12
min

Alors, c'est elle !

Image de Danielle Nasom

Danielle Nasom

179 lectures

17

Qualifié

Alors, c’est elle ! Depuis le temps que j’en entends parler, je suis ému de la voir, mais déçu aussi. Elle est si délabrée ! Comme ils sont tordus les chênes autour, vieux encore plus qu’elle ! Ils ne la protègent pas, ils l’assaillent. Cette large fissure, c’est une bouche ouverte qui crie à la montagne sa douleur. Les rochers sont en train de l’engloutir. Son œil unique est vide et mort. Elle, si forte dans notre mémoire familiale, si résistante aux tempêtes de tous ordres !
Je n’ose m’approcher. J’écoute les cigales cachées dans les recoins ombreux. Le vent dans le paysage chaotique. Le craquement des troncs balancés. Le bruissement de la vie dans l’herbe rare entre les pierres. Je hume le parfum de terre chaude. L’odeur forte du bois. Une fragrance mystérieuse de lavande sauvage. La pierre elle-même exhale quelque chose de douceâtre.
Je repousse les bribes de souvenirs pour en faire le tour. Dans mon fantasme elle est vaste et trapue mais la réalité me la montre élancée et plutôt étroite. Le corps de bâtiment doit comporter deux pièces de plain pied. À l’étage, une seule. Collé contre elle, un appentis qui a dû être un atelier. Ses murs, malgré le soleil, ont gardé leur teinte ocre si proche de celle des rochers sur lesquels elle est posée.
Depuis combien de temps est-elle abandonnée au soleil et à la pluie ? Qui sont les derniers à avoir fermé, ouvert cette porte qui pend sur ses gonds ? Quelle fut l’ultime odeur de soupe qui flotta entre ses murs ? Se souvient-elle encore des cris et des rires de ceux qui y ont vécu ? Les fantômes ont-ils conservé un brin de vie à l’intérieur ou l’ont-ils abandonnée eux aussi ?
Qu’est-ce qui me retient de m’approcher ? La peur de ne pas retrouver ce que l’on m’a raconté ? Celle de retrouver, au contraire, tapis dans l’ombre, de vieux souvenirs effrayants, des bruits lugubres et des craquements sinistres ?

J’en ai assez vu et ressenti pour aujourd’hui, je reviendrai demain avec mon appareil photo, et peut-être mon carnet à dessins. Même si je n’entre pas, je voudrais au moins capter cette émotion qui se dégage de cette presque ruine. Exprimer cette force déchue. Cette souffrance de la pierre qui retourne à la pierre. Cette couleur si vivante dans la déchéance. Je reviendrai demain.

