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Allez Martine !

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Mama

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En compétition

Jour de fête ! Combien de bougies déjà ? À peine 30, j’ai la jeunesse au corps, la flamme au cœur et des envies pleins mes carnets de projets. La vie est truffée de promesses à désemballer, de cadeaux à goûter, de saveurs à aimer et surtout de gens de toutes sortes à découvrir encore. Je me lève de bon poil, même si comme d’habitude, ma carcasse un peu maigre râle et peine à émerger du coma mi-coton mi-désordonné de la nuit ; je me sens comme un mi-cuit qui hésiterait entre se laisser couler dans la pâte molle crémeuse de son chocolat fondu ou se tenir un peu mieux dans l’assiette, fier de son smoking bien croustillant. Le sommeil a toujours ressemblé pour moi à une sorte de lutte, se laisser partir ou rester aux aguets : on ne sait jamais, si je ratais cette nuit l’événement le plus important de ma vie ? Au final, aucun événement n’est jamais venu bouleverser ma vie au beau milieu de la nuit, et pourtant je guette toujours, les oreilles à l’affût, relevées telles celles d’un lévrier sur la piste d’un sanglier, prête à dégainer les colts que je cache sous ma couette : le moindre vivant qui ose s’aventurer dans les parages n’a qu’à bien se tenir, je suis capable de gober un moucheron plus vite que mon ombre et d’insulter en bavant une latte de parquet qui grince.

Mais ce matin, je n’ai pas le temps de divaguer sous les plumes ni de faire le bilan de mes sursauts hystériques, je dois être prête à 8h, avoir fait une sorte de sac pour la journée qui doit contenir un maillot de bain, des godasses de marche, un pyj pour la nuit et ma brosse à dents. Je suis un brin inquiète : vais-je être capable de nager avec des pompes de marche aux pattes ? La vision de mon propre corps pataugeant façon têtard, la face à moitié noyée et les yeux rouges écumants de désespoir m’achève déjà. À vrai dire, je ne sais pas où je suis emmenée, ni pour combien de temps, c’est une surprise, c’est jour de fête, je vais souffler 29 bougies, la vie est forcément belle...

Comme un boy scout paré pour un campement de fortune, fière de l’effort que m’a coûté ce levé matinal, emballée par ma vision si rose de cette journée surprise, souriante jusqu’aux dents, je nous laisse embarquer, mon sac, mon enthousiasme et moi, dans le carrosse que mon homme a avancé avec amour devant la maison. C’est parti mon kiki, en route vers l’inconnu, à nous l’aventure, le jeu consiste à ne pas poser de questions, à me laisser faire, je ronge donc pendant tout le trajet mon frein et les ongles qui me restent.

Une petite route de montagne, un tournant, deux tournants, beaucoup de tournants, jusqu’au dernier tournant. Je bénis celui-là, un de plus et c’est moi qui tournais définitivement de l’œil. On se gare près d’une petite cabane, accueillis par un troupeau de gens qui se frottent les mains de froid et probablement de joie. Ils sont jeunes, beaucoup plus jeunes que nous, et je constate avec perplexité que je suis la vieille dame du groupe, avec un dépassement d’au moins 10 ou 12 ans ; je vois alors apparaître très distinctement dans ma tête un gâteau d’anniversaire monté sur 10 ou 12 étages, aux choux fripés et ridés, croulant d’épuisement, incapable de supporter le poids des bougies accumulées. Je serre les pinces de chacun avec la bouche en cul de poule d’une instit au chignon piqué d’épingles. Il va falloir me respecter bande de p’tits mignons ! C’est là que je découvre, le long de la cabane, la panoplie de combinaisons intégrales, pendues par la capuche, noires, errantes les unes à côté des autres comme des morts vivants accrochés par hasard à un fil, flottant au gré des courants d’air et des pluies de saison. Je frissonne d’horreur, m’imaginant affublée de ce costume d’homme grenouille encore dégoulinant, et après un calcul assez rapide, je conclus qu’il me manque au moins cinq ou six tours de taille et au minimum 50 centimètres de longueur : il n’y a pas de doute, mon corps n’a aucun rapport avec ces formats, ni en largeur ni en hauteur. Une envie subite me prend à la gorge de partir en courant me ratatiner derrière un pneu de la voiture et d’y attendre en boule que cette belle journée se termine, mais mon homme, qui a organisé cette chouette surprise, serait malheureux que je n’aie pas l’air enjoué. Je me racle donc la gorge avec virilité et je m’entends crier ma joie sur un ton étranglé : « Une journée de canyoning ! Mais quelle bonne idée ! ».
À partir de cet instant, Raoul, notre moniteur dynamique, se prend d’affection pour la vieille peau courageuse que je suis et ne cessera plus de s’adresser à moi, Martine par-ci, Martine par-là, viens par-là Martine, passe devant moi Martine, ne t’inquiète pas Martine, qui veut tenir la main de Martine, en avant Martine, courage Martine, sans que jamais ma bouche n’arrive à s’ouvrir pour lui dire que je ne m’appelle pas Martine. Martine à la montagne, Martine fait du canyoning, c’est sûr que ça sonne bien.

