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Agnès

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Korete

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« Vous savez, votre père était très malade. »
J'acquiesçai en silence, d'un vague mouvement de la tête.
« Il se levait le matin, sans aide malgré son état, il s'installait dans le fauteuil près de la fenêtre, et il restait ainsi toute la journée sans rien dire, à observer le paysage, les passants. Vous savez, il n'était pas très causant. »
J'acquiesçai de nouveau, sans bouger les lèvres, semblable, peut-être, malgré moi, à ce père que j'avais laissé mourir seul.
« Vers la fin, il avait renoncé à se lever mais il gardait toujours un œil sur la fenêtre et... »
Mes pensées dérapèrent. Je n'écoutais plus ce discours dont je ne comprenais pas la finalité. L'infirmière qui m'accompagnait jusqu'à la chambre où reposait le corps cherchait-elle à écarter tout soupçon de faute professionnelle ? _ après tout, il faut bien qu'un homme de quatre vingt ans finisse par mourir _ ou voulait-elle incruster en moi le poids du remords ? _ quelle infamie que l'image de ce vieillard abandonné de sa propre fille, scrutant l'horizon sans relâche dans l'espoir d'une visite !
« Voilà, c'est ici. »
L'infirmière s'effaça en ouvrant la porte, et mes yeux, plutôt que de pénétrer dans l'espace qui leur était offert, s'attardèrent sur ce mouvement, ce banal mais si concret acte de vie. Je me raccrochai au visage, aux lunettes à monture verte, aux cheveux châtains retenus par une queue de cheval, puis mon regard glissa sur la pochette, d'où émergeait un stylo, et sur l'étiquette cousue dessus. A Kellmann.
A Kellmann. Ce A énigmatique dévoilait tout un champ de possibilité et je m'y engouffrait.
A la voir ainsi, fraîche et vive, je supposais que cette fille était née lorsque j'avais vingt ou vingt-cinq ans et pouvait s'appelait, en fonction de la mode des prénoms au moment de sa naissance, Amandine, Anaïs, Aurélie. Ou Agnès.
Je me raidis. Mes pieds, mus par leur propre volonté, étaient entrés dans la chambre, et mes yeux avaient finalement bien étaient contraints de les suivre.
« Comme ça, tu t'es tout de même sentie obligée de venir l'Agnès ? »
Non, ce n'était pas possible ! Il était donc encore vivant, lui ?
«  Ha ha, tu as eu peur hein ?! Tu y as cru ?! Non, rassure-toi, je suis bel et bien cané, raide comme la justice. C'est seulement ton imagination qui te joue des tours. »
Les larmes roulèrent lentement sur mes joues. L'émotion, la promiscuité de la mort, les souvenirs douloureux qui remontaient à la surface... Les remords aussi. Mon père, sur son lit d'hôpital, empoisonnait ma conscience comme il avait gâché mes premières années.
« Et tes larmes, j'apprécie, c'est le plus beau cadeau que tu pouvais me faire, l'Agnès.
_ Arrête de m'appeler comme ça, c'est insupportable. Je ne m'appelle pas l'Agnès, merde. Quand te mettras-tu donc ça dans la tête ?
_ Je t'ai toujours appelée l'Agnès, ce n'est pas à mon âge que ça va changer. De toute façon, je suis mort. »
Je me mordis les lèvres. Il avait encore gagné un point. Il avait même remporté la victoire puisqu'il était parti sûr de lui, sans renier la haine qu'il me vouait, me laissant avec mes doutes, mes questions et ma solitude.
Les jambes cotonneuses, le cœur au bord des lèvres et la tête en bouillie, je m'affalai sur le fauteuil près de la fenêtre, le fauteuil sur lequel il scrutait le paysage, peut-être dans l'attente d'une visite, les yeux rivés sur ses souvenirs.
Et tout afflua d'un bloc jusqu'à la nausée.
C'est ma mère qui me revint en premier, l'image de ma mère chérie, ses larmes aux yeux et ses bleus au front. Elle me serrait dans ses bras et, entre deux hoquets, me murmurait à l'oreille :
« Ma petite, ma petite, tu es mon rayon de soleil. »
Ma grand-mère paternelle, ensuite, dont j'étais le portrait craché. C'était une brave femme et je ne comprenais pas par quel miracle pervers elle avait pu mettre au monde un homme aussi méchant. Elle m'aimait, à sa manière, sans câlins ni effusions, mais elle tenait à me transmettre tout son savoir : tricoter, coudre, préparer des confitures; et j'ai passé de longues heures avec elle, ber ée par son silence tranquille.
Ma mère de nouveau. Son visage marqué de fatigue, de désespoir et de renoncement. Mais au fond de moi, l'incompréhension de la petite fille avait laissé la place à la colère de l'adolescente.
« Maman, il faut que tu partes. Il va te tuer.
_ A-t-il déjà levé la main sur toi, ma belle ? »
Ma mère m'a toujours appelée par de petits surnoms affectueux. Elle devait au fond exécrer le prénom qu'elle m'avait pourtant donné.
« Non, il ne m'a jamais frappée. Il se contente de m'appeler « l'Agnès » et déjà rien que ça c'est insupportable, ce mépris...
_ Alors, s'il ne te fais rien, tu sais très bien que je ne peux partir. »
Mon père et ma mère... Je n'ai jamais vu couple plus mal assorti et pourtant, ils sont restés ensemble jusqu'au bout. Lui devait se satisfaire de cette certitude inébranlable d'avoir un repas copieux et une maison bien tenue en rentrant du travail ; elle, trop croyante, devait entrevoir dans ce calvaire quotidien le chemin de la rédemption.
Alors, c'est moi qui suis partie.
