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Alea Jacta Est

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Azna

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Elle a un goût métallique en bouche. Un goût de sang ?
Elle marche, son livre à la main, droite, le pas élastique. Elle sent qu’on l’épie. Marche, ne te retourne pas.
Pourtant, il y a du monde autour d’elle. Une foule presque dense. Je suis en sécurité ici, rien ne peut m’arriver. Pourquoi cette angoisse alors ? De quoi cette crainte ? Le métal se prononce tout contre son palais, râpe sa langue. C’est un mors que l’on m’a passé, je suis traquée, retenue. Je sui née pour me plier à quelque volonté. Elle sort de ses pensées. Non, qu’est ce que je raconte ? C’est cet homme. Il me suit depuis que je suis entrée dans la gare, c’est un chasseur, je suis perdue si je commence à penser comme une proie. Je dois rester calme, agir comme n’importe qui ici.
Ses pas fléchissent, imperceptiblement. De la sueur, glacée, celle de l’angoisse, perle à son front. Une perle s’en détache et roule jusqu’à la vallée de ses seins. Est-il toujours derrière moi ? Oui, pas besoin de me retourner, je le sens. Une odeur rance de sueur. Ecœurant ! Il doit trembler d’excitation. Oui, il doit jouir de l’effet qu’il produit sur ses proies. C’est ainsi que cela doit se passer à chaque fois. Ni trop près, ni trop loin. Juste ce qu’il faut pour ne pas les perdre de vue. Juste ce qu’il faut pour qu’elles sachent qu’elles sont suivies. Il les marque. Je suis marquée par sa peur. Désormais, je suis à lui. Qu’importe les personnes autour de moi, je suis fichue. Personne ne viendra à mon secours quand il m’attrapera le bras. Rien ne bronchera lorsqu’il me tirera vers lui. Et lorsqu’il retroussera ma jupe, c’est à peine si les bourgeoises coincées hausseront un seul sourcil.
Telle la lance perforante, son regard fouraille entre ses omoplates, glisse, palpe sur les arrêtes du dos, rebondis sur la chair faisant fi des vêtements. C’est un viol ophtalmique. Elle repère un siège vide. Elle s’empresse de s’asseoir. Le plastique froid s’insinue sous ses cuisses lui arrachant une grimace de surprise. Sa main sera-telle aussi froide ? La main glacée d’un mort ? Ou au contraire plus chaude que la vie ? Un bonhomme de plastique. Non, un bonhomme mort en plastique et cette pensée ne peut lui retenir un sourire. Qu’est ce que je suis bête quand même. Si ça se trouve, je me monte le bonichon depuis tout à l’heure. En fait il n’y a pas d’homme bizarre. Personne n’en a après moi. Je peux marcher libre et tranquille. Je suis prête à parier que je pourrais déambuler complètement nue sans courir le moindre risque. Rassérénée par cette idée, elle se permet de baisser la garde et ouvre son livre. Le texte l’absorbe, elle se laisse couler sur les pages de papier, essayant de se tatouer les lettres d’encre sur les yeux.
Perdue dans l’océan de l’imaginaire, elle sursaute à l’approche de la petite fille. Il faut vraiment que je me calme. La fillette la fixe. Statique. Cela pourrait n’être qu’une poupée de cire destinée à l’attirer dans ses griffes. Toutes les jeunes filles aiment les enfants. Il suffirait de lui sourire pour que l’enfant sourie à son tour. Ses yeux sont de puissants hypnotiques, oui, ils tournent sur eux-mêmes dans une spirale infernale, tourbillon de l’enfer. Ensuite, il ne suffit plus qu’à la poupée de tendre sa petite main de fausse peau, de saisir délicatement la manche de la jeune fille pour qu’elle la suive. La spire ne doit jamais se détacher de son regard. Un poupon maléfique qui capture à sa place. Quand la police sera à la recherche de témoin, personne ne se souviendra de la femme partie avec une petite fille, une petite sirène. Je n’ai pas de mât auquel m’attacher. Quel poison insidieux. Il faut rompre le sortilège. Sa langue n’est qu’une bouillie informe : « C’était ta-ta, c’était-ta-ta ? ». La perplexité qui se dessine entre les traits de l’enfant la fait devenir rouge de honte. C’était ta place, c’est ça ? Tu voulais t’asseoir et je t’ai pris ta place ? Tu veux venir sur mes genoux ma puce ? Excuse-moi mais je suis vraiment fatiguée. Mais pourquoi n’ai-je pas réussi à te dire ça à HAUTE VOIX ? Excuse moi petite, d’habitude j’arrive à aligner quelques mots, j’ai peur c’est tout. Fait bien attention quand tu grandiras. Nous sommes nées faibles et fragiles. Ils en profitent. Ils en profiteront toujours... Ne laisse personne te marcher dessus, petite. Soit forte, reste fière. Il ne faut jamais ployer, JAMAIS. Je suis traquée, désolée, vraiment désolée... Mais qu’est-ce qu’il fout ce train. C’est son complice, c’est ça ?
