Ainsi allait le monde…

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Orgon rentrait du travail éreinté. Il appartenait aux brigades vertes, celles qui s’occupaient des espaces verts de la ville de Lille. Son compte d’utilités était à sec. Plus que quelques jours et la collectivité sera en droit de le chasser vers les campagnes autarciques où les habitants vivaient essentiellement du troc en échangeant leurs productions. Le système des campagnes a fini par réinstaurer progressivement l’utilité comme étalon d’échanges. Il s’est ainsi offert de nouveaux marchés aux abords des villes. Ces gigantesques mégalopoles qui développaient des relations bilatérales à la recherche des grands équilibres en termes d’utilités. Paris, qui comptait 25 millions d’habitants, envoyait régulièrement ses brigades bleues en renfort à Lille, qui, avec à peine 12 millions d’habitants n’avait pas besoin de concentrer ses utilités sur les forces de l’ordre. En échange, Lille prêtait pour pallier aux épidémies sporadiques parisiennes, ses brigades jaunes, ces spécialistes de la santé et des premiers secours, nombreuses, de par des taux anormalement élevés de maladies et infections depuis la terrible attaque terroriste de décembre 2016.

La société s’était organisée autour du partage du travail pour répondre aux besoins collectifs de la population. Les biens privés avaient progressivement disparus au profit de l’intérêt général. Celui-ci s’était érigé au cours du temps en sacro principe, plus par nécessité que par envie. Les nombreuses guerres de pouvoirs économiques et religieux, ainsi que l’impact irréversible des activités humaines sur l’environnement, eurent raison de l’ancien système capitaliste qui s’effondra définitivement en 2050 avec la révolte des indignés. Ce mouvement politique, né dans le début des années 2000, prit son essor pour un jour faire vaciller les oligarchies politiques, économiques et intellectuelles en place depuis des décennies. Il prônait de nouvelles valeurs humanistes inversant le rapport de l’être humain à son environnement. L’individualisme forcené fut remplacé par un holisme modéré. Un projet de société où l’homme, tout en préservant l’essentiel de ses libertés individuelles, devait intégrer l’idée que c’est en servant l’intérêt général qu’il allait durablement préserver ses propres intérêts. C’était une question de survie pour l’humanité. Comme toute révolution, les premiers temps furent très difficiles. Accepter l’idée de se mettre au service du collectif pour bénéficier d’utilités permettant d’accéder aux biens et services de première nécessité était bien moins attrayant que travailler à l’accumulation des richesses. Les besoins de reconnaissance fondés sur la réussite et l’argent mirent de nombreuses années à se transformer en satisfaction d’œuvrer efficacement au bien du plus grand nombre. L’altruisme, l’humanisme, le don de soi, avaient globalement disparus de l’ancien système économique et social. La quête des jouissances individuelles nourrissait les préférences personnelles pour alimenter la matrice. Cette dynamique schizophrénique où plus on s’enrichissait, plus on s’autodétruisait, disparut définitivement en 2050.

La fin des biens privés interchangeables via l’artefact de l’argent coïncida avec la disparition progressive des technologies dans les foyers. Les Constituantes, ces assemblées composées de citoyens tirés au sort et remplacés tous les 3 ans comprirent tardivement les dégâts qu’elles causaient sur les relations humaines et l’environnement. La nouvelle orientation de la société basée sur des valeurs de frugalité et de limitation d’impact de l’activité humaine sur la Nature proclama l’inutilité des technologies dans la vie des gens. Les conséquences furent immédiates sur le regain d’intérêt des habitants des quartiers pour le travail. Il leur apportait au-delà des utilités nécessaires pour vivre, un sens nouveau à leur existence. Il s’agissait de participer au bien être de la collectivité. Plus ils s’investissaient dans leur travail, plus ils s’enrichissaient socialement, en multipliant les rencontres, mais aussi en bénéficiant d’une qualité de vie que le travail de tous apporter au final. Les relations humaines prirent un essor inespéré que même les principaux instigateurs de la révolution des indignés n’avaient pu anticiper. Les journaux télévisés de fin de journée furent remplacés par des réunions publiques animées par les brigades roses, chargées de la diffusion des informations Des débats ouverts où chacun, dans le respect de l’avis des autres pouvait s’exprimer, s’étiraient parfois jusqu’au milieu de la nuit. Les lieux de rencontres et d’échanges se multiplièrent partout dans la ville. Il y en avait pour tous les goûts. Des centres de rencontres coquines côtoyaient des cafés philosophiques, des conférences scientifiques ou encore des débats politiques. Toutes ces manifestations contribuaient à l’enrichissement social et culturel des citoyens animés par le désir d’apprendre et de se perfectionner dans de nombreux domaines.

