affectif, elle le prenait dans ses bras jusqu’au matin, jusqu’à la triste réalité de ses lundis qui recommençaient, inexorablement.
Mais à présent cela lui importait peu, il savait que le soir venu tout recommencerait, à nouveau il aspirerait à la quiétude, à la sérénité, à l’oubli.



Il faisait ainsi face à son calvaire, il ne songeait à rien d’autre qu’à son idylle, sans projets, sans ambitions, emprisonnant ses émotions, il aspirait à continuer ainsi, dans ce mode de survie, avec elle pour toujours, dans le fantasme de son divan brun rouge où elle le berçait, sans se douter de la noirceur du tableau qui allait amorcer sa déliquescence.
La pression de la direction, l’indifférence des collègues, l’épuisement physique et cérébral, le mépris des parisiens, le gris continu de l’asphalte, la grogne du ciel, tout l’indifférait...jusqu’au soir où il pouvait s’abreuver de sa boisson salvatrice.
Elle s’appelait vodka ou téquila, selon l’humeur, il a toujours aimé les prénoms en a, la première fille qu’il a embrassée s’appelait Sophia, ça doit être pour ça.
Parfois, en compagnie d’une de ses deux « amies », il se surprend à repenser à Sophia, trop jeune, trop tôt et des projets professionnels colossaux, la priorité était de « se faire une place », le reste suivrait ensuite.
Sauf que le reste n’a pas suivi et Cédric a fini par abandonner l’idée de « reste », juste une vie d’appesantissements avec quelques moments de joie avec elles, parfois les deux à la fois.

Voici donc la fresque de l’existence de Cédric, une palette de gris, parsemée d’ocre le soir et teintée de noire au matin.
Toutefois, Cédric avait des moments de lucidité, il connaissait le caractère factice de son réconfort, il savait l’origine de son inclinaison mais il n’envisageait cependant pas d’abandonner, de repartir, il ne retournerait pas au village en plein marasme, il a sa fierté.
L’inéluctable déclin qui se profilait avait raison de lui, il ne se sentait plus en capacité de combattre les méandres de sa vie, il était pris au piège et en connaissait le dam.
Il ne réussissait pas à tisser des liens, à lier des amitiés, lui pourtant d’un naturel jovial et avenant, on le regardait souvent de haut, ou pas du tout, alors comment ne pas être reconnaissant à ses « a » d’être venues à son secours, avec elles il se trouvait plus fort, il pouvait s’exprimer, loin des règles de bienséance d’une multi nationale où les jours de la semaine ne se nomment que lundi.
Cédric n’était la plupart du temps plus à même de juger de l’aspect perfide et artificiel de celles qu’il considérait comme des alliées alors qu’elles n’étaient en réalité que des empoisonneuses, agissant par le biais de vils simulacres, de mesquins et chimériques trompe-l’œil.
En quelques minutes, ses divines « a », le métamorphosaient, un souffle d’euphorie s’emparait de lui alors même qu’elles naviguaient dans son organisme, falsifiant ses perceptions jusqu’à pervertir sa conscience.


Il les ressentait au plus profond de son être, les visualisait effleurant sa bouche, ondulant dans son sang, avant de se diffuser dans l’ensemble de son corps, de l’estomac aux intestins.
Cédric était ensuite comme anesthésié, absent de lui-même, elles agissaient telles des narcotiques sur les cellules de son cerveau, ralentissant la communication entre ses neurones, travestissant son panorama, le maquillant de chauds coloris pour endormir son chagrin et le transposer en nirvana, momentané et fallacieux.
Machiavéliques, les « a » l’étaient, mais elles se révélaient aussi consolatrices, tempérant les malaises de Cédric, assainissant ses troubles et dominant son monde chaotique.
Dans l’ignominie de sa servitude face aux « a », Cédric demeure toujours, il n’a pas trouvé d’autre issue que ce chemin de traverse, cette boucle de déchéance dans laquelle il s’enlise encore aujourd’hui....
Cependant, il conserve encore un peu de cette acuité qui peut le sauver, il suffirait peut être de pas grand-chose, le hasard qui le mènerait jusqu’à une rue inexplorée, habitée par une présence apaisante, dans la simplicité d’un échange qui le guiderait alors vers l’espoir d’une autre voie.
Donc, si vous rencontrez Cédric, ou un autre Cédric, il y a en a beaucoup dans nos céans urbains, souvenez-vous qu’un regard, une parole, un sourire peut faire basculer son itinéraire et endiguer les « a ».
Ce hall, encore celui-là oui, représente un socle de vie où d’innombrables gens sont passés : des pressés, des rêveurs, des égarés, des curieux, des timides, des bavards, des audacieux et des déracinés.
Peut-être un jour, vous retrouverez vous dans un autre sas d’entrée, inconnu et froid, comme le sont les couloirs anonymes, et à ce moment-là, vous vous rappellerez de l’histoire de Cédric et vous conjurerez les cieux pour côtoyer une main tendue...
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Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour cette histoire divertissante, Mynna ! Mon vote ! Grâce à vous, “Rayons de soleil” est en Finale pour le Prix Haïkus Printemps 2017. Merci de revenir confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours.
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Esantirulo · il y a
Ma chère Mynna
je clique sur J'ADORE sans l'ombre d'un doute
de cette nouvelle merveilleuse se dégage un parfum, une fragrance sans égale règne ...
ma réplique en pensant à Cédric et à l'auteure

Sois sage ô ma douleur et tiens toi plus tranquille
tu réclamais le soir , il descend le voici ....
je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé , ...

je pense au dormeur du val qui maintenant repose en paix ...

A noir, E blanc, I rouge, O bleu, U vert mais aussi A noir corseté et gorgé d'ombre , I pourpre au sang caché...

A une saison en enfer, au Stix, où comme sous le pont Mirabeau coulent la Seine et nos amours

prosopopées librement concaténées

encore merci

pourquoi mon coeur bât tu si vite ?
Tu penses aux filles de feu , tu penses à Aurélia ?

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Mynna F · il y a
Merci beaucoup !
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Mynna. Je relis avec beaucoup de plaisir votre très agréable nouvelle.
Je vous propose une petite visite brève mais divertissante chez mon Lucky Luke : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip
Tous mes vœux, pour l'année nouvelle.

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Jean Calbrix · il y a
Vous avez un belle plume, Mynna, du vocabulaire et l'art des belles formules. Votre Cédric, pauvre déraciné, ne se contente pas de l'amour de Sophia pour compenser sa nostalgie, il lui faut l'alcool. Y a-t-il vraiment une petite lueur d'espoir au bout du tunnel ? Je clique sur j'aime !
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