« Non non, ne vous inquiétez pas. Vous pouvez rester là, elle ne s’assoit pas. »
C’est la mère qui a parlé. Elle a compris. Tout. La fillette est venue se réfugiée entre ses bras, la chevelure dorée dégoulinant jusqu’à son petit derrière. Elle est aussi inexpressive qu’une image de papier glacé. Désolée. Je dois paraître d’une bizarre façon. Les yeux apeurés, mon T-shirt collé par ma sueur, et cette odeur suave, aigrelette de terreur interne qui me submerge. Je suis sûre que tu peux la sentir, petite. J’en suis persuadée. Et lui aussi, du reste... Cela doit être ainsi qu’il me repère parmi la foule qui ne cesse de croître. Les travailleurs épuisés, pressés de leur substance par un dur labeur rentrent chez eux. Ou ils le tentent du moins, vu que ce maudit train n’a toujours pas pointé le moindre petit bout de sa carlingue ! Quelles chanceux... Ils sont cassés, harassés, brisés, émiettés, mais ils peuvent espérer rentrer chez eux. Ils savent où se trouvent leurs places, quelqu’un les attends dans la douce chaleur d’un foyer. Une épouse douce et tiède, des rejetons joufflus aux mains maculées de chocolat, la bouche et les poches pleines de sucreries. Ils embrassent leurs papas d’un bisou-escargot. Ils rient... Pour d’autres c’est un gros chien poilu à la langue pendante et râpeuse qu’il passe et repasse sur la figure de son maître bien aimé. Bave, de la bave, toujours de la bave. C’est ça le ciment de l’amour ? Mais ils savent où rentrer... J’en suis jalouse, consumée de rage. C’est injuste. Je suis perdue, on m’a suivie. On a décidé à ma place de mon destin. On ne m’a pas laissé le choix. Je le vois clairement maintenant. Il s’est adossé contre le mur à une dizaine de pas de moi. Qu’attends t-il ? Moins de monde ? Plus de spectateurs ? Que je le supplie de me prendre tout de suite ? Si j’appelais à l’aide, j’aurais l’air d’une folle. Plus qu’en cet instant, c’est-à-dire. Je pourrais plonger la tête la première entre deux inconnus, me camoufler avec leur manteaux légers, glisser mes bras grêles dans leurs manches, ajuster mes pas sur les leurs, coller ma figure sur leurs poitrines, battre aux rythmes de leurs cœurs, cesser de respirer... Je serai la femme-phasme. Il ne me verra plus. Il ne me désirera plus. Peut-être me cherchera-t-il. Piochant de ci de là les anonymes qui passeront à sa portée. Il s’en lassera, j’en suis sûre. Je serai plus patiente que lui. J’en rigolerai encore les jours à venir. Et encore, et encore quand je le raconterai aux copines, quand on sera attablé autour d’un verre d’alcool, avec juste ce qu’il faut pour vous faire tourner la tête. On rigolera en regardant passer les garçons. Peut-être même qu’on les sifflera, ce seront eux qui auront peur de nous, peur d’être abusés. Ouais... On rigolera...
