Amélie

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« Je veux bien que tu me rejoignes, mais je te préviens, je ne couche pas le premier soir ».
Amélie tient à poser les bases. Ce sera un samedi soir sans baisers. Oui, parce qu’elle n’est pas naïve. On est perdus au milieu de nulle part en moyenne montagne, on a bu un verre et forcément, on commence à s’embrasser. Et ça va de soi que ça n’en reste jamais là ! Alors autant dire les choses d’entrée.
Amélie le trouve un peu étrange, ce garçon avec qui ils s’écrivent depuis deux jours. Presque intriguant dans leurs premiers échanges, puis elle s’en est lassée, comme on se lasse de tout le monde sur ces applications.
A vrai dire, après avoir évacué les grands poètes amoureux de l’anatomie féminine, elle s’était trouvé une poignée d’autres spécimens ayant plus de conversation. Malheureusement, dans le lot il y avait un loup bien déguisé, un autre à la répartie fantastique et séduisante mais dont il s’est avéré que c’était la meilleure amie qui écrivait pour lui, grand timide. Et puis une ribambelle d’autres, du pas disponible ce week-end -ce qui signifiait qu’elle s’était faite doubler- à celui-là qui proposait bien volontiers d’aller prendre un verre mais à trois, avec sa copine.
Au bilan des affaires, Amélie se retrouvait donc ce samedi midi avec son camion aménagé pour seul compagnon. Au hasard, comme si elle n’avait pas soudain cessé de lui répondre il y a 48h, elle avait alors écrit à ce garçon, lui demandant ce qu’il avait prévu pour ses deux jours sans travail. Amélie sait bien que les hommes, d’autant plus sur ces applications, ont tendance à mettre leur orgueil de côté et rester à l’affût du premier moyen de moyenner. Ça n’avait pas manqué, puisque moins d’une heure après, il répondait que pas grand-chose, du sport et peut-être une sortie en montagne, avant de lui retourner la question. Or elle le voyait bien venir, Amélie, puisque leur goût commun pour la montagne était plus ou moins le seul sujet qu’ils avaient abordé, avant qu’elle ne désintéresse de lui jusqu’à ce midi. Elle avait écrit qu’elle avait déjà décidé d’aller en montagne, dans un coin sympa qu’elle connaît, histoire de lui faire sentir que ses plans de jeune femme indépendante ne l’avaient pas attendu pour se finaliser. Elle jouait alors vraiment avec le feu, d’un genre qui aurait pu lui chatouiller les pieds par la solitude de sa fierté.
Peu importe car au bluff, elle vit qu’elle avait gagné, quand il demanda s’il pouvait la rejoindre. Pendant vingt minutes, elle l’avait fait poireauter, juste histoire de. Puis pendant vingt minutes supplémentaires, qu’elle avait débutées en disant qu’elle était déjà sur le point de partir, de façon à créer l’urgence, elle avait encore fait durer le plaisir de sa victoire. Il s’avérait que ce garçon était prêt à faire deux heures de route pas commodes pour venir la retrouver sur un parking au bord d’un lac léchant le flanc des montagnes.
Amélie s’était alors dit que, même si souvent c’est plutôt l’inverse, comme quand elle a le malheur de sortir en robe un soir dans la rue, ça avait du bon d’être une femme, voyant jusqu’où elle pouvait mener cet homme par le bout du nez.

A cette réserve qu’il ne se passe rien d’immoral (du moins de contraire à sa morale), Amélie reçoit pour réponse un « d’accord, mais ça me semblait évident ! On ne se connaît même pas ». Ben voyons. Amélie n’en croit pas un mot.
Mais ils règlent quelques questions d’intendance, lui amenant le repas et son sac de couchage, elle la bière, des couverts et son camion.
Pour rigoler, et ne pas perdre la direction des opérations, Amélie fixe elle-même le rendez-vous « à Corps », un petit village entre l’Isère et les Hautes-Alpes, d’où ils descendront ensuite jusqu’au lac du Sautet pour la nuit.

Le lendemain matin, le jour à peine naissant filtre difficilement au travers de la buée qui recouvre les vitres du camion aménagé, dont l’intérieur est des plus désordonné.
Amélie ouvre les yeux sur le plafond décoré de son véhicule, puis les baisse sur son buste aux seins nus, qu’elle a extrait des couettes au cours de la nuit. Elle sent encore toute la chaude humidité de la sueur sur le reste de son corps dénudé.