Pour atteindre le sommet d’où nous glisserons tout le reste de la journée, nous allons marcher, en équipe joyeuse et motivée. Chacun enfile donc sa tenue de service qui grince, je fais 7 tours aux manches et une dizaine aux chevilles, et me retrouve perdue dans l’habit de mer, le col baillant remonté jusqu’au pif, ouvert à tous les grains, avec assez d’espace entre la peau de mon poitrail et celle de la combi pour installer 3 réchauds à gaz. Impossible de me caler le sac à dos sur les épaules puisque celles du mort vivant en néoprène dépassent tellement de chaque côté ma carrure de jockey que j’ai du mal à en apercevoir le bout. Généreux et compréhensif, Raoul se charge de mon barda et annonce, satisfait, que l’essayage est validé, que nous pouvons maintenant retirer ces nouvelles peaux que nous porterons autour de la taille pour ne garder que notre beau maillot, chaussures de marche aux pieds, parés pour entamer la marche fatale. La queue leu leu démarre, défilé fabuleux de pingouins déguisés en princes et en reines de gala, chics comme jamais, moule-joyaux et maillots à dentelles sur chaussettes à bourrelets et godillots de guidouilles, combi seyantes multi-épaisseurs autour de la taille pour affiner la silhouette. Ah ce qu’on se sent beaux quand on est bien mis en valeur ! Raoul n’a pas trouvé de plus belle idée que de faire participer son clébard à cette sortie de première classe. Pendant toute la montée, le toutou, alléché par notre accoutrement, vient nous renifler à tour de rôle, passant des hommes aux dames avec un intérêt presque poignant. On se protège tant bien que mal en repoussant avec gêne et dégoût la truffe de la bête salivante. Le silence du convoi est total, car toute parole attirerait fatalement les regards, générant un sentiment incontournable de malaise voire de honte ; seul Raoul, qui semble ne pas avoir conscience de la situation, commente le trajet avec le sérieux d’un guide au musée St Raymond.

Nous atteignons enfin, suants et muets, le point d’où la dégringolade de la montagne par les cascades va démarrer. Éparpillés sur le morceau de rocher qui nous accueille, souriants bêtement comme des ravis perplexes, nous écoutons Raoul nous énumérer un à un les dangers du canyoning et le sérieux impératif avec lequel il va falloir suivre ses consignes de sécurité. Discours très emballant et plutôt persuasif : si on ne veut pas finir en chair à pâté écrabouillée après le premier saut, on a intérêt à démarrer du bon pied sur le caillou indiqué, à ne pas oublier de coller ses bras le long du corps, à bien viser le petit périmètre d’eau dans lequel on se jette, à se tailler fissa une fois remonté à la surface pour ne pas être ré-envoyé au fond des eaux par le petit camarade d’après, dans le sens inverse d’un bouchon de champagne. Le casque, ça va de soi, n’est pas une option, même si le mien, taillé pour un orang-outan de l’ère des glaces, me retombe sans arrêt sur la gueule. La sangle pend lamentablement à une main sous mon menton et se balance avec ironie chaque fois que je tourne la face vers Raoul avec mon air impressionné de bonne élève en état de sidération avancée. Pour prendre goût à la température de la cascade dans laquelle nous allons tremper toute la journée comme des vieux linges oubliés, Raoul nous indique une sorte de mare stagnante et le promontoire situé 1 mètre plus haut d’où prendre notre élan. Quelle joie de s’éclabousser les uns les autres comme des gosses à la piscine municipale ! C’est ton tour Martine, allez saute ! Allez Martine, n’aie pas peur, vas-y, tu vas voir avec ta combi tu vas flotter comme une bouteille en plastique ! Je t’aide Martine, je te pousse ! Allez zou ! Paf ! Projetée dans l’eau comme un pantin démembré, je suis saisie à contre cœur par le froid de canard qui me coupe la respiration et, gesticulant dans une panique totale, les neurones congelés et les émotions désinhibées, j’éclate en gros sanglots incontrôlables. Mon homme, très embêté par ma réaction consternante, aussi à l’aise dans le froid qu’un manchot de la banquise, essaie avec des mots gentils de calmer mon état, riant jaune et doutant subitement de mes qualités de sportive de haut niveau. Le casque rabattu jusqu’au nez, 3 ou 4 litres d’eau dans la combi au niveau de la poitrine, de quoi installer un véritable aquarium, je patauge lamentablement jusqu’au bord et remonte secouée de spasmes rejoindre mes petits copains fascinés. Bravo Martine ! Quelle chouette expérience !

