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Qualifié

— Allô ?
Pas de réponse.
— Allô ? Allô ? dit ma tête.
Aucune réponse. Mon corps est un ectoplasme sur canapé complètement sourd et amorphe.
Depuis quelques jours des millions de virus flottent dans l’air. Il paraît qu’ils sont partout : dans la rue, dans les magasins, dans le R.E.R., au bureau, dans les lieux publics, au travail et même chez nous ! Ils l’ont dit à la télé :
— Attention ! ELLE arrive !
Moi, la tête, j’ai cherché sur internet : « images de virus » et j’ai découvert des sortes de balles de ping-pong bardées de tentacules ou plutôt de picots qui ressemblent à des cornes d’escargots. J’ai alors déroulé le film à l’envers et assisté, impuissante, à l’attaque de ces trolls variqueux lancés à cente à l’heure sur les muqueuses de ma trachée. Une goulée d’air respirée et les monstres se jettent à l’assaut et s’agrippent aux parois. Les autres micro-bestioles qui occupaient déjà le terrain se défendent. C’est le carnage. Bataille rangée dans le larynx et la trachée.
— Alors, crient les attaqués, qu’est ce que vous foutez là-haut dans le nez ? Vous êtes une passoire. Impossible de compter sur les avant-postes. Vous dormiez les sentinelles ?
Penaudes, elles se taisent et assistent à la bagarre car tout en bas, c’est l’hécatombe. On ne se laisse pas intimider. Les anticorps se prennent pour William Wallace, le cœur vaillant des écossais qui combattait les anglais alors qu’ils voulaient les réduire à l’anglomanie, prendre leurs terres, leurs châteaux, leurs fantômes et même les empêcher de porter le tartan et le kilt ! J’aime bien cette image. William, le héros écossais, dit Braveheart alias Bruce Willis dans le film du même nom, attaquait les anglais et faisait feu de tout bois jusqu’à de grosses pierres que le costaud en jupette jetait avec rage sur les anglais en déroute. Les clameurs et les vociférations remplissaient la vallée. Jubilation !
Ainsi mes anticorps dézinguent sans merci tout ce qui se présente. Poum ! Les petits trolls chevelus, comme les anglais, sont mis à terre, découpés menus et empilés en monticules glauques, cadavres qu’il va falloir expulser. Beau travail des anticorps-lutins en baguettes qui ont bastonné la troupe et qui appellent :
— Tu t’y colles là-haut à l’entrée du puits ? Tu expulses la purée ?
Suite d’éternuements sonores et postillonnants. Trompette dans le mouchoir. C’est fait.
Mais il en arrive encore des trolls à tentacules. Ils s’agitent, ils essaient d’étouffer William, l’anticorps qui combat jusqu’au dernier souffle. Les morts des deux camps se mélangent dans un magma glaireux de soir de combat. Et moi, la tête, j’assiste à cette débâcle sans même pouvoir intervenir. J’encourage, j’applaudis. Cependant, mes idées n’ont pas de pieds crochus et ne peuvent pas prendre part à la tuerie.
— Toi, là-haut, tu la fermes, crie un virus en forme de saucisse qui vient d’arriver sur le champ et s’en donne à cœur joie.
Il se faufile et tente de pénétrer profondément pour bouffer quelques lymphocytes mais le macrophage veille et l’engloutit tout de go. On profite toujours de l’attaque pour mettre à mal la baraque. C’est un principe universel.
Le lymphocyte qui ressemble aussi à une balle recouverte de vers de terre ne donne pas sa part aux chiens, mais il va falloir appeler du renfort, la situation empire, les trolls à cornes rigolent car ils vont triompher par le nombre. On sonne l’olifant. La toux s’énerve, s’énerve... Elle va bientôt cracher sa rage mais le corps atteint et très enfiévré ne gesticule plus, il va jeter l’éponge, vaincu. D’ailleurs, il a quitté la jupette et ne vit plus qu’en pyjama.

— Tu crois pas, cerveau, qu’il est temps de réagir ? Tu n’as pas entendu les appels radios ? Tu ne sais pas déchiffrer les SOS ? Ta vanité te tuera. Tu penses pouvoir te défendre seul contre tous pour un rhume vulgaire mais tu t’es trompé. Erreur fatale. Tu as pêché par orgueil. Des millions de petits virus malins peuvent défaire une baudruche invincible. L’histoire est pleine d’exemples, les livres en regorgent. Pas de fanfaronnade.

