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Amanda Mandale, princesse du ring

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Laurent Tixier

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Qualifié

I
Un rêve un peu trop grand

Moussa Coco évita de peu le coup de la corde à linge de son adversaire. Il contourna celui-ci, passa son bras gauche autour de son cou, et posa le droit sur sa tête. La prise du sommeil ! Moussa était déclaré vainqueur. Ce n’était qu’un entraînement, mais Amanda fut fascinée par le spectacle. Elle s’approcha des deux catcheurs, qui venaient de descendre du ring.
— Bonjour, Moussa !
L’athlète se retourna, mais ne vit d’abord pas la fillette, tant elle était petite par rapport à lui.
— Qui m’a appelé ? demanda-t-il.
— Baissez la tête, répondit Amanda.
— Oh ! Bonjour, petite ! Que fais-tu là ? Ce n’est pas un endroit pour toi.
— Je veux que tu m’apprennes à catcher.
— Tu plaisantes, petite ?
— Non, je suis très sérieuse.
— Mais le catch, ce n’est pas pour les petites filles !
— Pourquoi ?
— C’est beaucoup trop dangereux, voyons ! D’ailleurs, lors des diffusions, à la télé, on le répète souvent : ne faites pas ça chez vous !
— Je m’entraînerai dur, et comme ça, je pourrais exécuter des prises dangereuses en toute sécurité.
— Non, petite. Je suis désolé, mais ce n’est pas possible. Rentre chez toi.
Amanda sortit du gymnase en pleurant. Sa meilleure amie, Emma, habitait juste à côté. La petite fille fan de catch avait profité d’un samedi après-midi passé chez elle pour tenter sa chance. Lorsqu’elle vit les larmes de son amie, Emma compris que cela ne s’était pas bien passé.
— Que t’ont-ils dit ? demanda-t-elle.
— Que je suis trop jeune, répondit Amanda.
— Comme tes parents, fit Emma.
— Mais je veux faire du catch ! Je veux devenir championne du monde !
— Si les catcheurs eux-mêmes ne veulent pas de toi, je ne vois pas comment tu pourrais y arriver.
À la fin de l’après-midi, le père d’Amanda vint la chercher en voiture. Sur le chemin de la maison, celui-ci vit que sa fille était triste.
— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.
— Personne ne veut que je catche !
— Oh, mais tu n’en as pas fini, avec ces bêtises ? Combien de fois faut-il te le dire ? Tu es trop jeune ! Le catch, c’est beaucoup trop dangereux. Et puis, ce n’est pas pour les filles.
— N’importe quoi ! Et Beth l’Amazone, alors ? C’est une fille, et elle catche.
— Bon, d’accord. Mais elle, elle n’a pas sept ans.
Elle avait déjà tant discuté de cela avec ses parents, qu’Amanda était à court d’arguments. Elle se mit alors à bouder. La petite fille ne prononça pas un mot de toute la soirée, et se tut également tout le dimanche et le lundi matin. Quand, devant l’école, elle vit deux de ses camarades se battre en s’amusant, elle eut une idée.

II
La FLAC

Amanda alla voir chacun des garçons de l’école qu’elle connaissait, et leur chuchota quelques mots à l’oreille. Ceux-ci répétèrent ce que leur camarade leur avait dit à leurs copains, et bientôt tous les garçons de l’école furent au courant. Emma, qui n’avait pas été mise dans la confidence, se douta que sa meilleure amie préparait quelque chose.
— Qu’est-ce que tu mijotes ? demanda-t-elle.
— Rien, répondit Amanda.
— Ne me prends pas pour une idiote, j’ai bien vu tes messes basses avec les garçons. C’est en rapport avec le catch, c’est ça ?
— Tu verras bien.
Emma ne répondit rien. Elle était un peu vexée que son amie lui cache des choses. À la récréation, tous les garçons de l’école suivirent Amanda dans le seul coin de la cour qui échappait aux regards des maîtresses.
— Mesdames et Messieurs, fit la petite fille. Je vous annonce la création de la FLAC, Fédération Loufoque et Amusante de Catch. Et notre premier combat sera pour le titre de champion du monde. Qui osera m’affronter ?
— Eh, pourquoi tu participes au match de championnat, d’abord, fit un grand qu’Amanda n’aimait pas beaucoup.
— Parce que c’est moi qui ai créé cette fédération. Et puisque tu parles, tu vas m’affronter.
— OK. Mais je te préviens, je serais sans pitié.
Et, malgré le danger, le combat commença. Le garçon essaya tout d’abord de déséquilibrer Amanda, comptant sur son poids pour pouvoir ensuite la maintenir au sol le temps que l’arbitre compte jusqu’à trois. Mais il sous-estimait son adversaire. Amanda avait vu le coup venir et l’esquiva. Elle essaya de s’inspirer de ce qu’elle avait vu le samedi précédent au gymnase. Elle contourna son adversaire, passa une main autour de son cou, et l’autre sur sa tête. Au bout de dix secondes, le garçon tapa trois fois pour abandonner.
La fillette devint donc la première championne de catch de la cour d’école. Elle était tellement heureuse, qu’elle ne s’aperçut pas tout de suite qu’Emma lui faisait la tête. Lorsqu’elle réalisa que son amie ne disait pas un mot pendant le repas de midi à la cantine, elle lui demanda :
— Qu’y a-t-il ?
— Pourquoi ne m’as-tu pas demandé, avant de créer cette fédération de catch ?
— Pourquoi fallait-il que je le fasse ?
— Je t’aurais dit que c’était trop dangereux.
— On ne risque rien, on fait attention.
— Tu ne viendras pas te plaindre, lorsque quelqu’un se sera fait mal.
Amanda ignora l’avertissement de son amie, et continua à organiser des combats à chaque récréation. Tout se déroula sans problèmes pendant une semaine. Mais le lundi suivant, l’accident se produisit.
Le nouvel adversaire d’Amanda, un garçon qui avait un an de moins qu’elle, monta sur une souche d’arbre, et de là, sauta sur la fillette. Celle-ci l’évita. Le garçon se réceptionna mal, et se tordit la cheville. C’était la fin de la FLAC.