Ce matin-là, Orgon absorbé dans ses pensées, regardait le ciel à travers la petite lucarne de son appartement. L’entretien des massifs, la tonte des pelouses et le désherbage thermique des allées ne suffisaient plus à son épanouissement. Il avait réussi avec brio les tests pour intégrer les brigades jaunes. Cela faisait sept ans qu’il étudiait la médecine. Après sa thèse qui clôturera son cursus, il pourra enfin pratiquer son sacerdoce. En effet, même si l’augmentation des utilités liée à l’exercice de ses nouvelles fonctions au sein de la société, lui permettra probablement d’acquérir un logement plus spacieux, c’était bien par vocation qu’il s’orientait à presque quarante ans vers les métiers de la santé. Tous les membres de sa famille étaient décédés du cancer. Il était le seul rescapé. Originaire de Gravelines en Flandre Maritime, il a vécu toute sa vie d’adulte en métropole lilloise, aujourd’hui la cinquième mégalopole de France. Orgon aimait boire son café en feuilletant l’album familial. Autant le regard de son père était sévère que celui de sa mère était doux. Il avait pour son père un très grand respect. Gaspard fut en effet le dernier d’une longue lignée à avoir servi son pays dans les plus hautes sphères de l’État. Cet héritage avait débuté dans les années 1980 quand l’un des ancêtres d’Orgon intégra les services secrets du Président de la République de l’époque. La famille d’Orgon ne quitta plus les secrets d’État jusqu’en 2050 où celui-ci s’effondra avec la révolution des indignés. Il souriait en se disant que la renommée de ses ancêtres avaient peut être aidé à l’acceptation rapide de son dossier pour intégrer les brigades jaunes. Son œil scrutait le regard du père qui ne se remit probablement jamais de la perte de son emploi d’agent secret quand un détail troublant attira pour la première fois son attention. Le père avait entre ses mains un manuel gris vert qui frappa la mémoire visuelle d’Orgon.

L’objet de la thèse d’Orgon était la prévention des cancers en milieu infecté. En effet, depuis le 24 décembre 2016, date à laquelle l’État Islamique en représailles des opérations militaires de la France pour détruire définitivement ses bases en Syrie et en Irak, avait lancé, sous les yeux horrifiés du monde à l’époque, un missile nucléaire sur le Nord de la France. Un nuage nucléaire cataclysmique détruisit la moitié de la Région faisant des centaines de milliers de morts directs puis plusieurs autres centaines de milliers de blessés aux frontières de la Région malgré un dispositif ultra secret déclenché lors de l’attaque. En effet, un bloc de métal de plus de 100 mètres de haut surgit du sol pour freiner le souffle démoniaque de l’explosion nucléaire qui ravageait tout sur son passage jusqu’aux portes de la Région Lilloise. Le pire fut donc évité à l’entrée de Lille et de ses alentours. Toutes les campagnes allant de la Côte d’Opale jusque la Flandre intérieure furent malheureusement soufflés par l’explosion, les dégâts furent irréversibles et les conséquences sur la santé irrémédiables. En 2070, le taux de mortalité pour cancers dans la Région Nord Pas de Calais restait encore quatre fois supérieur au reste de la France. Orgon allait replonger dans l’écriture de sa thèse quand un flash traversa son esprit. Le vieux manuel gris vert que son père tenait entre les mains se trouvait dans une malle qu’il n’avait ouvert qu’une seule fois depuis sa découverte. Ces photos et documents du passé ne l’intéressaient guère. Il s’apprêtait d’ailleurs à en faire don aux brigades noires, celles qui s’occupaient de la retranscription de l’Histoire et d’en archiver les éléments matériels de plus en plus rares dans la nouvelle société.