Ses pensées l’irritent un peu. Cela lui arrive toujours lorsqu’elle manque de sommeil. Et au contraire de certaines longues nuits, d’où l’on revient dans la brume sans plus trop savoir où l’on se trouve, ni ce que l’on a fait la veille, l’esprit d’Amélie sort au clair de ce court cycle d’endormissement. Elle se demande simplement ce que peut bien faire ce mec de si bonne heure. Après tout, son van est toujours déverrouillé de l’intérieur, et il lui semble avoir été réveillée par le bruit d’une portière qui claque, puis des pas s’approchant petit à petit de là où sa tête repose. Une ombre passe discrètement le long de son camion, elle la voit occulter la lumière sous les jointures des portes. Puis l’ombre s’éloigne, dans le bruit d’un escalier en bois que l’on descend.
La curiosité d’Amélie la ferait se lever. Mais il faudrait s’habiller car il doit faire frais dehors. Il faudrait se faire une tête présentable, et pousser la lourde porte. Non. Amélie a encore un peu la flemme. Elle n’a déjà pas beaucoup dormi tous les soirs de sa semaine de travail. Alors, au sortir de cette nuit trop courte, elle sent les muscles de ses jambes réclamer du repos. Surtout, elle ne s’imaginait pas le réveil comme ça. Plutôt en douceur, tardivement, dans la tendresse des bras d’un dimanche matin qu’il n’y aurait qu’à embrasser en retour, dans le même plaisir. C’est bien simple : Amélie est contrariée.
Rien ne s’est passé comme elle l’aurait voulu la nuit passée mais ça, encore, ce n’est pas trop grave. Quoiqu’elle ne pensait effectivement pas se réveiller seule dans les draps après hier, et surtout si tôt, compte tenu qu’elle n’a pas dormi suffisamment.
De cela décidemment trop agacée, autant que de par ne pas savoir où est passé le garçon d’hier, elle sait qu’elle ne pourra pas replonger. Alors elle s’habille à la hâte, sort de la désagréable sensation collante que lui procurent les draps, et ouvre la porte du fourgon.
Le garçon est là, un peu en contrebas. Il l’a entendue et lui fait signe en se retournant, d’abord comme pour la saluer, puis pour l’inviter à le rejoindre.
Mais Amélie a le réveil mauvais, d’autant qu’il n’est définitivement en rien conforme à ce qu’elle s’imaginait après hier. Alors elle reprend sa couette, s’enroule dedans et s’assied en tailleur dans l’ouverture du van, sans répondre aux gestes pacifiques et joyeux qu’on lui adresse.
Hors de question d’obéir, c’est lui qui viendra. C’est comme ça que ça marche, c’est comme ça que le monde tourne.
Mais pour comprendre la contrariété d’Amélie, il faut faire un saut en arrière, la veille autour de 19h, à Corps, quand tout se passait jusque là comme elle l’entendait.

Il est 19h04. En arrivant dans les ruelles désertes de Corps à bord de son fourgon aménagé, Amélie rejoue une nouvelle fois à se donner quelques frissons, en se disant qu’il n’est pas bien prudent de passer la nuit avec un inconnu pour seul voisin, dans un coin plus qu’isolé.
Mais c’est cette petite part d’incertitude, de surprise, d’incontrôlé, qui la rend curieuse de la soirée à venir.
Autant par le fait que son moteur est bien repérable à l’oreille que parce qu’elle est le seul véhicule à circuler, Amélie se sait immanquable dans ce petit village, même pour quelqu’un qui ne l’a jamais vue. Mais maintenant c’est chose faite, car le garçon est là, en avance, garé devant l’église. Amélie fait en sorte de ne pas montrer grand-chose de satisfaction à le voir effectivement là. A travers la fenêtre ouverte de son camion, après les saluts elle se contente d’un « bon, on y va ? Tu me suis ? ». Et puis, bon, ils y vont, il la suit comme un petit soldat, dans les routes qui descendent jusqu’au lac du Sautet.
Elle sait très bien où elle veut passer la nuit, mais elle se gare quelques 500 mètres en amont, descend de son van et regarde la vue qu’offre ce parking. Le soldat ne fait rien de différent. Amélie lui demande si ça lui convient, alors qu’elle sait bien que l’endroit fait plus bord de route à la visibilité pas exceptionnelle, que lieu de camping improvisé dans un panorama qui en jette. Elle le teste.
