Albrecht et le ruminoféroce

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Image de Hiver 2017
Au 159, avenue du Général-Lebrillant, entrée C, escalier D, sixième étage, appartement 3, la porte jaune qui s'ouvre d'abord avec le verrou du haut puis celui du milieu puisque le bois est un peu gondolé, eh bien c'est là qu'habite Albrecht Manfield.
Albrecht Manfield a quarante-six ans, toutes ses dents, un imperméable jaune et une cravate à pois de couleur différente pour chaque jour de la semaine.
Albrecht aime bien son quartier. Il aime le square du bout de la rue, avec sa mare et les vieux crapauds, tout sales et dégoûtants. Il aime la boulangerie qui sent le croissant quand on passe devant. Il aime regarder les gens pressés qui attendent le bus l'air renfrogné : ce monsieur avec sa tête en forme de patate, et puis cette dame au cou tellement long qu'on dirait une girafe.
Mais surtout, ce qu'il aime plus que tout, c'est qu'en face de chez lui il y a un terrain vague. Un terrain vague avec des trous pour prendre des bosses à vélo, des cailloux pour jouer au foot et déchirer ses pantalons. Avec des bouts de bois, des bouts de rien qui permettent de construire des navires pour partir à l'abordage, au large du terrain vague.
Un terrain vague entouré de palissades en tôle et en plastique. Mais pour entrer, c'est facile, il suffit de compter un pas, deux pas, trois pas, et hop, juste là. Y'a un trou qui permet de passer. De passer toutes ses journées dans le terrain vague à jouer.

Seulement voilà, aujourd'hui, v'là qu'on lui a piqué la place. Le terrain vague n'est plus désert. Y'a des tentes un peu partout, des caravanes bariolées. De drôles d'animaux dans des cages. Des gens vêtus étrangement. Aujourd'hui, dans le terrain vague, un cirque est venu s'installer. Et pas n'importe quel cirque. D'après le panneau à l'entrée, c'est le cirque des Mille Monts et Merveilles.
Albrecht ne peut s'empêcher de fureter dans tous les coins. Ici, il voit deux hommes, perchés sur des trapèzes qui dégustent leur dîner, la tête à l'envers. Là, un avaleur de sabre en manteau d'hiver. Et là encore, deux hommes qui jonglent avec des joujoux, des choux, des cailloux et même des hiboux.
Entre deux caravanes, Albrecht aperçoit un petit garçon en train de pleurer. Il s'approche doucement et lui dit :
— Ben alors, pourquoi tu pleures ? Faut pas pleurer ! Sèche tes larmes, va. J'suis là. J'm'appelle Albrecht. Et toi ?
— Moi c'est Sacha Petitpas, fils du célèbre dompteur Achille Petitpas. Et si je pleure c'est à cause de lui. Il n'arrête pas de me répéter que dans la famille, on est dompteur de père en fils, et moi dompteur, j'ai ça en horreur. Quand je s'rai grand, je veux être cuisinier. Dresser des plats. Et pas monter des chevaux, mais des œufs en neige avec mon fouet. Mais mon père dit qu'il faut continuer à montrer nos animaux surprenants, surnaturels et stupéfiants.
— Stupéfiants ? Pourquoi ?
— Dans le cirque des Mille Monts et Merveilles, nous avons des animaux qui n'existent pas ailleurs. Attends, je vais te montrer.

Et les voilà, bras dessus, bras dessous, partis pour parcourir la ménagerie. Sacha fait découvrir à Albrecht des animaux stupéfiants, surnaturels, et vraiment très surprenants.

Là, un luminadaire, avec ses quatre pattes, ses trois bosses qui, la nuit venue, projettent de la lumière comme les vers luisants. Ici, un cheval à bascule sauvage. Un hippopodrame qui verse toujours des larmes de crocodile et, plus rare encore, le fameux tigre de feu du Bengale qui explose en une multitude de couleurs et de formes.
Dans la ménagerie d'Achille Petitpas, on trouve des créatures qu'Albrecht n'avait jamais vues. Des vers à pied en soie, des papillons minutés qui s'arrêtent toutes les soixante secondes et qu'il faut remonter. Des dindons farceurs qui gloussent aux grimaces que leur font les vieux singes. Des requins-vilebrequins, des triples buses, avec leurs trois têtes, et enfin des rats de bibliothèque qui se nourrissent exclusivement de livres.
— Et en plus, ajoute Sacha, ils deviennent de plus en plus difficiles au fur et à mesure qu'ils dévorent des bouquins. Maintenant, il faut qu'on en trouve des bons. Mais mon préféré entre tous, je vais te le montrer. C'est le ruminoféroce.