Cette attaque terroriste déclencha la troisième guerre mondiale. La plus terrible de toute dans le sens où elle fit de nombreuses victimes collatérales. Le cœur de Daesh, le nom d’usage de cette organisation fut détruit à son tour par l’arme nucléaire. Œil pour œil, dent pour dent. Les populations avoisinantes de l’attaque nucléaire subirent des conséquences similaires, encore aujourd’hui, à celles de la population du Nord de la France. Des troupes d’élite nettoyèrent la planète entière des foyers de terroristes. Le temps n’était plus à l’enquête ou aux précautions d’usage. La guerre a ses raisons ne laissant aucune place aux hésitations et approximations. Tout ce qui de près ou de loin s’était retrouvé dans la mouvance de cette organisation fut décimé en plein cœur des villes, jusqu’aux campagnes les plus reculées du monde. La haine était telle après l’attaque du 24 décembre que rien ne pouvait plus arrêter la chasse aux sorcières qui dura presque deux ans. Les citoyens n’hésitaient pas à dénoncer le comportement suspect d’un voisin qui disparaissait souvent quelques jours seulement après l’alerte. La population musulmane connut la période la plus sombre de son histoire. Certains quartiers réputés pour être la base arrière de terroristes furent l’objet d’une épuration ethnique systématique en appliquant le principe de précaution. Il fallut attendre la reddition des plus hauts membres de l’organisation islamiste radicale, terrés depuis deux ans dans des trous à rats, dénoncés par les leurs dans l’espoir d’être épargnés par l’éradication, pour mettre un terme définitif à cette guerre d’un nouveau genre où, au-delà des ennemis physiques à abattre, il fallait anéantir toute idée de radicalisme et possibilités de résurgence. La terreur fut telle que toute forme de terrorisme pour quelque cause que ce soit disparut définitivement de la planète, mais à quel prix !

Le manuel était épais et poussiéreux. En le soulevant maladroitement, une feuille jaunie tomba sur le sol. Orgon sentit un léger frisson parcourir sa nuque quand il comprit la portée de cette lettre. Il s’agissait du testament de l’un de ses ancêtres. Celui qui vécut les terribles évènements de 2016. Orgon s’assit confortablement dans son fauteuil. La première phrase laissait entendre que la lettre allait révéler un terrible secret. Elle avait pour but de soulager une conscience. Orgon ne sera plus jamais comme avant.

« Ce que j’ai à raconter défie l’entendement humain, je ne sais pas dire si c’est la honte ou la fierté du devoir accompli qui anime ma démarche. Ce qui est sûr, c’est que je suis mort en âme et conscience ce fameux 24 décembre 2016.


Seule l’Histoire pourra juger les hommes et leurs actes à la lumière des conséquences sur les générations futures. Le monde est cruel et la société dangereuse. La folie humaine nous conduit souvent à prendre des décisions qui façonnent le monde à son image. La vérité est une chimère que seules les consciences faibles admirent. Pour diriger le monde, il faut des hommes forts capables d’orienter les masses et de les manipuler. L’Histoire du monde est truffée de lourds secrets. Des hommes et des femmes sous le sceau de leurs pouvoirs ont toujours menti et construit des réalités afin d’arranger l’Histoire sur le bienfondé de leurs idéaux.

Ce 24 décembre 2016 en fin d’après-midi, alors que tous les citoyens du monde s’apprêtaient à passer à table pour le repas du réveillon, les dirigeants du G20 et leurs experts, se retrouvaient réunis par liaison satellite interposée pour découvrir effrayés une nouvelle funeste. Le Président de la République française, avec une voix chevrotante, expliquait les raisons malheureusement irréversibles de l’explosion imminente de la centrale nucléaire de Gravelines. Instigateur du projet à la fin des années 80, pour des raisons de sécurité d’État en cas d’attaque militaire, j’expliquais à l’assistance les modalités de sécurisation de la zone impactée. En effet, avait été construit en toute discrétion, un écran d’acier épais de plus de 5 mètres pouvant s’élever à plus de 100 mètres.

Aussi incompréhensible soit-il, cette nouvelle rassura quelque peu les participants de cette réunion de crise. Le cynisme des dirigeants put reprendre ses droits, maintenant que chacun comprit qu’aussi grave était-il, l’incident nucléaire serait circonscrit au niveau d’une Région. Après le dramatique accident nucléaire de Fukushima en 2011, il n’était pas question d’annoncer un nouveau scandale humain et environnemental. C’était un secteur d’activités représentant des millions de milliards d’euros. Sa chute brutale pouvait provoquer une nouvelle crise financière mondiale. Les banques et les États étaient en effet très engagés dans le financement de l’énergie nucléaire.