Il observe les alentours et donne un oui, qu’il accompagne d’un commentaire positivement bateau. Amélie se réjouit de la réponse, elle le tient, toujours, même de visu : il trouve l’endroit banal mais ne se risque pas à le dire.
Elle attend à peine qu’il ait fini de parler pour lancer le contraire « ouais, bof, on continue ». Sans alternative. Ils repartent jusqu’à l’endroit qu’Amélie a en tête depuis qu’il est convenu qu’ils passeront la soirée ensemble.
Arrivés là-bas, elle se gare à la seule place à l’abri du vent, et le laisse aller se mettre trente mètres plus loin, bien entre les délimitations blanches, alors qu’il n’y a personne. Amélie le regarde faire, et devant tant de docilité, elle commence presque de perdre le petit parfum d’excitation que peut procurer un premier rendez-vous aussi improbable.
Ils sortent tous les deux, allant à la rencontre l’un de l’autre. Il semble tout propret et préparé à la soirée qui vient. Elle l’observe s’étirer comme s’il essayait de se donner l’air détendu. D’ailleurs, il en a plutôt l’air, à sa façon de déguster le paysage de l’œil.
A présent, il va pour parler et Amélie se trouve bien obligée de répondre un minimum, à ces mots enrobés de parfum.
Mais pas question que son visage de petit garçon à qui l’on donnerait le Bon Dieu sans confession n’inverse le rapport de force. Alors Amélie coupe court à la décontraction qu’il affiche en même temps qu’à l’entame d’échange, par un ton péremptoire disant « bon, le soleil se couche bientôt. On sort de quoi manger et on va au bord du lac ». Lui, est loin de protester. Elle, est ravie de continuer de mener la barque. S’il veut se sentir à l’aise, qu’il marne un peu ! Pour ça, rien de mieux que de lui faire sentir qu’il n’était pas forcément le bienvenu au départ, que c’est presque une corvée pour elle d’avoir quelqu’un sur les bras, dans ce havre dont elle prétendait profiter seule.

Il est 22h52. La nuit est totalement tombée depuis longtemps. Les escaliers du ponton remontés, le Sautet frissonne d’un léger vent de basse altitude dans le dos d’Amélie et de son compagnon de soirée. Ils ont dans les mains chacun une bière vide, quelques restes du dîner et les couverts sales. Ayant ouvert son fourgon et mis un peu de lumière à l’intérieur, Amélie, ferme, dit « donne, je ferai la vaisselle demain » parce qu’il vient de se proposer de la faire au matin, dans le jour. Il donne le tout, qu’elle empile, se sourit à elle-même puis se retourne vers lui. Il paraît frigorifié et Amélie, ça l’amuse, d’autant qu’elle y voit l’entrée parfaite « bon, tu viens dormir avec moi ? J’ai de la place pour deux, de bonnes couettes et un chauffage d’appoint s’il le faut ». Il a tout à coup l’air si surpris, presque pris de court, qu’elle se sent le besoin de tempérer « tu vas te les geler, dans ta petite voiture. On pourra dormir la tête chacun d’un côté, ne t’inquiète pas ». Amélie sent bien ce qu’il va lui dire, comme si la droiture parlait pour lui « tout à l’heure, tu m’as écrit ne pas vouloir coucher. Je ne veux pas m’inviter dans ton espace et te mettre mal à l’aise. J’ai ce qu’il faut dans ma voiture pour ne pas avoir froid, ne t’inquiète pas ». Alors Amélie n’attend pas qu’il ait prononcé ces paroles pour le provoquer en souriant « et si vraiment t’as peur de ne pas pouvoir résister, tu peux au moins dormir par terre ! ça ne me dérange pas ».
Le bonhomme a véritablement l’air de balancer. Il jette un œil à sa voiture à droite, qui n’est plus qu’une ombre avalée par l’obscurité et la fraîcheur. Puis Amélie le voit qui se retourne vers elle, en souriant. Alors elle baisse enfin la garde. Fini de brusquer pour tâter son caractère conciliant. Amélie se laisse aller. Elle sourit donc en retour.

