Altitude

il y a
2 min
1 022
lectures
28
Qualifié
Oleg et son petit-fils Kostia venaient de finir le montage de leur Tchoum et de rassembler avec les hommes du campement les 200 rennes de la tribu. Pendant toute la descente de la péninsule de Yamal, les Nénètses avaient dû subir un vent de face qui faisait passer les -25 ° c pour de l'azote liquide. La réparation des traîneaux attendrait le lendemain après-midi tant l'épuisement guettait les hommes comme les bêtes.
Le temps s'était apaisé et les rennes avaient trouvé en route ce lichen blanc nécessaire à leur survie, seule arme pour lutter contre le blizzard avant la prochaine neige. Ce soir, le ciel était clair et la toundra scintillait sous la pleine lune comme les parures de Tiffany au cou d'Audrey. La neige fraîche crissait sous les bottes en peau. Oleg, qui contemplait les étoiles dans la nuit claire, appela Kostia avec véhémence. Le petit sortit de la tente conique en courant. Ils partageaient cette fascination pour les oiseaux de fer que le bambin aux joues rouges avait pu observer trois fois, comme une manifestation des dieux. La nuit, leurs traînées fugaces s'étiraient dans ses rêves. Son haleine fumait sous la pleine lune. Droits dans leurs tuniques bleues traditionnelles à frises blanches, ils avaient relevé leurs capuches de poils pour ne rien perdre de la trajectoire de l'A 380 qu'Oleg indiquait de sa moufle cramoisie. Les yeux fixes perlants de glace, la bouche béante au point de congélation, Kostia mesurait maintenant tout le sens de ce périple, il n'était venu là que pour ça. Le trafic aérien n'était détourné que rarement sur la Sibérie, uniquement en cas de forte tempête sur la Russie.
Dans la rangée numéro 17 de la classe affaires de L'A 380, Pierre-Marie, grossiste en implants de silicone, en transit d'Osaka vers Orly, défonçait en saccades le bouton d'appel de l'hôtesse, prêt à sacrifier une phalange pour conserver son honneur.
— C'est pas du champ ça, c'est du mousseux tiède, c'est dégueulasse ! Et regardez là, « Intouchables » arrête pas de couper sur mon écran. Et on crève de chaud. Ça va durer encore longtemps ?
— Nous sommes vraiment désolés, monsieur, Japan Airlines va tout mettre en œuvre pour pallier ces désagréments et vous assurer une fin de voyage des plus agréables. Avec toutes nos excuses.


28

Un petit mot pour l'auteur ? 16 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patrick Peronne
Patrick Peronne · il y a
Effet de contraste particulièrement réussi. Bravo ! Je vote et m'abonne à votre page.
Image de Norsk Fra Norge
Norsk Fra Norge · il y a
Excellent! On se laisse couler dans le calme du froid sibérien et paf ! le contraste mord autant que la température !
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un texte bien écrit qui donne à réfléchir.
Image de JAC B
JAC B · il y a
Une chouette idée que de superposer à terre comme au ciel deux mondes diamétralement opposés. J'apprécie que ce TTC fasse la part belle à celui d'en bas, c'est dépaysant, bien documenté, son évocation interpèle sur le matérialisme superficiel incarné par ce Pierre-Marie, grossiste en implants de silicone en transit d'Osaka vers Orly (une activité bien choisie ). La phrase qui sert de point de bascule est judicieuse (Ils partageaient cette fascination pour les oiseaux de fer que le bambin aux joues rouges avait pu observer trois fois, comme une manifestation des dieux.), Oleg et Kostia ont leurs propres références sur "l'évolution" du monde. Un coup de coeur pour moi, c'est un TTC dense qui ouvre des univers (aucune chute) et porte à réfléchir. Je like Mathieu, bonne continuation.
Image de Soseki
Soseki · il y a
belle description de 2 mondes , l'un riche de beauté , de liberté mais aussi de dureté , qui va disparaître, l'autre symbole de vulgarité et de consumérisme ....
Image de Anne K.G
Anne K.G · il y a
Deux mondes que tout oppose: l'un qui s'adapte à son environnement et l'autre qui le consomme. L'avenir dira vite qui était dans le juste!
Image de Eva Dayer
Eva Dayer · il y a
Deux mondes, la vie rude des uns et un nanti d'aujourd'hui, jamais content.
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Bien vu & titre bien choisi ♫ (peut-être utile de sauter une ligne avant la chute pour mieux marquer le contraste ?)
Image de Alexis Garehn
Alexis Garehn · il y a
J'aime bien la première partie. Le contrepied fonctionne bien évidemment, mais je pense qu'il pourrait être plus subtil. Avec une phrase simple (Pierre-Marie buvait son champagne en regardant Intouchables), le message serait le même, mais plus fin.
Image de Nadine Roisin
Nadine Roisin · il y a
Texte court simple qui met en quelques mots en parallèle deux visions du monde. Merci
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Un avion qui survole la Sibérie . En haut, dans une carlingue coûteuse , une vie d'oisifs désoeuvrés et en bas, des hordes d'humains luttant contre les forces atmosphériques.
Peu d'explications , tout est dans les mots .

Image de Pierre-Hervé Thivoyon
Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Il me plait bien ce texte bourré de références et d'allusions. Je suis d'accord avec Chantal, j'ai crû à un début de roman. Je suis d'accord avec Camille, fallait oser, avec Daniel et Ombrage, sur la différence de vie. En fait aujourd'hui je suis facilement d'accord, c'est pas si souvent !
En résumé, il me plait bien ce texte !

Image de Camille Berry
Camille Berry · il y a
" la toundra scintillait sous la pleine lune comme les parures de Tiffany au cou d'Audrey " Fallait oser la comparaison !!!
Image de Daniel Grygiel Swistak
Daniel Grygiel Swistak · il y a
Beau texte agréable à lire qui fait réfléchir sur la différence de vie. Mon soutien
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Intéressant mais j'ai de loin préféré l'écriture de la première partie, on aurait dit un début de roman...
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Votre texte m'a fait sourire. On sent la vie rude des habitants en premier plan, puis on passe à cet adulte enfoncé au chaud dans son siège qui râle pour rien. Un parallèle intéressant qui fait réfléchir.

Vous aimerez aussi !