Air pur

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J'aime voyager, regarder ce qui m'entoure, laisser mes pensées vagabonder en marchant puis en faire des histoires que je tricote et détricote. Maintenant, j'ai envie de les partage  [+]

Alice se sentait lasse alors que la journée venait à peine de commencer. Le soleil printanier brillait avec insolence, lui montrant avec cruauté la grisaille de son appartement sombre. La seule perspective de sa fenêtre était un mur gris, délavé, jauni par le temps et celle de sa journée se limitait au nettoyage de son appartement.
Elle aurait pu profiter de son jour de congé pour partir et s'aérer l'esprit mais son envie se diluait rapidement dans un brouillard d'incertitude concernant la destination.
Tandis qu'elle repoussait les meubles du canapé pour aspirer les derniers moutons, elle découvrit un dé en bois, un souvenir de son enfance, durant laquelle elle s'amusait à lancer les dés lorsqu'elle se trouvait confrontée à des choix cornéliens tels que «je mets le manteau jaune ou le manteau bleu», «vais-je sortir avec Tom ou avec Yanis»? Pair c'était l'un, impair c'était l'autre, et les six faces permettaient aussi de sortir de tous les dilemmes, du choix d'un film le soir à celui d'un petit ami.
Soudain, sa journée sembla illuminée par cette résolution: pendant douze heures, sa vie ne dépendrait que de ce dé.
Tout d'abord, il fallait sortir de son antre et trouver dans quelle direction aller. Elle déplia une carte de Bordeaux sur laquelle elle traça un quadrillage composé de six carrés qu'elle numérota. Puis, elle lança le dé. Quatre. Elle découpa le carré correspondant au nombre imposé et scruta attentivement le périmètre qui s'offrait pour commencer ses aventures. Que pouvait-elle trouver là-bas qui agrandirait ses perspectives? La chance lui souriait, l'entrée de la gare était dans son plan. Elle s'empara de ses lunettes de soleil, de son chapeau à larges bords, prit son sac et sortit de son appartement, le coeur palpitant à la simple pensée de cette rencontre avec l'inconnu.
Tandis qu'elle marchait, elle avait l'impression qu'une étrange aura l'enveloppait et la nimbait de mystère, rendant sa démarche assurée, peut-être même sensuelle. Soudain, tous les possibles s'offraient sur son chemin, elle avait enfin laissé la place à l'imprévu, lui faisant éprouver la sensation grisante qu'on éprouve enfant à l'attente d'une surprise. Ce soir, elle serait peut-être la même ou peut-être deviendrait-elle une autre, pouvant franchir les lignes et les frontières qu'elle n'osait jamais dépasser.
Arrivée devant le panneau de la gare, elle regarda les destinations défiler, puis, fébrile et impatiente, lança le dé. Cinq. Le cinquième train partait en direction de Biarritz. Ce n'était qu'à deux heures de chez elle mais elle n'avait jamais envisagé d'y aller depuis son enfance. Elle alla chercher un ticket au guichet automatique puis gagna le quai, presque désert. Son esprit galopait. Qu'allait-elle faire durant ces deux heures? Elle regretta de ne pas avoir opté pour un trajet plus court, mais elle devait se prêter au jeu et obéir au dé.
Une fois entrée dans le train, elle lança ce petit cube en bois aux angles polis par l'usure dans le creux de sa main. Sixième rangée. Puis une seconde fois: côté pair. Implacable et intransigeant, le hasard la menait vers des territoires qu'elle n'aurait jamais osé explorer. Elle s'assit à côté d'un homme long et fin, gracieux comme un chat lorsqu'il replia sa veste, délicat quand il sortit son journal, subjuguant quand il la regarda du coin de l'oeil.
Alice tétanisée, jouait compulsivement avec le dé. Devait-elle lui adresser la parole ou se taire? Ses jambes flageolaient, ses mains devenaient moites et glissantes et le dé luisant par sa sueur lui échappa des mains pour se glisser entre les cuisses de son voisin, qui trop absorbé par sa lecture, n'avait pas senti ni vu ce petit dé facétieux. Frappée de stupeur, elle se sentit défaillir à l'idée d'expliquer la situation à son élégant voisin qui allait certainement s'imaginer qu'elle avait érigé un plan de séduction aussi scabreux que maladroit. Mais d'un autre côté, elle ne pouvait pas s'arrêter au milieu de son parcours. Après une grande inspiration, elle prononça dans un souffle rapide: «Excusez-moi, j'ai malencontreusement laissé tomber mon dé de votre côté».
Sceptique, il suivit la trajectoire de son regard qui plongeait entre ses cuisses, regarda le dé, sourit et dit en le lui tendant:
«Ah, c'est cela?
- Oui, je suis désolée, il m'a glissé des mains. Je suis un peu nerveuse, bafouilla-t-elle.
- Et pourquoi cela, si ce n'est pas trop indiscret? demanda-t-il avec un sourire amusé.
- Oh non, ce n'est pas un secret. Aujourd'hui, j'ai décidé de laisser mon dé choisir pour moi.
- Et pour cette raison qu'il est arrivé là ?
- oh, non, vraiment, c'était juste lié à ma maladresse bafouilla-t-elle en rougissant.
- Ne vous inquiétez pas, je vous taquine. Mais vous arrive-t-il souvent d'agir sous le coup d'une impulsion?