Il est 19h22. Le soleil commence à descendre derrière un versant des Alpes qui les entourent. Amélie et son invité viennent de s’asseoir au bout du ponton, les jambes ballantes, et déballent ce qu’ils vont se mettre sous la dent pour leur premier repas ensemble.
Le garçon ne dit plus grand-chose, depuis qu’elle a encore répondu de manière très brève en faisant les cent mètres du ponton. Mais elle voit ses traits rester joyeux, mieux que d’une mine se voulant polie.
Amélie n’a pas particulièrement l’intention de desserrer l’étreinte que son détachement exerce sur l’ambiance à cette table improvisée, mais elle relance quand même les banalités. Et tout y passe, du « qu’est-ce que tu fais dans la vie » (car ils ont beau être là, elle ne lui avait jamais posé la question) aux « d’où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Blabla ». De ce blabla, il ressort qu’elle a quelques années de plus que lui. Elle n’écoute pas tout. Il faut dire qu’il n’est pas très tranchant celui-là, voire même un peu rasoir avec son ton monotone et fatigué. En plus de ça, il ne lui apparaît pas très dégourdi. Amélie doit même ouvrir les bières suivant une technique bien à elle, parce que monsieur a apporté plusieurs bouteilles bien classiques, en oubliant le décapsuleur.
D’ailleurs, ce moment bien futile lui montre qu’elle est débrouillarde, sans chichis ni manières, et que lui est tout le contraire. Il fait décidemment trop propre sur lui, ne dit pas un mot de trop. On dirait qu’il passe un entretien ! Elle se demande même si jusque-là, elle n’a finalement pas surdosé la froideur, quand elle a voulu maîtriser.
Et maintenant, voilà qu’il se met à lancer le sujet des élections, du premier tour qui a lieu demain. Il la questionne sur ses pronostics. Guindé comme il l’est dans son jean serré, Amélie ne se fait aucun doute que, lui, porte à droite.
Elle évacue le sujet sans dire beaucoup. Qu’elle s’en fout de la politique, parce qu’au fond ça ne sert pas à grand-chose, on n’en voit jamais bien les effets. Il répond qu’elle a raison, il se justifie presque d’avoir ouvert le tiroir des actualités. Ce garçon tout malléable, il a beau avoir une belle gueule, il n’éveille pas grand-chose chez Amélie. Il est mou, il l’ennuie.
Histoire de se divertir un peu, elle y va frontalement maintenant, avec un « et sinon, ça mord sur les applications de rencontre ? T’as combien de rencards par semaine ? Je viens de regarder mon téléphone et je t’ai même trouvé sur un autre de ces sites » puisqu’Amélie, elle, fait pareil. Il éclate de rire et réplique que pas tellement, car il en est même réduit à faire deux heures de route le samedi soir, pour pique-niquer avec une fille qui lui a clairement dit qu’elle ne voulait pas coucher.
Ça aurait pu faire rire la fille mais il n’a vraiment pas employé le bon ton. Amélie est piquée, mais pas dans le sens positif du terme. Vexée, elle se demande presque ce qu’elle fait là, à même pas 20h un samedi soir.
Son invité sent qu’il a jeté un froid, alors il lui demande ce qu’il en est de son côté. Amélie se remet à formuler des phrases courtes « pas besoin », « je ne m’en sers pas souvent de ces applications », « c’est trop impersonnel », « je les supprime, les réinstalle et les supprime encore », « en permanence ». Elle se ferme.
Cela dit, il n’est peut-être pas complètement maladroit, ce garçon, car il arrive à la faire revenir auprès de lui dans l’échange. Il lui livre quelques éléments de sa vie, reparle de montagne et cherche à savoir d’où lui est venu le goût de la montagne, elle originaire du Nord.
Dans ce qu’il a raconté de lui il y a une demi-heure, elle a vaguement retenu l’un ses seuls points d’intérêt à ses yeux, à savoir qu’il est né et a grandi dans les montagnes. De bonne volonté et sans trop s’en rendre compte, Amélie en vient à causer de son cheminement, d’études abandonnées pour d’autres, ici, pas très loin. Parce qu’un jour elle est passée, en vacances, et elle n’avait plus voulu repartir. L’Obiou, qui les regarde pendant qu’ils mangent et font connaissance, c’est même son sommet favori, son petit chouchou.