Elle risque un glissement de paupière en direction du mur. C’est plus fort qu’elle. C’est un aimant puissant, emplit d’attirance malsaine qui l’englue à la vision du chasseur. De loin, le lambda aurait peine à croire à son potentiel nuisible. Il n’est pas très grand. Elle voit de nombreux chefs qui le dépassent aisément. C’est un rat. On dit que ces bestioles sont de loin l’une des espèces les plus intelligentes du règne animal. Ils sont redoutables en groupe. En groupe ? Mais il est seul. Je n’en ai pas vu d’autres. Je crois ne pas en avoir vu d’autres. Et si, tout autour de moi, ils étaient là ? Ils attendent, un signe, un signal, de sa part ou bien un geste malencontreux qui m’échapperait. Mon livre tombe, je me penche, le souffle joue dans ma jupe, c’est la bannière qui claque au vent, je suis prise dans la mêlée. Ou j’éternue. Physiologiquement, nous ne pouvons garder les yeux ouverts, notre cœur peut s’arrêter, ce serait le moment idéal. Je ne verrai rien. Un atchoum et des serres me saisiraient de toute part. Je serai tellement étonnée que j’en oublierai de crier, tous mes réflexes seront abolis. Combien en faut-il pour maîtriser une femme ? Est-ce de la lâcheté ou bien de la prévoyance ? Ils sont tous de mèche, là sur le quai. Je ne dois pas éternuer.
Son nez commence à la picoter. Un gratouillement qui enfle et démange. Une vie grouillante s’est réveillée à l’intérieur, passe les sinus, abreuve sa bouche, chatouille. Des milliers de petits pieds la piétinent. Pas maintenant, ho pas maintenant. C’est pas vrai, toujours quand il ne faut pas.
Elle tente de bailler. Tord ses lèvres en mimiques improbables. Toussote. Les insectes courent sous la délicate membrane labiale, raclent la chair, ça galope sec.
Elle éternue. Soulagement.
La vie revient derrière ses cils poisseux de sueur. Rien n’a changé. Aucun ennemi inconnu ne lui a sauté dessus. Les vieilles dames n’ont pas troqué leur masque de peau flasque contre celui de l’assassin. Les enfants n’ont pas vu leurs oreilles s’allongées et leurs dents s’aiguiser. Personne n’a d’éclat rouge tapit au fond du regard. Timidement, elle porte son attention du côté du mur. Sa tête est basse. Elle offre sa nuque. Attitude de soumission. Attendre encore après le train lui casse sa résistance. Je vais craquer, c’est cela qu’il attend. Il sait que je vais me lever aller vers lui et me laisser faire. C’est une guerre des nerfs. Je pourrais aller m’asseoir ailleurs que cela ne changerait rien. La distance qu’il a maintenu entre lui et moi jusqu’à présent est toujours la même... A croire qu’il calcule tout. A croire qu’il sait. Je ne suis pas sa première. Combien en a-t-il fait tremper d’angoisse avant moi ? Suis-je son graal, ou bien qu’un amusement de passage pour une friandise plus douce, attrayante ? Aurai-je assez de forces pour me soustraire à son étreinte ?
Dans le tunnel, le gargouillement du train s’annonce enfin. Un mugissement de ténèbres. C’est un insecte de métal qui vient gober ses promis, les digérer, les garder en lui, les mettre à l’abri de son gros intestin longiligne.
Elle se lève, comme mue par une force d’attraction. Sa délivrance. Porte dérisoire de sortie, mais espoir quand même. Me faufiler. Me caser dans un coin, ne pas bouger tant que je ne suis pas arrivée. Fermer mon esprit, cesser d’exister, disparaître...
Les portes automatiques s’ouvrent dans un chuintement de fusée. Il va m’emmener dans l’espace. Le vide, total. Je suis née pour être éjectée de la planète Terre. Quelles drôles d’idées, vraiment ! Comme si ma vie importait suffisamment dans la masse pour gêner et le piège se referme sur elle. Saisie au cours de ses pensées, c’est perplexe et déconnectée qu’elle se voit traîner de force hors du wagon où elle avait à peine commencé à poser les pieds.
Comme elle l’avait pensé, la foule vivante se referme sur son corps, passante ignorante de la terreur qui s’empare de son cœur. Elle n’a que le temps d’attraper, furtive, l’image déformée dans la vitre en plexi glace. C’est bien lui. Le rat.
Le train s’en va, galope à travers les rails, honteux de l’abandonner.
Cette fois ça y est. Personne, personne...