Appareil, carnet, crayons et pastels m’accompagnent. Je ne me sens plus seul face à elle. Mon œil est différent et différente l’émotion. Je cherche le bon angle. Je tourne, je m’installe, je me laisse imprégner. Et puis j’essaie un autre endroit, une autre lumière. Seuls mes yeux dessinent pour l’instant.
Mais aucun cadre n’est satisfaisant. Elle se refuse à être croquée. On m’a toujours dit que c’était elle qui commandait, elle continue à m’imposer sa volonté. Je sens confusément que je ne pourrai la saisir que lorsqu’elle sera prête à m’accueillir. Elle me fuit. Elle échappe à mes doigts. Peut-être devrais-je faire plus ample connaissance, entrer, lui parler, lui rappeler le temps de sa splendeur plutôt que celui de sa déchéance actuelle ? Qui sait si elle ne m’attend pas pour se redonner un brin de jeunesse ?
Je range mon matériel dans mon sac à dos et m’approche d’elle. Le soleil, entre les branches des chênes, dessine des motifs changeants sur ses murs ocres. Le vent soudain se lève, léger, et fait danser les troncs. Par la porte pendante, un éclat de lumière attire mon attention. C’est un clin d’œil qu’elle me fait. Je suis dans la bonne voie. Timidement, respectueusement, j’entre. C’est un morceau de verre qui brille sur le sol au carrelage inégal. Une bestiole court se réfugier dans un trou invisible. Bizarrement, il ne fait pas sombre dans cette pièce poussiéreuse. Il n’y a plus de fenêtre, juste des ouvertures béantes. Les meubles sont restés en place, tout couverts d’une gangue de vieillesse et d’abandon. La cheminée noire de suie tombée du conduit, a oublié le goût de la soupe. Une table, quatre chaises, un buffet, un coffre, dans un coin, un évier de pierre grise, une cuisinière qui a dû brûler des stères de bois, une chaise basse près de l’entrée, qui attend les visites.
Tout est silence. On dirait presque que tout est paisible.
L’autre pièce est plus petite et plus sombre : des branches en obstruent les fenêtres, elles ont pris possession de la chambre. Un lit étroit et haut, une armoire massive, une table de nuit avec sa lampe de chevet enguirlandée de toiles d’araignée, des descentes de lit qui n’ont plus de couleur. Ici, j’étouffe, je ne m’attarde pas.
Je retourne dans ce qui me semble être la salle commune, j’ai aperçu un escalier raide au fond de la pièce. J’entreprends de visiter l’étage. Je crains une chute, les marches sont peut-être vermoulues. Tout craque, mais ça tient. Là-haut c’est un encombrement de caisses et de rebus.
Les restes de fenêtres sont à hauteur du plancher, un bon endroit pour sauter. Ce n’est pas un grenier, c’est tout simplement une immense pièce qui a recueilli au cours des années ce qui ne servait plus. J’y trouve un lit à une place, une commode remplie de chemises pliées soigneusement, un bureau couvert de livres racornis, le tout rassemblé dans un coin un peu mieux ordonné. Et sur le côté, le mur éventré qui laisse entrer le jour. La grande blessure s’ouvre là, devant moi. Je ne m’approche pas.
Soudain un bruit de papier froissé, d’ailes dépliées, une chouette ou autre chose s’enfuit par l’ouverture. J’ai sursauté. Mon cœur bat la chamade. Qu’est-ce que j’étais allé penser ?
Contre un mur, une échelle dont quelques barreaux manquent est appuyée, au-dessus, une trappe. Je ne vais pas m’y aventurer.
Je redescends, aussi lentement que je suis monté, et c’est seulement là que l’angoisse naît. Comme si cette maison allait m’engloutir avec elle. Comme si elle sentait mon appréhension. Comme si elle savait que je doutais des histoires qu’on m’avait racontées sur elle. J’ai froid malgré la température extérieure élevée. Je sors, oppressé.
Dehors, je me retourne. Qu’est-ce qui est effrayant ? Pourquoi me fait-elle peur ? Je suis un homme sensé, je ne crois pas à la vie des choses. Le vent qui s’est levé ? Le silence qui sent la mort ? La solitude du lieu ? L’état de délabrement instable des murs ?
J’en ai assez pour aujourd’hui. Je prends une photo, vite, sans réfléchir et je file, comme un voleur.