III
Punition et tutus

Il était 18 heures, dans le bureau de la directrice de l’école. La maman d’Amanda avait dû appeler son papa pour que celui-ci vienne directement à l’école en sortant du travail.
— Ce que tu as fait est très grave, Amanda, dit la directrice. Kevin a dû être emmené à l’hôpital, et a loupé une bonne partie de la journée d’école. Heureusement, il n’a qu’une entorse, cela aurait pu être bien pire ! Te rends-tu compte de l’inconscience dont tu as fait preuve ?
— Oui, murmura Amanda.
— Je n’ai pas bien entendu.
— Oui, répondit la fillette, plus fort. Mais je voulais juste enfin faire du catch, et être championne.
— Elle n’arrête pas, avec ça, intervint son père, en levant les yeux au ciel. Nous lui avons interdit d’en faire, en lui disant que c’était dangereux. Je suis désolé, jamais je n’aurais imaginé qu’elle irait jusqu’à organiser des combats dans la cour de l’école.
— Amanda a beaucoup d’imagination, et est très têtue, répondit la directrice.
— Nous le savons bien, répondit sa maman. Aussi, nous allons nous assurer qu’elle oublie totalement le catch.
— Très bien. Amanda, je suis obligée de te punir. Tu devras copier mille fois « Je ne mettrais pas la vie de mes camarades en danger » pendant les prochaines récréations, annonça la directrice.
— Et nous, nous te privons de télévision et de jeux vidéo pendant un mois, déclara le papa d’Amanda.
La fillette baissa la tête et ne répondit rien. Elle avait seulement voulu vivre sa passion.
Amanda mit une semaine pour copier les mille lignes dont elle avait écopé. Elle loupa donc dix récréations. Et comme si cela ne suffisait pas, la plupart de ses camarades lui faisaient la tête, à commencer par Emma. Celle-ci lui reprochait de ne pas l’avoir écoutée, ce qui avait mené à une catastrophe.
A la maison, ce n’était pas mieux. Ses parents étaient très durs avec elle, et, sans télévision ni jeux vidéo, elle s’ennuyait beaucoup. Mais ce n’était pas tout. Pour lui faire oublier le catch, ses parents avaient décidé de l’inscrire à une activité extrascolaire. Et ils avaient choisi... la danse classique !
Tous les samedis matin, Amanda était obligée d’enfiler un tutu et des ballerines, et d’obéir à son professeur, une vieille dame grincheuse. Un samedi, c’est son grand-père qui vint la chercher, et elle passa le reste de la journée chez lui.
— Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda-t-il.
— Je déteste la danse. C’est censé me faire oublier le catch, mais ça ne fonctionne pas. Je veux toujours devenir championne du monde.
— Vraiment ?
— Vraiment.
Le vieil homme ne dit rien à sa petite fille sur le coup, mais une idée venait de germer dans son esprit.

IV
Un grand-père attentionné

Le vieux monsieur était fier de lui. En une semaine, il avait bien travaillé. Amanda serait très heureuse. Il alla la chercher chez ses parents.
— C’est pour une occasion particulière ? demanda sa fille, la maman d’Amanda. Elle est punie, je te rappelle. Et tu l’as déjà eue la semaine dernière.
— Tu sais, je m’ennuie, depuis que ta mère n’est plus là. Je m’amuse beaucoup, avec Amanda.
— D’accord, mais pas de télévision. Promis ?
— Promis !

