Amertume

il y a
7 min
28
lectures
4

J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

La porte claque, laissant un bref courant d'air glacial venu de l'escalier de l'immeuble s'engouffrer dans le hall étroit. Il allume la lampe, une torche élancée de fer forgé noire, dont l'abat-jour usé filtrait la lumière jaunâtre. Flotte une atmosphère lourde et froide autour de lui. Il jette nonchalamment ses bottes luisantes au pied de la lampe vacillante qui éclaire faiblement ses mouvements amples et surs, puis son grand manteau assorti encrassé de ses pérégrinations. L'unique lucarne ne laisse passer que la timide lueur des lampadaires, étoiles de la rue déserte en cette nuit glacée de janvier.
Il avance d'un pas assuré dans le long corridor sombre et tend sa main gantée vers un tableau qu'il effleure du bout des doigts. Il s'arrête et soupire, soudainement las. Quelle belle femme était-elle ! Il lui semblait que Baudelaire l'avais élu comme muse pour écrire son désir de « mourir lentement sous son regard ». Un regard mystérieux et espiègle naissant dans ses grands yeux noirs, sa peau pure et laiteuse, velours pêchu de ses joues rougissantes avec son rire clair découvrant de belles dents blanches contrastant avec le rouge sang éclatant de ses lèvres vermeilles. Ce fin visage était encadré de souples boucles ébènes. Beauté féline et enivrante qui l'avait fait frissonner.

Il arrive au salon, vaste pièce emplie de teintes ternes brunes et rouges, qu'il regarde d'un œil vide. De part et d'autre des grandes fenêtres, les rideaux pourpres retombent majestueusement. Deux sofas carmins dépourvus de coussins se font face séparés par la table basse d'acajou. Il s'y laisse tomber, faisant grincer le cadre émoussée, et toujours absent, enlève machinalement ses chaussures terreuses. Il tend sa main jaune vers la console où attend une série de pipes sculptées. Il y dépose ses gants sales. Il bourre l'un des éléments de sa collection, l'allume, le porte à ses lèvres gercées et recrache sa première bouffée en un large cercle d'épaisse fumée grise. L'odeur persistante du tabac se mêle à l'air tiédi par le feu crépitant de l'âtre qui diffusent une douce lumière chaude. Le craquement du bois que les flammes léchaient, répandant leur fétide haleine noire, troublait le silence pesant et embrumé de la fumée bleue.
Il consomme lentement le tabac, tout en frisant rêveusement sa moustache blanchissante. Le temps semble interminable, les longues minutes paraissant être des jours, des mois, des années peut être... Les dernières cendres s'éteignent, il continue de mâchonner distraitement l'embout puis s'en aperçoit et se lève dans une brève plainte étouffée dans sa gorge encombrée. Une quinte de toux grasse secoue son dos encore droit. Il s'avance vers l'imposante bibliothèque de chêne massif et passe des vieux doigt noueux sur les tranches de cuir défraîchi.

Bruits de pas dans l'escalier. Deux ou trois hommes claquent leurs talons sur la pierre, vifs. Il tressaille, se détourne brusquement des livres et s'appuie sur le dossier d'un fauteuil poussiéreux. De nouveau, le silence assourdissant. Il suffoque, il a chaud, il se sent brûler de l'intérieur, impuissant. Il se presse vers le buffet, ouvre une des quatre portes sombres, en sort un verre et une bouteille de cognac. Le liquide liquoreux l'enflamme. Il tombe à genoux, se tient les tempes palpitantes dont la veine bleue saillante semble exploser sous sa peau pâle.
Tout à coup, la douleur s'évapore, son cœur cruellement compressé se relâche. Il a froid. Laissant béant le meuble, ouverte la bouteille et presque plein le verre, il s'avance vers l'escalier de chêne mais ne le gravit pas. Il s'arrête, respire profondément, il se calme peu à peu. Sur le côté, un pans de rideau cerise sali par la poussière accumulée. Il le soulève et, dans la continuité de son geste, un nuage gris s'envole. Il sourit timidement, imperceptiblement.

Une lourde porte brune apparaît. Elle semble foncer à chaque instant un peu plus, comme pour fuir la lumière dont elle avait été si longtemps privée. Il actionne la poignée de fer étrangement gravée. Elle s'ouvre. Il tousse encore, brièvement. L'air est lourd, vieux et moite. L'escalier est noir et étroit, les marches sont si hautes qu'il semble se précipiter dans le vide. Il pose le pied sur la première marche et entame l'ascension de la pente abrupte. Périlleuse opération dans l'obscurité parfaite, il manque tomber, ses vieux os refusant de se plier à l'exercice. La porte donnant sur le salon se ferme en grinçant derrière lui, lointaine. Sa poitrine est légère à présent, il respire calmement, son sourire hésitant a grandi.
Il touche finalement une autre porte. « Sésame, ouvre-toi »murmure-t-il, amusé. Il la pousse. Un éclair aveuglant s'échappe de l'ouverture.