Mais ce mec redevient terre à terre, en résumant toutes les choses qu’elle a dites par le fait qu’il soit logique qu’une fille née dans des pays plats ait besoin de reliefs exaltants. Et que, peut-être était-elle devenue sauvage comme peuvent l’être ces Alpes.
Sur le chemin de l’amabilité, Amélie repart en sens inverse illico. Ce type n’est qu’un robot bon à déblatérer des banalités.
Pour autant il le sent à nouveau, ce froid. Alors il demande à Amélie à quelle heure le soleil se couche, puisque c’est le spectacle qu’elle voulait voir sur les sommets d’ici.
« Bientôt, t’inquiète pas ». Il n’aura pas mieux.

Il est 21h33. Le soleil s’est caché depuis un moment derrière la chaîne montagneuse. Dans la lumière artificielle de son fourgon, Amélie tire deux plaids, qu’elle compte ramener au bout du ponton, là où ils vont prolonger encore. Elle profite de cet aller-retour pour ranger le cutter et la bombe à poivre qu’elle avait dissimulés dans sa polaire, au cas où. Maintenant, ce serait quand même dommage qu’il tombe dessus. Car elle n’a plus tellement l’intention de s’en servir, bien que ça l’ait démangé à plusieurs reprises, pour le plaisir.
Il faut dire qu’il a vraiment continué de s’enfoncer, en se remettant à aborder des sujets tous aussi inintéressants les uns que les autres, surtout en critiquant à tout va. Il n’aurait plus manqué qu’il décrète de grands principes, de grandes certitudes. Selon Amélie, c’est un réflexe très masculin ça, de critiquer, de faussement prendre de la hauteur. L’homme a besoin de savoir. Mais plus que de savoir, il a le besoin de montrer qu’il sait.
Tandis qu’Amélie, depuis qu’elle a pris le virage dans sa vie, qui l’a conduite dans ces contrées, quand elle a envie de critiquer, elle fait abstraction. Elle écarte le sujet, s’en distancie. Elle ne veut voir que le positif des choses. Le reste, ça la plombe. Et typiquement, elle n’aime pas les postures, comme a commencé d’en prendre ce garçon plusieurs fois en quelques heures. Amélie elle veut qu’on lui parle ce qu’elle parle : liberté, séduction dans la liberté, montagne, camion aménagé, grande aventure. C’est tout à fait ce qu’elle a sous-entendu il y a vingt-minutes en clamant « des fois, je crois bien que je suis faite pour vivre seule ». Car sur la durée, les présences occasionnelles la pèsent. Quoiqu’il en soit, son invité s’est donc rattrapé, en faisant vœu de sincérité. Il a été clair et direct, en disant qu’il avait bien senti qu’Amélie l’attendait au tournant au moindre geste déplacé, et que ça l’avait fait prendre des raccourcis dans ce qu’il voulait raconter. A la suite de quoi, il est revenu à la charge pour en savoir plus sur la vie d’Amélie. Elle a apprécié.
Ce qui a fini de l’enthousiasmer, Amélie, c’est quand il s’est tu. Non pas parce qu’il s’est tu, mais parce qu’il a regardé le Sautet, il a regardé la Grande tête de l’Obiou, les Alpes, le soleil couchant. Amélie a alors été intriguée, et s’est surprise à lui demander le pourquoi de ce silence. Il a alors répondu quelque chose de très liberté, grande aventure « nous ne nous connaissions pas il y a cinq heures, et nous sommes là. C’est inattendu. Mieux que ça : plaisant ».
C’est alors qu’Amélie a décidé de ranger son crucifix et ses gousses d’ail en allant chercher de quoi leur tenir chaud encore un peu, dans l’amorce de cette nuit.
Amélie repense à bien des choses qu’ils se sont dites sur les hommes, les femmes, les rencontres sur ces applications. Elle repense aussi au garçon de la semaine dernière qui, au contraire de celui-là, avait tout bon, jusqu’à ce que le lendemain, elle ne s’aperçoive qu’il avait le genre mauvais.
En fait, Amélie en a marre des stéréotypes qu’elle véhicule par le simple fait d’être une femme. Elle veut la grande aventure en liberté. Du coup, elle amène des couvertures et des lampes torche. Pour mieux voir le chemin de la liberté. Elle ne veut plus entendre parler de fille facile, de Marie-couche-toi-là, elle ne veut plus être regardée comme une option qu’on lève un soir mais bien comme l’incontournable de ce dit-soir. Quitte à être déçus, quitte à ne plus se revoir. Mais au moins se sentir d’égale à égal. Avant, d’accord. Mais aussi pendant, et surtout après. Ne pas être une fière et rude résistance qui a été vaincue, mais une adversité avec laquelle on a tout simplement aimé chahuter.