La journée est un véritable cauchemar, dans toutes les descentes qui nécessitent nos jambes, mes tennis roses à pois verts glissent sur le caillou comme des patins de scène. Je progresse à quatre pattes, comme une araignée de mer, le champ de vision réduit à la visière de mon casque et aux mèches de cheveux restés collés dessus, le nez dégoulinant, la bouche pétrifiée, poussée par les encouragements de Raoul : C’est bien Martine ! La prochaine étape est tout près ! Courage Martine !

La prochaine étape, c’est le saut de 10 mètres. À l’approche du bord, obstinée comme une mule, je fais un refus total, momifiée de terreur, glapissante comme un chien blessé, cramponnée au bras de Raoul qui, pris de compassion et de pitié, me propose de faire la descente en rappel. C’est plus long mais plus facile Martine !
Qui a dit que reculer dans le vide face à la roche était moins angoissant que dans l’autre sens? Je rêve à cet instant de n’être pas là, de ne m’être jamais levée ce matin, de ne pas être née un jour comme aujourd’hui, d’être seulement vautrée dans un bon canapé moelleux sous un plaid chaud moumoute, avec une tisane fumante au fenouil de Toscane et une bonne BD de Pico Bogue.

Mais le pire reste à venir, nous voilà arrivés sur une autre hauteur, vue sur une sorte de lac magnifique, survolé jusqu’au bord opposé par un câble long d’une centaine de mètres. Dans la main de Raoul, une espèce de pioche suspendue au câble. Quel bonheur, on va traverser le lac à la tyrolienne ! Je n’attendais que ça, je suis folle de sensations de vertige ! Martine tu passes la dernière, je serai là. Quelle délicatesse Raoul ! J’ai donc tout le temps de regarder les 10 autres s’exploser la carcasse à l’arrivée et me féliciter que mon tour arrive bientôt ! En apnée quand vient mon heure, les oreilles bouchées par la peur, la face violette contractée dans mon casque, les doigts surgelés vissés sur le câble, le cul serré sur la pioche à m’en couper les veines des cuisses, je n’ai pas le temps de comprendre ce qui m’arrive, je sens mon crâne trop lourd claquer sur la surface de l’eau, mon cou rétroversé s’allonger en arrière comme s’il se faisait la malle du reste de mon corps, et je mets plusieurs minutes à entendre Raoul crier du haut de sa montagne : Martine, ça va ? J’arrive, ne bouge pas Martine ! Surtout ne bouge pas ! Martine tu m’entends ? Martine, surtout reste où tu es ! Bouger ? Je ne sais plus ce que ça veut dire, mon corps flotte au gré des courants du lac, face aux nuages, insensible, attendant que le ciel s’ouvre pour rentrer dans la cohorte des élus héroïques. Je suis béatement morte, l’épreuve suprême est terminée, j’ai quitté ce monde de brutes, je vogue, insouciante, dans un grand bain hallucinogène, je suis passée sur l’autre rive, celle d’un monde doux et indolore, sans eau ni froidure, sans sauts ni balançoires d’alpinistes, sans casques ni sangles, sans jeunes ni vieux, sans choux ni bougies, je glougloute dans un coton bienheureux, bercée comme un poupon dans les bras d’une déesse envoûtante... Un clic-clic agaçant, insistant et dérangeant, m’appelle à sortir de la réalité virtuelle et douce que mon cerveau, dans lequel un boulon a dû sauter sous le choc, est en train d’inventer. J’entrouvre laborieusement les yeux pour m’assurer que ce clic-clic n’existe pas, et je tombe sur un nez, penché très près de ma face, puis sur une main qui agite frénétiquement, près de mon oreille, un trousseau de mousquetons comme si c’étaient les clés du paradis. Quelques pensées confuses sans tête ni queue au sujet de St Pierre se baladent dans ma caboche, jusqu’à ce que je réalise que je suis échouée comme une vieille épave sur une berge caillouteuse, inspectée et analysée par Raoul, par mon homme et par mes 10 potes de galère, qui ont l’air de n’avoir jamais rien vu de pareil. Martine ! Ça va Martine ? T’es avec nous ? Martine, tu vas bien ? Mes mâchoires, que quelqu’un a dû souder l’une à l’autre avec des vis ou de la colle, n’arrivent pas à se désolidariser pour articuler que je pète le feu et rassurer ma troupe de copains.