— Le ruminoféroce est un animal extraordinaire, explique Sacha. Il ne se nourrit que des idées qui tournent en boucle, des pensées dont on ne peut pas s'extraire, des chansons qui te restent dans la tête. Quand tu veux t'apaiser ou faire le vide, eh bien tu n'as qu'à venir là et le ruminoféroce t'en débarrasse. Essaye, tu vas voir.
Effectivement, Albrecht se sent tout léger, tout calme, tout apaisé devant l'étrange animal. C'est extraordinaire.
Soudain, Albrecht entend des bruits de pas furieux qui s'approchent d'eux. Mais qu'est-ce donc ? Un animal en furie ? Un troupeau d'inverzébrés ? Non, c'est le père de Sacha, Achille Petitpas, qui arrive à grandes enjambées.
— Qu'est-ce que vous faites là ? Je t'avais dit, Sacha, de ne jamais t'approcher du ruminoféroce. S'il mange trop souvent à sa faim, il est inutile pour le spectacle.
— Mais Papa, répond Sacha, il a faim, il est triste. Et puis, je voulais juste le montrer à mon copain.
— Ah ça, drôle de copain ! Qu'est-ce qu'il fiche là, ce drôle de zèbre ?

Achille Petitpas tempête, rouspète, hurle et gesticule. Drôle de savon qu'il est en train de leur passer… Albrecht ne dit rien, il baisse la tête, il se concentre sur le ruminoféroce. Et c'est là qu'il se passe une drôle de chose. Le ruminoféroce ne rumine pas ses pensées, non. Il lui en donne une. Une drôle d'idée. Mais une idée qu’Albrecht trouve géniale.
Après avoir promis que non, non, non, il ne reviendrait pas et que oui, oui, oui, il s'en allait maintenant ; après avoir fait un pas, deux pas, trois pas, Albrecht souffle son idée à son nouvel ami.
— Dis Sacha, j'ai pensé. Enfin, le ruminoféroce a pensé pour moi. Tu voudrais pas qu'on... qu’on le libère, lui et les autres animaux stupéfiants, superbes, sublimes ? Comme ça, ton père se reconvertirait et toi tu n'aurais plus besoin de devenir dompteur.

Aussitôt dit, aussitôt fait. V'là que Sacha et Albrecht se mettent à courir en vitesse. Ils ouvrent toutes les cages, et c'est un tourbillon de sons et de couleurs dans le terrain vague.

Et ça beugle, et ça meugle, ça piaille, ça piaffe, ça caquette, ça craquette, ça rugit, mugit, rougit. Et Albrecht de les encourager.

— Allons, allons, dehors, oust, oust, allez-vous-en. Si vous ne savez pas où aller, n'hésitez à aller chez moi. De l'autre côté de la rue, au 159, avenue du Général-Lebrillant, entrée C, escalier D, sixième étage, appartement 3, la porte jaune qui s'ouvre d'abord avec le verrou du haut puis celui du milieu puisque le bois est un peu gondolé. Allez vous cacher sous le lit, personne ne vous verra. Allez-y, allez-y !

Tous les animaux prennent la fuite. Quand le père de Sacha revient, il est médusé.
— Adieu veaux vaches cochons et le reste, gémit-il. Que va-t-on faire maintenant ?
Et c'est lui qui, à présent, est en pleurs.
— Allons Papa, ne t’inquiète pas. J'ai la solution moi ! Nous allons faire le premier numéro d'art culinaire. T'auras un fouet aussi, mais au lieu de monter sur tes grands chevaux, tu monteras des œufs en neige. Tu dresseras des plats et réjouiras les palais. Tu vas voir, c'est simple, je vais t'apprendre.

Et c'est ainsi que le cirque des Mille Monts et Merveilles a perdu sa ménagerie mais a gagné un sacré numéro. On vient des quatre coins du monde avec l'eau à la bouche pour voir le splendide spectacle d’Achille Petitpas et de son fils Sacha.

Quant à Albrecht, il a salué le départ de son ami de passage et a récupéré son terrain vague. Il habite toujours au 159, avenue du Général-Lebrillant, entrée C, escalier D, sixième étage, appartement 3, la porte jaune qui s'ouvre d'abord avec le verrou du haut puis celui du milieu puisque le bois est un peu gondolé.
Il aime toujours bien son quartier. Encore plus même depuis que s'y promènent la nuit les luminadaires. Il s'amuse encore plus des gens pressés depuis que les araignées du plafond sont installées sous l'abribus. Dans le square en haut de la rue, y'a un kangourou qui n'a pas la langue dans sa poche et qui raconte des histoires à qui veut les entendre.
Quant au ruminoféroce, il s'en vient et s'en va, digérant paisiblement les pensées mal comprises, mal mâchées, celles qui ne veulent pas s'en aller. Qui sait, un jour, peut-être que vous aussi vous le rencontrerez ?

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Marcal Marcal · il y a
Magnifique conte. Bravo.
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Baptiste Plume · il y a
merci beaucoup
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Mireille Bosq · il y a
Lâcher la bride à son imagination et se rire des préjugés=5 minutes de bonheur
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Guilhaine Chambon · il y a
Vraiment jolie plume . Bravo
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi. Amicalement, Arlo
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Mylba · il y a
Bravo ! J'aime beaucoup votre monde imaginaire.
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Ghylanne · il y a
Un joli conte mi philosophique, mi fantastique!!! Bravo
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Baptiste Plume · il y a
MErci beaucoup
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Laris Mocvenef · il y a
Bravo. Belle nouvelle
Je suis en compétition pour le prix Lucky Luke si vous voulez jeter un oeil http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/lucky-est-malheureux

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C.Will · il y a
Félicitations !
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Michèle Harmand · il y a
Un prix bien mérité ! :)

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