— A quoi tu vas vouloir jouer? demanda Amanda à son grand-père, dans la voiture. Aux échecs ? À cache-cache ? Au jeu de l’oie ?
— A rien de tout ça.
— A quoi, alors ?
— C’est une surprise.
Tout le long du voyage, Amanda essaya de savoir ce que lui cachait son grand-père, mais celui-ci resta muet comme une tombe.
— Ferme les yeux, dit le papy à sa petite fille, lorsqu’ils furent arrivés à sa maison. Ne triche pas !
Il la guida jusque dans une pièce du rez-de-chaussée qui servait de débarras.
— Tu es prête ? demanda-t-il.
— Oui ! répondit la fillette, qui trépignait d’impatience.
— D’accord. Tu peux ouvrir les yeux.
Amanda n’en crut pas ses yeux. Il ne restait plus aucun carton ou vieil objet. Sur le sol, des tapis de gymnastique avaient été posés, et il y avait même un mini ring !
— Ouah ! fit la petite fille, émerveillée. Comment as-tu fait ça ?
— Quand j’étais jeune, j’ai pratiqué de nombreux arts martiaux. Boxe, judo, karaté... et aussi du catch. Alors, je me suis dit qu’étant donné que tu es têtue comme une mule, et que ce n’est pas la danse classique qui va te passer l’envie de faire du catch, j’allais t’apprendre à en faire en toute sécurité. J’ai encore de nombreuses relations dans le milieu, j’ai donc pu obtenir tout le matériel nécessaire. Un petit peu d’huile de coude, et le tour était joué. Et l’autre bon côté, c’est que ça m’a forcé à faire un peu de ménage.
— Je t’adore, grand-père ! fit Amanda en se précipitant dans les bras de celui-ci.
— Tu ne diras peut-être plus la même chose, après ta première séance d’entraînement. Avec moi, ça ne rigole pas. Tu vas devoir travailler dur.
— Même pas peur, répondit la petite fille.

V
L’entraînement

A partir de ce jour-là, Amanda passa tous les samedis après-midi chez son grand-père. Celui-ci s’en voulait de prétexter de se sentir trop seul depuis que sa femme était montée au paradis, mais il pensait que celle-ci comprendrait, car c’était pour la bonne cause.
La plus grosse partie de l’entraînement se déroulait en dehors du ring. Au début, cela avait beaucoup ennuyé Amanda, mais elle avait fini par comprendre que c’était nécessaire. Son grand-père lui faisait faire des exercices de fitness, des pompes, des abdos, du vélo d’appartement, et plein d’autres exercices pour la muscler, améliorer sa souplesse et son endurance. Ils travaillaient aussi dans le ring, à la grande joie de la fillette. Le grand-père apprenait à sa petite fille à tomber. Les prises, ce serait pour plus tard.
Le samedi matin, Amanda continuait à suivre ses cours de danse classique. On aurait pu penser qu’elle ne faisait aucun progrès, étant donné qu’elle détestait cela. Eh bien non, et c’est justement là que se situait le problème.
L’entraînement que lui faisait suivre grand-père l’aidait aussi beaucoup pour la danse. Et elle devint même la meilleure élève de sa vieille professeure. Celle-ci la promit à un grand avenir, allant jusqu’à l’imaginer en petit rat de l’opéra. Les parents de la fillette en furent ravis, et la récompensèrent en lui offrant un beau tutu. Personne ne se rendit compte que si la petite fille excellait, elle n’aimait toujours pas ce qu’elle faisait.
Pendant plusieurs mois, le grand-père et la petite fille parvinrent à garder leur secret. Amanda savait à présent tomber sans se faire mal. Elle avait même appris quelques prises, dont certaines étaient très impressionnantes, surtout venant d’une petite fille de sept ans et demi.
Ses capacités en danse avaient poussé sa professeure à la nommer Étoile pour le spectacle de fin d’année. Celle-ci, ainsi que ses parents, fondaient tant d’espoir en elle, qu’ils lui mettaient beaucoup de pression. Beaucoup trop pour une fillette de son âge. Un jour, Amanda craqua.
— Je ne veux pas participer à ce spectacle de fin d’année, dit-elle à ses parents.
— Tu plaisantes, Amanda ! s’exclama sa mère. Tu adores la danse. Tu es la meilleure, et nous comptons sur toi pour briller pendant ce spectacle.
— Vous comptez sur moi, c’est ça le problème. Cela vous fait tellement plaisir que je danse, que vous vous êtes convaincus que cela me plaisait. Et je suis obligée de faire ce spectacle parce que vous voulez que tout le monde vous félicite d’avoir une petite fille qui danse aussi bien. La danse, c’est tellement respectable. Pas comme le catch !
— Le catch ? s’exclama le père d’Amanda. Cela faisait longtemps que tu n’en avais pas parlé.
— Evidemment, puisque j’en fais !
A peine avait-elle prononcé ces mots, qu’Amanda s’en voulut. Mais il était trop tard.
— Quoi ? s’exclamèrent son père et sa mère en même temps.