« Oui, je me souviens très bien de ce jour-là. Tu avais dix-huit ans et tu avais enfin trouvé du travail à la ville. »
Je sursautai. Malgré mes résolutions, il revenait à l'attaque et sa voix brutale emplissait mon cerveau. Je revoyais l'église, le petit cercueil frissonnant dans la lumière crue qui tombait des vitraux.
« Tu revenais à la maison de temps en temps mais pas assez souvent. Elle est morte cinq après ton départ. D'ennui, de chagrin et de lassitude. Ta mère, ta mère chérie, d'une certaine manière, c'est toi qui l'as tuée, l'Agnès.
_ Assez ! Même mort, tu ne peux pas te taire ! »
Les larmes qui s'étaient taries quelques minutes plus tôt rejaillirent avec violence cette fois. Il fallait que je me raccroche à autre chose, un souvenir heureux. Il devait bien y en avoir, non ?
Et j'ai pensé aux photos.
« Dis Maman, c'est qui le petit garçon à côté de celle de Papa quand il était petit sur la cheminée chez grand-mère ? »
Nous étions seules, ma mère et moi, à partager un instant de répit, une parenthèse de tendresse. Mon père au travail laissait la maison étrangement paisible, presque normale. Nous feuilletions un album de famille, nous attardant sur les photographies de mariage. Alors que ma mère les avait contemplées avec une lueur de nostalgie, j'avais longuement considéré, perplexe et médusée, le couple souriant devant l'objectif. Je ne parvenais pas à faire le rapprochement : cet homme, cette femme, mes parents. Puis venaient des photos de moi encore bébé ; c'est alors que je jugeais le moment opportun pour poser ma question.
« Dis Maman, c'est qui le petit garçon sur la cheminée chez grand-mère ? »
Ma mère me regarda étonnée et observa quelques secondes de silence.
« Pourquoi me demandes-tu cela ? »
Son embarras était presque palpable. Je répondis dans un souffle, comme l'on s'excuse :
«  C'est juste que je voulais savoir qui était ce petit garçon.
_ Eh bien... »
Ma mère s'interrompit, ne sachant comment se sortir de cette situation, puis soupira, résignée.
« Eh bien, ce petit garçon, c'est ton oncle, le frère de ton père.
_ Papa a un frère ?!
_ Oui. »
J'exultai. Mille questions se pressaient sur mes lèvres.
«  Mais il est où ? Et pourquoi on ne le voit jamais ? Comment il s'appelle ? On pourrait l'inviter à manger dimanche prochain ? 
_ Du calme, ma douce, du calme. Ce n'est pas si simple que ça. Ton oncle _ il s'appelle Antoine _ fait le tour du monde. Il est marin et ne revient pas souvent dans notre pays.
_ Ah bon... »
Je tombai de l'enthousiasme à la déception. Mon père avait un frère et on ne le voyait jamais. A six ans, j'en entendais parler pour la première fois. Je ne comprenais pas, je ne pouvais pas comprendre. J'étouffais d'une solitude épaisse que l'amour maternel, aussi immense fut-il, ne parvenait pas à effacer. Je me représentais les liens de fraternité comme une chose fabuleuse et sacrée et j'étais, malgré mon jeune âge, suffisamment grande pour me douter que mes parents ne m'offriraient jamais la petite sœur ou le petit frère dont je rêvais tant. Mais dès lors, l'oncle Antoine participa à toutes mes imaginations, tantôt père, tantôt frère, parfois cousin, et remplit sans jamais faillir des fonctions héroïques.
« Eh, l'Agnès, tu ne crois pas que tu es restée assez longtemps ? »
Je m'extirpai, éberluée, de ma rêverie. Comment ce mort pouvait-il avoir la vigilance qui me faisait défaut ? J'observai le volet électrique descendre lentement sur la nuit. Une minuterie centrale, un capteur, devait s'occuper automatiquement de cette tâche que la plupart des résidents de la maison de retraite ne pouvait plus effectuer. Je mesurai le temps qui s'était écoulé depuis mon arrivée. J'avais rêvassé, oui, j'avais rêvassé longuement. A cinquante ans bien passés, je me rendais compte que je regrettais encore autant de n'avoir été que la nièce de mon oncle que d'avoir été l'Agnès de mon père. Et c'est dans ce rapprochement soudain de sonorité, que je me formulai pour la première fois, que j'entrevis l'explication possible de tant de souffrance et de rancoeur...
« Vous allez bien madame ? »
Un visage se penchait sur moi. J'avais dû crier. J'étais peut-être tombée. Je ne sais plus. L'infirmière venue à mon secours n'était pas la même qu'à l'arrivée. Elle avait à peu près mon âge et les cheveux courts grisonnaient sans doute sous la teinture.
Je pointai le menton vers le cadavre. En le regardant sous l'éclat brut du néon, il paraissait plus pâle, presque chétif.
« Ce n'est rien. L'émotion... »
L'infirmière hocha la tête sans rien dire et je crus discerner dans ses yeux un signe de compréhension.
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Francis Sapin · il y a
C'est texte émouvant répond à une question : Comment vivre ou survivre avec une figure paternelle aussi irrémédiablement malsaine... bravo pour la sobriété de ton et la justesse d'écriture.
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Etoile* · il y a
La famille et tous ces sentiments mêlés ! c'est dur mais si authentique...
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Ginette Vijaya · il y a
Les secrets de famille . Votre texte ouvre plusieurs portes possibles à des développements plus larges . Une émotion palpable .
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Evadailleurs · il y a
...'' que la nièce de mon oncle''... ou plus, peut-être ? Un très beau récit qui noue le présent au passé et ses secrets.
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