Troisième visite. Je m’obstine. Je veux être le plus fort. Je veux vaincre ma peur. Sur le sol poussiéreux, mes pas d’hier ont laissé des traces. De minuscules empreintes de pattes ont refait mon chemin.
Je retourne dans la chambre et j’entreprends l’inventaire de l’armoire. Qu’est-ce que je cherche ? Je ne sais pas. Un papier resté caché là, une arme ancienne, une liasse de billets. Non, je ne le sais pas. Des draps, aux pliures jaunies, en piles régulières. Du linge de corps, de nuit, de jour, impeccablement rangé. Des restes de chaussettes grignotés par des souris probablement. Et suspendus, des robes sans couleur, des liquettes grisâtres, des pantalons sans forme, un manteau de pluie, lourd et bruissant comme du métal.
Dans la table de nuit, rien d’extraordinaire non plus, sinon un de ces vieux pots de chambre en faïence blanche. Dans le tiroir, tout au fond, je découvre un petit sac de jute. J’essaie de l’ouvrir, mais les cordons sont trop effilochés, ils se cassent, laissant le sac fermé. En secouant, je peux entendre comme un bruit de pièces, de métal ou peut-être de verre. Je glisse cela dans la poche de mon jean et je continue mon tour du propriétaire.
Je reviens dans la grande salle où je respire plus à mon aise. Le coffre m’attire, bien sûr. Quand je soulève le battant, il ne grince même pas. Le bois en est lourd. À l’intérieur, des boites à chaussures dont les inscriptions au crayon sont maintenant illisibles. J’en sors une. Je la dépose sur la table. Un petit nuage de poussière grasse s’élève et me fait éternuer. Je saisis délicatement le couvercle qui risque à tout instant de s’effriter. Et j’aperçois, bien alignés, des ciseaux, des scalpels, des pinces et d’autres objets que je ne sais nommer. Je sors une autre boite, une série de flacons dont le liquide a coloré le verre en teintes indéfinissables. Dans la troisième, des éprouvettes, du moins ça y ressemble, deux rangées de cinq. Il en reste encore quatre à ouvrir. Je ne comprends rien du tout à ce mélange de petit chimiste et de chirurgien. Tout ce matériel était là, pas du tout caché, pas du tout clandestin. Je me décide à ouvrir le suivant : il contient un alignement de pierres brutes. Je ne m’y connais pas assez en géologie pour déterminer ce que c’est. Ensuite je trouve d’autres pierres, polies celles-là. Puis un petit réchaud avec des cartouches de gaz. Et enfin des espèces de bacs marqués de traits noirâtres.
Que faire de tout cela ? Et surtout, qu’en penser ? Un trafic ? Une expérience ? Une recherche ? Mais sur quoi, de quoi ? À qui cela appartenait-il ? Est-ce ancien ? Pourquoi l’avoir conservé ?
Je prends chaque boîte en photo et range le tout aussi soigneusement et précautionneusement que je l’ai sorti. Puis je m’approche du buffet. Là, de la vaisselle, du linge de table. Dans un coin, un coffret fermé à clef. Celle-ci se trouve sous le coffret. Je le pose sur la table et j’essaie d’actionner la clef. Ça grince, ça frotte, ça retient et brusquement ça s’ouvre. Un mécanisme muni d’un ressort. À l’intérieur, des papiers, bien pliés, à l’encre pâlie par le temps. Délicatement j’en prends un. Le morceau que touchent mes doigts tombe en poussière. Je n’ose soulever le reste. Je referme le coffret et replace la clef dessous.
Sous l’évier, deux portes. Ce sont les casseroles et autres faitouts. Rien à voir à part les crottes de souris, mais il y en a partout.
Je n’ai plus qu’à monter à l’étage, domaine de la chouette que je vais encore déranger. Je me tiens au mur plutôt qu’à la rampe. Je vais commencer par le bureau : trois tiroirs de chaque côté. Des papiers remplis de calculs dans le premier, dans le deuxième, dans le troisième de droite. Celui de gauche contient des textes, des dossiers. Ce qui m’étonne c’est la lisibilité de tout cela. Pas d’encre défraîchie, pas de papier poussière, juste jauni. Je prends une liasse et m’approche de la fenêtre ou plutôt de ce qu’il en reste. Je suis tout près du vide. Ce que je lis semble être des réflexions sur des recherches, un état des lieux, des résultats. Plus je lis et plus j’oublie ce qui m’entoure : de l’alchimie, on aurait trouvé la formule de l’or ici. Mes pieds glissent insensiblement vers le vide et c’est au dernier moment que je me rends compte que le gauche est déjà à moitié sorti. Je saute en arrière et une grosse bulle de souvenirs indécis me submerge : c’est de là que sont tombés des générations d’hommes de ma famille. Ébranlé par cette peur du vide ou de l’héritage, je vais m’asseoir sur le lit. Je suis aussitôt enveloppé dans un nuage lourd de poussière grise. Le sachet dans ma poche se rappelle à moi par un léger pincement de la cuisse. Serait-ce un produit de leurs recherches ? Fébrilement, je déchire la toile déjà très mal en point. Des pépites ! Jaunes, brillantes, biscornues ! J’en ai le souffle coupé.
Ne rien dire et venir chaque jour étudier les dossiers. Ces papiers-là sont moins anciens que les boîtes du coffre. On dirait qu’un descendant a trouvé, comme moi, les objets d’en bas et a cherché à savoir. Il se serait installé ici pour qu’on ne le dérange pas. Peut-être pourrais-je moi aussi venir m’installer ici le temps de mes vacances ? Je rends ma chambre d’hôtel et je viens. D’abord, nettoyer. Ensuite prévoir des provisions. J’ai tout ce qu’il me faut pour vivre : une cuisine, de l’eau au ruisseau, de quoi dormir... Bien sûr, c’est la maison des quatre vents et il va me falloir prévoir d’aménager un endroit pour que tous ces papiers ne s’envolent pas. Je vais être riche, riche et célèbre. Non, peut-être que je ne dirai rien à personne. Je continuerai à vivre comme avant, avec cet immense secret dans le cœur. C’est apparemment ce qu’ont fait les gens de ma famille avant moi. Je barricaderai cette fenêtre : je ne veux pas finir comme eux. Tiens, je n’ai pas entendu la chouette ! Elle savait que j’allais revenir m’installer, elle a déménagé.