VI
Il faut toujours croire en ses rêves

Amanda dut avouer qu’elle s’entraînait depuis plusieurs mois avec son grand-père. Ses parents se rendirent chez celui-ci, et découvrir avec stupéfaction le débarras transformé en gymnase. La fillette fut punie, et sa mère se fâcha avec son grand-père.
La petite fille était très malheureuse. Elle n’arrivait plus à se concentrer à l’école, et n’avait plus que des mauvaises notes. Quand ses parents lui annoncèrent qu’elle n’irait plus aux cours de danse, elle refusa, et continua à répéter pour le spectacle de fin d’année.
Ceux-ci ne comprirent pas. Elle avait en fait une idée derrière la tête. Au bout de trois semaines, elle alla les voir.
— J’ai une proposition à vous faire.
— Comment cela ? demanda son père.
— Je m’engage à participer au spectacle de danse, et vous acceptez que je vous montre ce que j’ai appris avec papy, déclara-t-elle.
— Hors de question, répondit son père.
— On devrait peut-être réfléchir, dit sa mère.
Celle-ci n’aimait pas voir sa fille aussi malheureuse, et sa brouille avec son père la rendait triste. Amanda laissa ses parents seuls, et ceux-ci eurent une discussion agitée. Elle revint les voir après une demi-heure.
— Nous acceptons ta proposition, annonça son père.
— Super ! se réjouit Amanda.
Tous les trois allèrent chez son grand-père, qui fut très heureux de constater que sa fille et son gendre avaient accepté d’écouter leur fille. Lui et sa petite-fille firent une démonstration, et les parents d’Amanda furent épatés. Ils étaient surtout soulagés de constater qu’il était possible de pratiquer le catch en toute sécurité. La fillette en profita pour leur faire une demande.
— Accepteriez-vous de m’accompagner au gymnase pour rencontrer des professionnels ? proposa-t-elle.
— D’accord, répondirent-ils en chœur.
Tous les quatre se rendirent donc là où Amanda avait essuyé un échec quelques mois plus tôt.
— Bonjour, Moussa, dit-elle.
— Bonjour. Oh, mais c’est la petite fille qui voulait catcher !
— Je sais catcher, maintenant.
— Vraiment ?
— Oui. Tu veux voir ?
— Avec plaisir.
Et la petite fille catcha avec Moussa. Celui-ci n’en revint pas. Coups de pied, sauts de la troisième corde, prises de soumission... La fillette savait tout faire.
— Incroyable ! Tiens, voici vingt places pour le spectacle de demain. Tu les as bien méritées. Invite tous tes amis.
— Merci ! Mais, je peux en avoir deux cents ? Je dois me faire pardonner auprès de beaucoup de monde.
— Deux cents !? Bon, très bien.
Le lendemain, toute la famille se rendit au spectacle. Et tous les élèves de l’école d’Amanda étaient là aussi.
Lorsque le match principal arriva, la mauvaise nouvelle tomba : Moussa, qui devait affronter Gunther le barbare pour le titre, s’était blessé à l’entraînement. Le champion du monde demanda alors si quelqu’un osait le défier.
— Moi ! fit Amanda.
Toute la salle se mit à rire. Seuls sa famille et les camarades d’Amanda, qui savait ce qu’elle valait, l’encouragèrent. Tous l’avaient pardonné, Emma y compris.
— Vas-y ! Va réaliser ton rêve ! fit la fillette.
Forte de ces encouragements, l’apprenti catcheuse marcha jusqu’au ring. Moussa, à cloche-pied, alla voir l’arbitre et lui certifia que la fillette pouvait participer au match. Gunther le barbare n’osait pas le croire. Il dut engager le combat avec une fillette de sept ans et demi !
Et, dix minutes plus tard, sur une clé de bras magnifiquement portée par Amanda, il abandonna. L’annonceur prononça une phrase que la petite fille n’oublierait jamais :
— Le vainqueur de ce match, et la nouvelle championne du monde de catch, Amanda Mandale, princesse du ring !

PRIX

Image de Été 2014
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