« Ce diamant ! »râle-t-il en le couvrant de son mouchoir. Il cligne des yeux à plusieurs reprises, s'étire longuement chaque membre, tout en baillant consciencieusement. Après quelques mouvements de la tête, il inspire profondément l'air parfumé. La lumière du plafonnier vert amande dissipe peu à peu l'obscurité qui envahissait l'endroit. Il sourit franchement, presque rieur sous sa moustache blanche. En propriétaire attentif, il s'adonne à un état des lieux bien particulier.
La pièce est grande, le plafond assez haut. Le carrelage blanc reflète la lumière et les murs tout aussi immaculés dont on perçoit encore la blancheur malgré leur encombrement. La fraîcheur de l'air laisse percevoir un étrange mélange de parfums divers. Il avance de quelques pas enivrés.
Au sol, un immense grizzli grogne, la gueule béante et figée dans un rictus féroce supporte un large fauteuil vert tendre et sa petite table de sapin. A droite, la baie vitrée d’où viennent habituellement les rayons chaleureux du soleil est couverte de persiennes olives. Un buste de marbre rose, une défense d'éléphant, un lourd coffre s'entassent sur son côté. Derrière, au centre, la vitrine principale de bois clair trône, reine du cabinet. Sur ses étagères, une série d'images in-vitro de chaton, quelques poules, canards, dindes, poussins empaillées, une vaste collection de pierres précieuses de tout genres : améthyste, lapiz-lazuli, émeraude... Quelques métaux rares et un demi-douzaine de bouteilles renfermant de superbes maquettes de navires anciens se font aussi une place dans ce joyeux capharnaüm qui s'étendait dans tout l'espace encombré de ces curiosités venues du monde entiers.
Une flamboyante famille de papillons amazoniens, gigantesques ou minuscules, épinglée sur un tableau de liège, une pâle copie de L'enlèvement des Sabines de Poussin encadré de dorures douteuses et une cascade de plantes grasses dans de petits pots de porcelaine chinoise aux fleurs bleues se partageaient la plus grande partie du mur de gauche. Dans les coins se glissaient furtivement quelques photographies de voyages et citations des plus grands philosophes sagement calligraphiées à l'encre marine. Au-dessous la longue commode en épicéa se dressait fièrement. En son sein elle protégeait un flot de flacons et de bouteilles aux milles huiles, argiles et essences aux propriétés obscures. Meilleur client du taxidermiste, il possédait une faune empaillée extraordinaire : tapir, gerbilles, panda roux, têtes de lion et d'élan, tous ces animaux composaient une ménagerie inerte et silencieuse. Au plafond pendait un vol de perroquets colorés, autour de la porte courait un boa de dix mètres qui ondulait autrefois dans la jungle et qui aujourd'hui serpente sur ce mur. De l'autre côté de l'entrée, une étagère supportait un kaléidoscope oublié, une coupe pleine de fleurs en tissus et de fruits factices mais surtout une quinzaine d'ouvrages épais qui portaient prétentieusement sur leurs couvertures certains titres de tous genres : « Anthologie de la poésie classique japonaise », « Découvertes de notre siècle en paléontologie » ou encore « Rapports sur les traités scientifiques ».
Chacun de ces petits trésors de pacotille dégageait l'aura resplendissante d'un mystère précieux et coloré. Un refuge pour cet homme âgé, fatigué et désespérément seul. Une thébaïde hors du temps enrobée du vernis brillant du bonheur de l'enfant rêveur qu'il était resté au plus profond de son être et qui restait toujours ébahi devant ces curiosités inutilement éclatantes.