Dès le matin suivant j’achète tout le nécessaire pour le nettoyage, pour la protection de la fenêtre, des draps pour le lit, je fais des provisions de nourriture. Jusqu’alors, j’étais venu à pieds, mais ce jour je me décide à prendre la voiture : je vais carrément m’installer, je mets mes valises dans le coffre. Je suis très chargé. Je suis aussi très excité. Lorsque j’ai fait la liste de tout ce qui m’était indispensable, j’étais encore très calme. Mais maintenant que le moment de me retrouver là-haut, tout seul avec elle et les secrets qu’elle renferme, approche, je voudrais déjà avoir tout mis en état et être en train de décrypter les cahiers. J’ai gardé le petit sac de jute dans ma poche et je le tâte de temps en temps, pour m’assurer que je ne rêve pas.
À part les gens des Eaux et Forêts, il n’y a pas grand monde à s’aventurer en voiture par ici. Le chemin est défoncé, pierreux, herbeux même par endroits, ou boueux. J’avance très lentement et si au début je piaffais d’aller à cette allure d’escargot, je n’y pense plus tant je suis concentré sur les difficultés du terrain. Le sentier suit le ruisseau et malgré la chaleur, un coulis d’air frais entre dans la voiture.
Après toute une série de virages qui permettent de monter sans trop faire chauffer le moteur, j’arrive sur un terre-plein qui annonce l’à plat devant la maison. Je m’arrête sous le couvert des chênes et admire ma future demeure de l’été. Elle ne me rassure pas plus qu’à ma première visite, mais je sais maintenant ce qu’elle contient, ça change le regard.
Je m’approche et je vois, une aile coincée dans un gond, la chouette. Elle n’est pas morte. Elle ne bouge plus mais respire encore, très légèrement. Je la sors de là. Je la prends dans mes bras et la rentre à l’ombre. Allongée sur la table, elle ne remue pas mais elle ouvre un œil. Une plainte presque inaudible, un frisson dans les plumes. Je ne suis pas spécialiste, mais je vois bien qu’elle a une aile cassée. Je lui mets une atèle, je lui donne à boire et je vais la déposer dans la chambre, sur le lit.
Je peux commencer à décharger la voiture. À chaque voyage je vais la voir, je lui dis quelques mots. Elle ne répond pas, elle ouvre simplement un œil. Il est deux heures passées. Il est temps de manger, je déballe pain, jambon, tomates et pêches. Je lui apporte des miettes de jambon et nous partageons mon repas. Elle n’a plus peur de moi, je pense qu’elle sera ma compagne pendant mon séjour ici.
Et puis, je me plonge dans le nettoyage. Ce n’est pas mon fort, mais j’y mets toute mon énergie. La poussière, les crottes de souris, de mouche, d’oiseaux, les débris de ceci ou de cela, rien ne résiste à mon ardeur. Avant la nuit j’aurai barricadé la fenêtre du premier. J’ai ouvert et fait le lit. La maison résonne de coups de marteau, de halètement de scie, de bois tiré, de meubles déplacés et replacés. L’air peu à peu devient plus respirable. Je ne m’arrête qu’à la nuit : je ne peux plus rien faire, je n’y vois plus. J’allume deux bougies que j’installe dans des bougeoirs sur la table. Je me prépare un repas froid à base de pain et de pâté. Ma compagne, d’abord effrayée, s’est habituée aux mouvements insolites, d’autant que je ne l’ai pas oubliée et que je lui ai parlé à chaque passage près d’elle.
Cette nuit, elle la passera près de moi là haut. Je n’ai pas encore eu le temps d’arranger l’endroit opposé au bureau, près de la fissure : elle verra la lune et peut-être aura-t-elle une visite ! Moi, je suis fourbu, mon dos n’est pas habitué à ce régime de force. Je crois que je vais bien dormir. Avant de monter, je tire un seau d’eau au ruisseau pour me laver, j’en ai grand besoin. L’eau est fraîche. Quel plaisir de se mettre nu sous la lune et de se renverser un seau d’eau sur la tête ! Quelques pas autour de la maison que je n’ai pas encore vue de nuit. Les flammes des bougies tremblotent à l’intérieur et des fantômes rieurs dansent dans l’obscurité. La porte a réintégré ses gonds et je la tire sur moi lorsque je rentre. Pas besoin de clefs. L’escalier, ce n’est pas ça encore, il y a du travail pour le remettre d’aplomb. Ce sera pour demain... ou après-demain. Je pose la chouette sur un vieux tapis plié pour qu’elle voie le ciel et je me couche. Quel soulagement pour mes muscles. Je ne vais certainement pas mettre cinq minutes à m’endormir. J’éteins la bougie. La maison craque et chuchote. Les nuages qui passent devant la lune font glisser les ombres dans la pièce. C’est comme si j’étais ailleurs, dans un monde que je rêve. Moi si pragmatique, je me laisse aller à naviguer sur des mirages. Mon corps se relâche et je flotte au-dessus du lit spartiate. Serait-ce ce qu’on appelle « lâcher prise » ? C’est un délice. Je crois que je m’endors en souriant.