De la glace peuple son estomac, congèle ses boyaux, raidit ses membres. Elle veut crier, juste un son, un son, un acte pour se prouver qu’elle est vivante, ancrée dans la réalité même si c’est une chose moche. Sa bouche pulse à peine un filet de cet air vicié que des milliers de poitrines ont aspiré avant elle. Dans sa malchance, la station est vide. Aucun témoin de son rapt. Pas de compassion attristée pour sa lutte perdue. Il est plus fort qu’elle. Il la ceinture, lui coupant le souffle. Son haleine chaude cascade sur sa nuque, s’engouffre, glisse impudiquement dans les attaches de son soutien-gorge, va jusqu’à s’abîmer au creux de ses reins. Le sang bat fort à ses tempes, ses jambes cèdent, n‘arrivent plus à freiner la force qui les déracinent, les arrachant à la platitude du sol.
C’est une pauvre créature apeurée que le rat tient fermement entre ses bras. Il est concentré dans sa tâche, insensible aux ruades désespérées, insensible au refus qui s’émane de ce corps. Refus de cette contrainte, de cette injustice. Pourquoi moi ? Qu’ai-je fait ? Un peu plus jolie qu’une autre, un peu plus seule, à la traîne du troupeau...
C’est une danse macabre qui se joue. Il ya tellement d’enjeux engagés. Accolés l’un à l’autre, la valse improbable se termine subitement contre un mur. Elle est plaquée. Prisonnière. Elle est poisseuse d’angoisse, les vêtements quasi incrustés dans sa peau par la sueur. Elle n’est qu’un hurlement à l’aide, tendue comme l’arc qui va décocher sa toute dernière flèche. Ho mon dieu, j’espère que je ne vais pas aimer ça.
Il la cramponne fermement. Il n’ose pas relâcher sa prise ne serait-ce que d’un quart de poil. Trop d’enjeux.
Elle se ressent déjà violée. Explosion de sa bulle d’intimité. Eparpillement de son espace vital. Ce n’est déjà plus qu’une demi-personne. Faut-il qu’il soit si près ? On va fusionner s’il continue, il va continuer à se coller à moi, il va m’absorber, ses pores vont s’ouvrir à l’extrême et me digérer, il va me boire à même la peau. Je suis perdue, je vais finir liquéfiée, demain, il n’y aura plus qu’un tas informe de bouillie rose, se sera mon habit de chair. Vide. Mes os auront fondus, comme le reste ! Jamais je n’aurais pensé finir ainsi ! Elle s’égare dans le marécage de son cerveau, affolée, sans boussole, s’écorchant aux ronces qui l’envahissent, croissent, croissent, enflent et emplissent ses facultés de raisonnement. Elle s’embourbe au milieu de ses sables mouvants, happée par la masse, écrasée par la silice qui s’infiltre dans tous ses orifices, la rendant lourde, lourde...
Elle abandonne de guerre lasse. Elle s’abandonne finalement à l’embrassade irrévérencieuse, épuisée nerveusement. Que ce soit vite fait. Qu’il en finisse. Je suis noyée. Achève moi, aller, tu as gagné je suis à toi, pour tout ce que tu veux, comme tu veux... La nausée la prend. Elle chancèle et se sent quitter terre alors qu’une main fouraille dangereusement du côté de sa jupe. Mais dépêche-toi ! Qu’est ce que tu attends, une invitation à entrer ? Quelle ironie !
C’est pourtant un attouchement savamment pensé qui s’opère. Il palpe ses cuisses, son ventre, fouille de ses mains, mais d’une façon méthodique, méticuleuse. Il cherche quelque chose. Il appuis de la pulpe de ses doigts en des points précis de son anatomie, ce sont des gestes mécaniques et qui n’ont absolument rien de sensuel. C’est un malade, bien plus malade que ce que je m’imaginais ! Mais qu’est ce qu’il va me faire ?
Les doigts agiles se cambrent sur son nombril, tapotent de leurs ongles le repli de peau tendre et s’y enfoncent.
Nulle douleur ne la ceint, c’est d’étonnement qu’elle crie.
Etonnement, car le clapet ouvert de son ventre laisse échapper un torrent de câbles hétéroclites.
Oui, ça y est... J’ai été réformée... J’ai été contaminée. Je me suis sauvée pour ne pas être déprogrammée.
Il arrache le fil rouge et la lumière s’éteint.
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