Étourdi par cette valse chatoyante, il se laisse tomber dans le fauteuil, ses pieds s'enfonçant dans la fourrure dense de l'ours toujours hargneux. Il respire de façon saccadée, puis s'apaise. Son estomac proteste en un long grondement sourd. Il s'amuse, repensant à son auteur favori :
« Voyons ! Sois sage, O ma faim, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le pain ; je le cherche, le voici
Un arôme douceâtre enveloppe mes sens »
Il saisit une boite de cèdre incrustée de nacre sur la jolie table au dessous de la bibliothèque. Elle porte une petite étiquette de carton jaune sur laquelle est inscrit à l'encre noircie par le temps « Nourriture ». A l'intérieur, des biscuits secs. Il les regarde un instant puis va s'installer de nouveau dans son cher trône vert.
Il les ronge et récite intérieurement quelques poèmes tirés des délicieuses Fleurs du Mal. Le chat galeux, la belle passante sous un ciel d'automne dont la brise froide fait virevolter la chevelure soyeuse... Il comblait sa solitude avec Baudelaire, parfois Rimbaud lorsqu'il sentait poindre la monotonie d'une répétition trop prolongée du Spleen de Paris. Son œil livide se perd, son regard vague semble si lointain... Il soupire. Il tousse. Il mange. Lorsqu'il finit un petit cercle doré, il en prend machinalement un autre, tel un automate affamé qui dévore inexorablement toute la nourriture auprès de lui. Il termine le dernier. Ses doigts cherchent un instant au fond de la boite un autre petit délice, il continue de fixer l'horizon de papillons, de Sabines, de plantes grasses et de citations démodées.
Il bougea, imperceptiblement d'abord, puis calmement, comme un petit enfant somnolent, et il s'approcha de sa grande vitrine. Il se baissa, et scruta les deux portes de la partie basse. Accroupi et hésitant, il observe sans un mot. Il ouvre finalement la porte de gauche et s'empare d'un carnet, ensuite, il ouvre celle de droite et choisi parmi sept ou huit fioles, l'une d'entre elles contenant un liquide violacé. Alors, il retourne s'asseoir, dépose la fiole sur la table et le carnet sur ses genoux endoloris. Il caresse tendrement sa couverture :
« Tu l'aimais celui-ci. Tu l'aimais. Et je t'aimais aussi... »
Il découvre la première page et retient une nuée de morceaux de journaux et de photographies fanées. Il tombe sur ses yeux la pluie acide des regrets et le voile de la folie. Une larme, puis deux roulent sur ses joues sèches et décharnés. Il se rappelle de la voix grave et sombre de l'officier venu ce soir de novembre noir :
« Monsieur, nous sommes de la police. Nous avons été chargés de vous annoncer une nouvelle difficile. Asseyez-vous s'il-vous-plaît. »
Ils étaient entrés et lui avaient dit ces mots : « Votre épouse n'est plus Monsieur. Toutes nos condoléances. » Ils étaient partis. Il était resté, seul. Anéanti.

Il la revoit, ce soir-là, joyeuse et étincelante de cette beauté qui n'appartenait qu'à ses yeux, qu'à son visage. Elle devait sortir avec une amie, il voulait l'accompagner au lieu de rendez-vous. Elle avait refusé, il avait insisté, elle l'avais repoussé inlassablement jusqu'à son départ. Un signe de la main et un sourire en guise d'adieu. Elle n'était jamais revenue, elle n'avait plus jamais souri ni ri.
Pour elle, glacée par le souffle pestilentiel et âpre de la mort et pourtant si sereine dans ses linceuls purs, un repos éternel.
Pour lui, le fardeau de la culpabilité, il était Atlas portant le monde de la mélancolie fautive et de l'amertume profonde. Il n'avait plus aimé, il était devenu son propre spectre errant sur sa terre natale devenue étrangère. La douleur lui arracha une autre quinte de toux et le chagrin désespéré un pleur déchirant. Soudainement, ses yeux noyés se changèrent en flammes infernales. Il jeta furieusement le carnet, poussant un cri de rage contre lui-même.
Il bu la fiole.
Il tomba à genoux.
Il se calma.

Il était bien là, bien vivant, bien paisible. Veuf, malade et brisé. Il ne pouvait plus pleurer, plus geindre ni même frémir. Il gardait amèrement la cicatrice de son amour détruit barrant à jamais son cœur noir.
4
4

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Affreusement triste, on ne sait plus qui plaindre : celui qui meurt ou celui qui reste ?
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Peut être celui qui part, sûrement celui qui reste... Je dirais les deux mais ne serai-ce pas une solution trop facile ? Merci de votre lecture, certes triste, mais qui me touche.
Image de Maimai
Maimai · il y a
Celui qui reste a la lourde tâche de continuer tout seul une vie qu'il avait rêvé à deux. Une vie sans soleil en portant toujours un masque pour cacher ses larmes qui n'en finissent pas de couler.
Celui qui reste ne connais plus de joie, plus d'éclats de rire.
Il n'est qu'un survivant qui avance sans y croire, un sourire au lèvre pour rassurer ceux qu'il aime.
Il n'attend rien d'autre que le soir, lorsque la vie se fait silencieuse et qu'il peut finalement, enlever son masque.

Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Plaisir de lecture! +1 Je vous invite à soutenir mon poème en finale sur ma page et merci!
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Heureuse qu'ils vous ai plu ! J" y cours ;)
Image de Myl Lacroix
Myl Lacroix · il y a
Bon moment de lecture ; j'aime
Image de JadeGo
JadeGo · il y a
Merci pour votre lecture !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Dernière danse

Diego JORQUERA

Lili a plus de cinquante ans. Elle fréquente depuis vingt ans les thés dansants, les dancings et autres lieux où on danse. « Reuniones de té y salas de bailes ». Lili, de Barcelone, de son... [+]