La nuit a passé comme une heure. Je n’ai pas bougé. Il n’y a pas un pli aux draps. Ma chouette, elle aussi est réveillée. Elle se redresse en m’entendant bouger. Elle a l’air aussi guillerette que moi. Je la prends dans mes bras et lui murmure des mots inconnus. Elle penche la tête d’un côté, puis de l’autre et me regarde de ses grands yeux ronds. En m’entendant prononcer de ces mots qui n’ont pas de sens, je me dis que deux jours avant je me serais repris, je me serais redressé et j’aurais descendu l’escalier en bougonnant. Mais ce matin, je trouve agréable ce plumage doux dans mes bras, ce regard interrogateur, cette confiance animale.
Nous partageons notre petit déjeuner. Je sors un édredon de plume à l’ombre d’un grand chêne touffu. Elle s’installe, fait son nid et ferme aussitôt les yeux.
Ah oui ! Je suis là pour des papiers.
Avant d’y plonger, je m’approche des murs, y passe la paume, tâte le grain, mesure la température. Je fais le tour de la table dont je caresse le bois qui sens bon la cire nouvelle. Porte ouverte, je m’assois sur la petite chaise à l’entrée. J’écoute et regarde ce qui va être mon environnement pendant... ? Le moment me semble ne pas avoir de fin. Je me laisse gagner par le silence et l’immobilité. Oubliée l’angoisse, oubliés les flashs souvenirs, oubliés les légendes, les fantômes. Les arbres me protègent, bercent mon repos. Le soleil lèche mes pieds. Pas d’électricité, pas de téléphone, même portable. Ailleurs, je suis ailleurs. J’ai quitté la terre et découvert un autre univers.
Il me semble que je retarde l’instant de déchiffrer les cahiers, je n’arrive pas à quitter mon poste d’observation d’où je n’observe rien que le silence. Mon esprit vagabonde sans s’arrêter sur rien. Il fait l’école buissonnière et j’aime bien. Ce n’est pas moi qui vis, c’est la vie qui entre en moi. Impression étrange d’un équilibre subtile entre rêve et réalité. Délicieuse hésitation entre désir et obligation. Non, ce n’est pas cela, c’est un projet à réaliser que je laisse traîner parce que mon désir est plus proche de la paix que de la quête. Écouter mon envie plutôt que ma raison. C’est si nouveau pour moi. Comme si toute une histoire s’insinuait en moi, doucement, par le bout du cœur et pas par ma tête pensante. J’accueille cette nouvelle émotion avec étonnement et je lui ouvre grand la porte. Je suis toujours assis sur la chaise basse, je ne fais rien d’autre que respirer, me fondre dans le décor, me laisser imprégner.
C’est un bruit d’aile qui me ramène à la réalité. Il est dix heures passées et je n’ai rien fait. Mais ça ne me préoccupe pas. Je vais marcher autour, toucher la chaleur des rochers, apprécier la fraîcheur du sous-bois, cueillir quelques menthes sauvages que je roule entre mes doigts pour humer l’arôme épicé. Il fait beau. Les cigales grésillent tant et plus. Le soleil brûle les herbes.