Pour faire donner la cavalerie, il y a des règles. Seul le général en chef diplômé peut la lancer dans la bataille après examen et sur ordonnance. Je ne sais pas où sont passés ces généraux De-la-Lutte-contre-la-Maladie sortis de la faculté de médecine, mais pour en consulter un qui soit disponible, c’est le parcours du combattant. En France, en 2019, vingt-et-unième siècle, prendre un rendez-vous rapide chez un médecin tient de l’exploit. Le mien, dans ma banlieue, ouvre ses portes quelques heures par semaine et la multiculturalité tient palabres dans la salle d’attente, exiguë mais débordante. Le français n’y est pas parlé et on y vient en tribu. Pour un malade, quatre personnes présentes ! Toi, tout seul avec ta maladie et ta fièvre qui grimpe, tu cherches une chaise et la mondialisation te submerge !
— Attendez, vous allez voir. Vous ne voulez pas me laisser m’asseoir ? Je vais tousser puis éternuer trois ou quatre fois, vous inonder de mes virus à cornes d’escargots et tous ceux qui ne sont pas atteints aujourd’hui le seront dans deux jours !
La vengeance est un plat qui se mange froid. La mondialisation est un partage de proximité et, dans la salle d’attente, c’est un partage de promiscuité. Que la grippe sévisse !

Enfin ! Quinze patients malades et trois heures plus tard, c’est mon tour. Le verdict parle bien de virus et d’épidémie. La cavalerie sera donnée. Mes petits anticorps fatigués vont recevoir de l’aide. Les antibiotiques sont lâchés, on sonne la charge. Bousculade dans la tuyauterie.
À quoi ressemblent les antibiotiques ? Dans ma recherche, je n’ai trouvé que des photos de gélules mais comment cette poudre va-t-elle occire les trolls variqueux ?
Bzz bzz bzz ! Un petit trou dans la paroi spongieuse et glop, tout l’intérieur dégouline, toutes les entrailles se répandent, troll occis ! Crade !
Le dictionnaire Larousse, qui en connait un rayon sur toute chose, écrit que la vie est le fait de vivre de la naissance jusqu’à la mort. Larousse et La Palisse étaient certainement cousins ce qui explique beaucoup de choses.
Ils ont vécu mes virus mais en fait, la vie, ce n’est pas ça du tout messieurs Larousse et de La Palisse. La vie ? Ce n’est que des batailles incessantes gagnées ou perdues, des guerres éclairs et des guerres de cent ans, des tueries de virus en embuscade et de bactéries bousculées dans la cohue. Y a toujours du grabuge et après, l’hécatombe des cellules gentilles repoussent, des petites bulles translucides à noyau, des bactéries à poils, des saucisses à granules, des bâtonnets tordus. Ma trachée est alors un marécage tranquille, le calme revient pour quelques temps, tout ce petit monde se calme après l’échauffourée. C’est la paix.
— Allô ? dit ma tête
— On y va, répond mon corps.
Ah ! Elle est contente ma tête, le courant est rétabli.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Zouzou · il y a
Quand le corps lutte pour la Vie...mes voix!
En lice Printemps et Isère si vous aimez...

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Samia.mbodong · il y a
Ouh là là j'espère que la lecture n'est pas contagieuse.
Bravo je soutiens

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Christian PHILIPPS · il y a
Plein de punch et d'images bien trouvées. Super.
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Philshycat · il y a
Très bon style !
En compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

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Ginette Vijaya · il y a
Il y a des guerres internes dont on ne parle pas assez et qui sont aussi virulentes que les guerres visibles .
Un style nerveux qui transmet la hargne du combat .

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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour cette guerre sans merci entre virus et anticorps... avant l'arrivée de l'arme fatale.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette imagination fertile ! Mes voix ! Une invitation
à découvrir “The Awakening” ! ( Voir MP) Merci d’avance et à bientôt !

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JD Valentine · il y a
Vous avez une imagination débordante. Votre nouvelle est très imagée et vivante. (petite référence à signaler à Short: Braveheart c'est Mel Gibson et pas Bruce Willis…). Mes voix car votre texte est vraiment sympa.
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Joëlle Brethes · il y a
On aurait dit un jeu vidéo ! ;)
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dud59 · il y a
j'ai lu 3 h d'attente chez une de vos réponses, moi je connais beaucoup plus d'attente. de toute façon gagner contre la maladie, je vote ***
si vous en avez envie, je vous invite à lire quelques-uns de mes textes sur https://short-edition.com/fr/auteur/dud59

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