C’est clair, je suis l’héroïne de cette journée. Ma nullité sportive est inversement proportionnelle à ma bravoure épatante, mon inaptitude physique n’a d’égale que la maîtrise de mes émotions. Je suis Martine, Martine qui fait du canyoning.

La suite n’est qu’embrassades, émois et déclarations d’amour. Martine est revenue, Martine est vivante.

La colonie des manchots empereurs reprend sa marche finale vers le cabanon, soutenant sous les bras la Martine dégoulinante et sonnée, les godasses imbibées de flotte, le squelette en vrac, anéantie par tant de frissons et d’exploits, bleue de froid et d’effroi, bonne à inscrire dans le livre des records. Bravo Martine, tu l’as fait !

Mon homme, pour mes 30 ans, s’il te plait, emmène-moi dans un spa !

PRIX

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Mathieu Kissa · il y a
Au fond, qui aime vraiment ce genre de truc (le canyoning, pas votre texte) ? Le texte, il est génial, on finit rincé, et mort... de rire. Bravo.
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Mama · il y a
Merci Mathieu ! Mais si si il y en a qui aiment glisser, se noyer, se cogner, se les geler, se vautrer, se rincer....c est dingue hein ?
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RAC · il y a
Très sympa, très stylé... mais cette balade sportive m'a achevée ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Mama · il y a
Merci Rac ! Allez on se requinque avec un RedBull ?
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RAC · il y a
Heu...pour ma part avec un bon coup de rouge et du vrai fromage ! Bon dimanche !
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Fred Panassac · il y a
Ouf, vous vous en êtes sortie avec les honneurs et un hilarant sujet d’ecriture ! Comme disait Churchill quand on lui demandait le secret de sa longévité : « No sport ! »
Le meilleur endroit pour vous lire, c’est sous la couette en savourant son confort, tout en étant emportée par un maelström de sensations sportives (par procuration !)...
Si vous passez par ma page vous constaterez qu’à l’autre extrémité du calendrier de la vie, on ne s’ennuie pas non plus ;-)

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Mama · il y a
Merci Fred ! Ce qu on est bien sous sa couette ! Je passe très vite chez vous !
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Miraje · il y a
Ulysse et l'Odyssée en comparaison, c'est un tour de jardin en trottinette ...
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Mama · il y a
Trop drôle Miraje votre message ! Je vois Ulysse traverser le gazon en trottinette, déraper sur les graviers et finir la tête dans l arrosoir :)
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Artvic · il y a
Il faut attendre plus d'un an !! mais quand même !! Bonne Fête MARTINE !! :D merci à vous Mama pour ce texte plein d'humour !!
Je crois vous avoir déjà lu hier sur un autre texte ... donc je ne vous réinvite pas sur mon poème en lice de finale ;) amitié à vous :D

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Mama · il y a
Merci Artvic ! Je viens visiter votre poème dare dare puisque c est jour de fête ! :)
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Artvic · il y a
Ah ah !! merci beaucoup !!! encore bravo à vous !
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Marie · il y a
Bravo pour votre humour et votre écriture. Mes voix
Si vous désirez faire un tour sur ma page, j'ai un texte en lice et un autre en finale. D'avance merci

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Mama · il y a
Merci Marie ! Oui je viens vous lire avec joie très vite !
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Marie · il y a
D'avance merci à vous
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Marie Quinio · il y a
haha j'adore !! très bien écrit, j'aime votre humour et votre façon de jouer avec les mots, superbe ! J'attends avec impatience l'épisode SPA ;)
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Mama · il y a
Mais oui ! Je vous invite à plonger béatement en cœurs dans les remous d un spa à la lavande ! Ça va être liquéfiant ! :)
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Zutalor! · il y a
Sur l'air de
"Allez, les Bleus,
Allez, les Verts,
Allez, les Roses,
Alléééé..." :
ALLEZ MAMA, ALLEZ LA TERRE ADÉLIE !

(Et je te recommande à ma grand-mère qui, n'ayant rien à me refuser, ne refusera certainement pas de t'aider quand tu sportives violent... Eh oui, j'ai deux nouveaux tout petits textes en haut de ma tête de gondole...) :O)

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Hugo Boss · il y a
Génial Mama bises de nous 2
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Jule · il y a
Bravo Marine 👏🏻👏🏻👏🏻
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