Le sujet humain fut vite réglé, cela impactera en tout et pour tout des centaines de milliers d’individus. Le scénario du lancement du plan d’alerte sauverait quelques dizaines de milliers de vies, soit à peine 10 %. Cette question interloqua le Président français qui n’en comprenait pas l’arrière-pensée. C’est le conseiller anglais qui prit la parole en devançant son ministre. Il dit à l’assistance qu’il n’était pas question d’annoncer aux populations une nouvelle catastrophe nucléaire. Gravelines était une cible privilégiée pour une attaque militaire, pour preuve, la France avait mis en place un système de sécurité nationale pour préserver la France en cas d’attaque.

Le Président commençait à comprendre. Le monde entier était assujetti à la menace terroriste. Depuis quelques semaines, on parlait du risque d’attaques de centrales nucléaires plus particulièrement en Belgique. L’occasion était trop belle. Le sacrifice d’une centaine de milliers de personnes serait l’occasion de déclencher cette guerre ultime contre le terrorisme. Aucun citoyen sensé ne pourrait s’opposer après un tel drame au déclenchement de l’escalade guerrière pour éradiquer de manière définitive la menace terroriste.

Les 20 dirigeants présents s’enfermèrent dans un silence de plomb. Les consciences abdiquèrent à tout sentimentalisme. L’humanité n’avait de toute façon plus sa place dans ce monde complètement fou où plus aucun repère ni valeur ne guidaient les hommes. Un grave problème se présentait, il allait se transformer en une occasion inespérée de résoudre un autre problème à leurs yeux encore plus grave. Telle était la vocation des détenteurs du pouvoir, gérer l’ignominie par l’ignominie au bénéfice des pouvoirs économiques de courts termes et au salut de l’humanité dans le long terme en se débarrassant de la vermine par le sacrifice de dizaine de milliers d’innocents. Ainsi allait le monde en 2016...»

Orgon pleurait toutes les larmes de son corps. Sa souffrance était inconsolable. L’homme était un loup pour l’homme dans ces temps reculés où la vie humaine ne valait plus rien. Son peuple subit encore les conséquences de la folie des hommes d’antan où le cynisme était la règle. Dévoiler cette vérité pourrait nuire à la stabilité de son monde d’aujourd’hui. Quelles rancœurs indomptables cette révélation pourrait faire renaître au sein de la société désormais apaisée ? Il regarda par la fenêtre et scruta à l’horizon le mur de métal qui s’érigeait devant lui. L’horreur sous ses yeux depuis tant d’années sans qu’il n’ait jamais pu soupçonner la folie sous-jacente à son existence. L’Histoire est parfois douloureuse. Faut-il la déterrer au risque de rouvrir les plaies ou à jamais l’enfermer dans les mensonges ou arrangements de la vérité si apaisants pour l’esprit. Quel serait son monde aujourd’hui si les centrales nucléaires avaient disparu de la planète et les djihadistes non décimés par la guerre 2017-2018. Ces questions étaient trop lourdes pour Orgon qui préféra détruire la lettre dans les flammes de l’oubli.

A la fin de sa thèse, il s’installa en Flandre Maritime, dans les environs de la tristement célèbre ville de Gravelines pour soigner les malades du cancer mais aussi vouer le reste de sa vie à la recherche du remède « miracle ». S’il avait désormais un seul but dans la vie, c’était celui de ré-enchanter le monde.

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Kiki · il y a
je vous lis le soir et là je frissonne..... Un joli récit avec une imagination débordante. BRAVO. J'ai aimé je vous le fais savoir. C'est en découvrant des textes comme le votre que ce site s'enrichit.
A l'occasion si vous passez par là, je vous invite à aller lire le poème en finale sur les cuves de Sassenage et si vous venez je vous guiderais dans les entrailles de cette terre sacrée et cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance

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Miss Free · il y a
Effrayant mais passionnant récit d'anticipation !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ces anticipations font peur mais il est vrai que nous vivons une époque tellement folle : on peuT tout imaginer et vous avez beaucoup d'imagination.
Sur ma page, j'invite à la lecture d'un poème "le coq et l'oie", si le cœur vous en dit.

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DANY 14 · il y a
il faut espérer que celà restera qu'une fiction.Il faut savoir rester optimiste,et penser que l'intelligence de l'homme nous conduira vers le meilleur...
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Pensées Légitimes · il y a
Un optimisme écorné mais toujours existant, décrier le pire pour croire au meilleur !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Affreux, ces événements, ces décisions, cet irrespect de la vie humaine. Mais....
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Pensées Légitimes · il y a
La réalité est parfois pire que la fiction ...
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Hélas !!!

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