- Non, jamais. Je suis plutôt quelqu'un d'organisé. Cela me rassure au contraire de tout planifier. »
Il se tut quelques instants, sembla songeur puis reprit :
«Votre aventure est amusante et me fait penser à l'histoire de deux amies qui étaient parties faire une excursion. L'une d'entre elles avaient les yeux bandés et devait raconter à l'autre ce qu'elle ressentait et retenir tout son parcours à travers les bruits et les odeurs. L'après-midi, celle qui avait les yeux bandés devait retrouver l'itinéraire uniquement à partir de ce qu'elle avait vu, touché ou entendu.
- C'est original... répondit Alice d'un ton songeur, stupéfaite par le fait de rencontrer un inconnu qui comprenait si bien sa démarche.
- C'est une façon de renouveler notre regard, de découvrir la nouveauté dans l'habitude. Nous nous plaignons tous de la routine mais nous faisons rarement le pas de côté pour voir notre quotidien autrement. Qui sait vers quoi votre jeu va vous conduire...»
Ils continuèrent à discuter ainsi pendant les deux heures qui suivirent.
Le contrôleur annonça l'arrivée imminente du train et son charmant voisin lui proposa d'échanger leurs numéros de téléphone.
« Excusez-moi, mais si je dois aller jusqu'au bout de cette logique, je dois laisser le dé décider. Pair c'est oui. Impair, c'est non. »
Elle lança le dé. Pair. Soupir de soulagement.
«Et maintenant, puis-je vous demander de passer le reste de l'après-midi avec moi?» lui demanda-t-il avec un regard brillant de désir.
Lancer de dé. Oui. Ravie, elle relança le dé pour déterminer le nombre d'heures qu'ils pourraient passer ensemble: deux heures. Pas de chance. Elle regarda, la façade devant elle: «hôtel de la gare». Fallait-il jouer son impérieux désir aux dés? En deux heures c'était possible. Elle n'osa cependant pas le lui avouer et relança discrètement le dé dans sa paume. Impair: elle resterait chaste.
Durant deux heures, il lui fit découvrir les ruelles de la ville, la promenade qui permettait de voir l'écume des vagues se fracasser sur les rochers, lui raconta sa vie, plaisanta et Alice recevait ses paroles, insouciante, guidée par le fil que lui déroulait le dé. Puis légers et évanescents comme cette bulle d'intimité dont ils avaient profité quelques heures, ils se quittèrent.
A 17h30, Alice écouta enfin les borborygmes produits par son estomac. Ces déambulations lui avaient fait oublier de manger. De nouveau, son dé allait la guider dans les méandres de la ville. Elle le lança en l'air et le rattrapa. Cinq. Puis deux. Cinquième rue à droite. Elle s'engouffra dans une ruelle mais ne vit aucun restaurant. Il fallait qu'elle force un peu le destin et elle se laissa guider par son odorat. La flânerie lui était inconnue, elle était plutôt habituée à sortir avec un objectif à l'esprit, une mission à accomplir. Cette ignorance quant à l'endroit où elle se dirigeait était excitante, l'avenir lui parut plein de promesses, comme si son chemin était jonché de portes qu'elle avait seulement à pousser.
L'odeur d'ail grillé lui indiqua qu'elle s'approchait des restaurants. Une devanture, l'interpella. Un article de journal y était affiché, vantant la fraîcheur des produits que le chef cuisinier allait lui-même pêcher durant le week-end. Elle lança le dé, priant qu'il lui permette d'y entrer. La salle était presque vide car il était encore très tôt. Deux étudiantes étaient en train de glousser sur de longues tables en bois et la lumière blafarde des spots suspendus aux fils comme sur des gibets ne rendaient pas l'atmosphère propice à la dégustation. Mais le dé était jeté et elle s'installa, regarda la carte, lança une nouvelle fois le dé et choisit le menu dégustation composé de quatre poissons.
Le chef cuisinier se présenta. Il était japonais, venait de Fukuoka, au sud du japon, et avait ouvert ce restaurant quinze jours auparavant. Sa cuisine conjuguait la tradition japonaise avec la gastronomie française. Dubitative devant les petits cubes de tofu cuits à la vapeur puis enduits de sauce soja et de graines de sésame, elle attendit. On lui servit une petite assiette de poissons crus finement émincés avec des zests de citrons et un léger saupoudrage d'arachides. La chair tendre et exquise fondait dans la bouche. Lorsqu'on lui apporta les sushis de daurade, sa béatitude se prolongea en extase, tant la chair du poisson était fondante, fraîche et iodée. Elle n'avait pas besoin de les croquer, ils semblaient se dissoudre sous son palais. Le troisième plat était composé de petits rouleaux d'anguilles finement enroulées autour d'elles-mêmes avec une sauce à l'ail qui en relevait la saveur. Enfin le cuisinier lui apporta un filet de daurade entouré de tomates confites et d'une délicieuse sauce aux prunes du Japon. Le poisson était parfaitement cuit, elle savourait la chair moelleuse, chaude et goûteuse.
A la fin du repas, Alice se sentit comblée et reconnaissante, comme si cette journée avait éveillé en elle ses sens endormis depuis des mois. Elle alla vers la plage, huma les embruns de la mer et se sentit profondément vivante, émerveillée par ce qui lui restait à vivre et à sentir. Elle prit une grande inspiration d'air pur et lança le dé en bois dans la mer, ivre de sa liberté retrouvée.
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