Amélie pense à son corps, Amélie pense à son esprit.
Elle songe à sa perception de la fille facile. Elle sait aussi qu’elle-même, en tant que femme, elle en a souvent considéré d’autres de cette manière. Des filles faciles, mais pas elle. Amélie ne se rendait juste pas compte qu’en collant des étiquettes sur ces autres, elle renouvelait l’encre sur le papier. Papier dont n’importe quelle garce l’ayant dans le nez, ou quel macho, pourrait à son tour lui coller sur le front.
Mais, par conséquent, elle s’est retrouvée à utiliser les mêmes boucliers : montrer les crocs à des gentils car elle avait caressé la moustache à de grands méchants loups, mettre des stops alors qu’elle en aurait eu envie, ne pas faire ceci, ou cela, avec le premier venu. Oui mais l’envie de l’instant ? La violence du désir ? Ce qu’elle veut ! Que peuvent en dire les « qu’en dira-t-on » ? « Comment grandira-t-elle en tant que femme » ? Les on-dit s’en fichent, ils ne font que rabaisser et rabougrir les cibles qu’ils atteignent.
Pour autant, fidèle à sa résolution de l’autre jour, Amélie s’est trouvée à fixer un cadre avant même de savoir ce qu’elle comptait mettre dedans : pas le premier soir. Bien sûr que coucher le premier soir n’est souvent pas fantastique, que se connaître quand on se prête le temps d’une étreinte, c’est bien plus puissant. Mais si elle en a envie, parfois ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit de céder à cette envie dans la plus grande liberté, c’est-à-dire avant, pendant, mais surtout après. Un après dans lequel personne n’aurait rien à redire, pas même pour ajouter « c’est bien, elle fait comme elle veut », « voilà une femme libre ». Non. Parce que la liberté, c’est quand il n’y a rien à ajouter.
Plaids dans les bras, redescendant vers le ponton, Amélie ne sait pas quelle forme va prendre sa liberté. Elle se donne une heure de plus, pour voir, pour savoir quelle sera sa résolution.

Il est 22h58. Amélie referme la porte de son van sur cette soirée. Sa tête un peu baissée pour éviter le plafond de sa bulle de liberté ambulante, elle tamise la lumière, met un peu de musique et enlève ses chaussures. Puis elle s’allonge en travers du couchage, sur le flanc, laissant tomber sa joue sur sa main, en surplomb de son coude. Elle a l’air fatiguée, pensive, mais pas préoccupée, plutôt sereine.
« Tu peux te mettre à l’aise tu sais, tu as le droit de t’allonger ». Alors son invité s’allonge à demi, appuyé sur les coudes, puis la regarde. Il a accepté d’entrer quelques instants « pour voir comment on se sent à l’intérieur » et parce qu’il est « très agréable de causer ensemble ». Il est entré pour causer, oui, Amélie n’en doute presque pas.
Dehors, le vent forcit progressivement. Mais dans le fourgon, il n’est qu’un air aussi répétitif qu’inoffensif.

Il est 7h12 ce dimanche. Amélie regarde le garçon remonter l’allée du ponton, puis les escaliers. Le ciel est pur, tout est calme, mais elle ne peut pas s’empêcher d’être agacée.
Arrivé devant elle, il lui demande pourquoi elle n’a pas voulu le rejoindre s’avancer au-dessus de l’eau, pour voir le soleil passer la montagne. Amélie dit qu’elle a vu. Candide, il s’inquiète de savoir si elle a bien dormi. Il la taquine en disant qu’elle a une petite mine. Amélie ne relève pas. Sans trop y croire, elle propose un thé.
Ne la sentant pas très réceptive, il décline gentiment, puis s’éloigne ranger ses affaires. Amélie le regarde, assise adossée à son fourgon, tandis qu’il replie son sac de couchage à l’avant de sa petite voiture, là où il a passé la nuit. Elle se demande à quoi sert de prendre de grandes résolutions, pour qu’ensuite la réalité refuse de s’accorder.
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