PRIX

Image de Eté 2016
17

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Thara
Thara · il y a
On prend plaisir, à lire cet instant de vie saisit sur le vif.
On entre en même temps que cette femme dans cette maison désertée, de vie humaine.
Au fur et à mesure de ses découvertes, son esprit s'envole (imaginant) la vie des êtres qui y habitait ...
Passant de réflexion d'une époque passé, au temps présent...

·
Image de Denis Lepine
Denis Lepine · il y a
un instant, un moment une phase, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
·
Image de KELM
KELM · il y a
j'adore ; je vote c'est gratuit

je vous invite à venir lire et soutenir mon texte et merci
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/monsieur-noir

·
Image de Kyou
Kyou · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte; " J’ai quitté la terre et découvert un autre univers" votre phrase résume tout à fait ce que j'ai ressenti en lisant.
·
Image de Anne-marie Cecillon
Anne-marie Cecillon · il y a
Superbe, vous m'avez offert une vaéritable pose d'émerveilement, merci. Après ça j'ose à peine vous demander de jeter un oeil sur mon haïku en finale "soudain a jailli...". Merci pour votre très beau texte où se mêlent objets, nature et âme. Peut-être apprécierez vous mon texte "non elle n'est pas morte la mama". En tout cas vous me redonnez envie de poursuivre l'écriture de ce qui, dans ma tête, doit être la suite de "non elle n'est pas morte la mama". Encore merci et bonne journée
·
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Un texte que j'ai lu jusqu'au bout, ce qui pas toujours le cas
Un moment de vie, simple et bien écrit

·
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Je suppose que cette fin plutôt ouverte exprime le fait que la pierre philosophale, c'est cette maison qui redonne au narrateur un certain goût de vivre et de profiter du temps qui passe en harmonie avec la nature. Différentes suites sont possibles, je les attend impatiemment.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau récit bien écrit! Mon vote! Je suis en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver édition 2016 grâce à vous, mes fidèles lecteurs, et je tiens à vous en remercier infiniment et compte sur le renouvellement de votre appréciation! J’invite tous ceux et toutes celles qui n’ont pas encore visité ma page, à venir lire et soutenir mes œuvres si le cœur vous en dit! Mon œuvre favorite est celle-ci:Mercd’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

·
Image de Emma
Emma · il y a
Et oui.comme Claude je reste sur ma faim. mais pourtant j'ai dévoré cette histoire. Sans pause. Au rythme de ce narrateur parti a la découverte de... quoi au fait ? Il faudra nous éclairer ?
·
Image de Noli Nola
Noli Nola · il y a
C'est vrai que ce texte sonne un peu comme un produit non fini, on attend la suite ? N'empêche, j'ai apprécié goûter à la succulence du lieu, façon Michel Deville (le cinéaste, si vous vous souvenez).
De votre côté, aimerez-vous mon 1er né, en compet’ au printemps « Va, et remercie » ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/va-et-remercie

·