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Affaire classée ?

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Louise ne savait pas si elle irait à ce rendez-vous. De toute façon, ce serait le dernier. Tout avait débuté six mois auparavant. A dire vrai, elle ignorait ce qui l’avait poussée à franchir la porte d’une agence matrimoniale.
Son mari l’avait quittée après vingt ans de mariage sans autre explication qu’une monotonie insupportable. Elle avait fini par s’avouer que la routine plus que l’affection les liait vraiment. Elle avait décidé de rester à Chartres. On parle souvent du poids de l’Histoire. A Chartres, le passé évoquait la verticalité. Elle avait parfois songé que l’ascension à partir de la basse ville, le long des petites rues pentues, était un temps de préparation indispensable pour mieux s’imprégner de la spiritualité qui émanait de la cathédrale.
Après le départ de sa fille unique, Jeanne, elle avait ressenti une sorte de mélancolie, ce sentiment étrange qui tient à la fois de la douceur et de la tristesse. Elle s’était mise en quête d’un travail suffisamment prenant pour lui éviter de sombrer. Sa meilleure amie, Sylvie, avait ouvert une librairie. Deux ans plus tard, Sylvie avait succombé à une leucémie foudroyante. Jamais, jusqu’alors, elle n’avait senti à ce point la solitude.
C’est ainsi qu’avait germé l’idée de l’agence matrimoniale.

J’ai donc franchi la porte de l’agence ce matin du 7 octobre. Elle est située dans une petite rue pentue. Je m’amuse à imaginer que cette montée préfigure la courbe de ma nouvelle vie. A l’extérieur, une plaque assez sobre. A l’intérieur, une atmosphère feutrée. Une salle d’attente où règne une ambiance musicale aux vertus apaisantes. L’accueil est chaleureux, la voix de la directrice douce, un peu celle que l’on utilise avec un malade. « Si vous le voulez bien, nous allons définir ensemble votre projet..» En fait, il existe bien peu de différence entre une agence immobilière et une agence matrimoniale, mise à part la nature du « projet ».
Il m’appartient de décrire le partenaire idéal. Après l’agence immobilière, l’agence de recrutement. La première idée qui me vient à l’esprit est mon refus d’un intérimaire. J’accumule les clichés comme la sincérité, la gentillesse. Ce futur compagnon appartient encore au monde virtuel. La directrice ouvre un énorme classeur. Je pense à toutes ces histoires, parfois douloureuses, dans ces plastiques transparents. Trois fiches sont extraites. J’écarte la première. J’apprends que mon profil va leur être proposé. Ce petit côté vente aux enchères ne me plaît guère, mais j’ai accepté la règle du jeu.
Je reçois une lettre de l’agence. Le rendez-vous a lieu dans un café. Je sais d’emblée que l’allure générale du candidat ne me convient pas du tout. J’écoute à peine, préoccupée par la façon de clore cet entretien. Il souhaite me revoir. J’invoque une consultation de médecin pour m’éclipser.
Quinze jours plus tard à nouveau une lettre à l’en-tête bien connu. Même lieu. Je ne sais pas si les propriétaires sont physionomistes. La première impression est plutôt favorable. Je sens que les choses se gâtent quand il évoque ses goûts en tout point opposés aux miens. A sa retraite, il entend pratiquer le ski et la voile. Je m’imagine plâtrée ou épouvantablement malade sur le bateau. J’invoque la providentielle consultation médicale pour fuir.
Je suis un peu découragée, mais après tout pourquoi trouverais-je plus vite un compagnon qu’un appartement ? Un mois plus tard, la directrice me fait part d’une nouvelle candidature. Finalement, je ne sais pas si j’irai à ce rendez-vous. Après bien des hésitations, je décide que ce sera le dernier.
Me voici donc à quelques kilomètres de Chartres. Mon interlocuteur est plutôt bel homme. Il glisse dans la conversation les inévitables références littéraires liées à la Beauce : Péguy, Proust qu’il admire. Il est veuf et a un fils unique. En tant qu’architecte il a réalisé de nombreux projets à Nantes. Sa mère vit à Bordeaux. Je parle de mon amour des voyages, des livres. Il s’appelle Paul.. Il souhaite me revoir, mais à Chartres. Huit jours plus tard, le téléphone sonne. Paul propose de venir déjeuner. Je n’ose pas dire non. J’offre d’aller le chercher à la gare. Il préfère prendre sa voiture, une Mercedes toute neuve.
Paul arrive avec un bouquet de roses. J’aurais préféré un chiffre impair, mais 8 est mon chiffre fétiche, donc un bon présage. J’avais libéré le garage. Pour une raison qui m’échappe, il est venu par le train. Il dépose un sac de voyage volumineux. Comme j’insiste sur le fait qu’il est bien chargé, il m’explique qu’il transporte des dossiers urgents. Après le repas, je propose d’aller voir une exposition dans un lieu à l’architecture superbe. Il n’est pas tenté. Il m’interroge sur mes goûts, mon entourage familial. Tout l’intéresse, même le prix de mon appartement. A mon tour, je le questionne. Il vient tout juste de s’inscrire à l’agence. Je corresponds exactement à ses attentes. Je trouve que les événements vont trop vite. Paul n’évoque pas de train de retour. Je glisse sournoisement être invitée ce soir. Il me vient à l’esprit la vague idée qu’il pensait se faire héberger. Je le reconduis à la gare. .Le soir même, Paul me téléphone longuement. Deux jours plus tard, je reçois un coup de fil de la personne de l’agence qui souhaite me voir rapidement. Paul au téléphone insiste chaque jour pour une nouvelle rencontre. Je propose Nantes. Bousculée par la fête de notre club de peinture, j’ai négligé l’agence. Je décide d’y aller directement. Comme la directrice m’interroge sur le dernier candidat, je lui confirme qu’une troisième rencontre doit avoir lieu. Elle me met en garde, car ce monsieur a exigé le retrait immédiat du fichier. Je promets d’être vigilante. Je décide d’en parler à Paul. Il éclate de rire et s’explique. Il lui avait semblé malhonnête ayant trouvé la personne idéale de ne pas retirer sa candidature. Je suis convaincue de sa loyauté. J’apprends qu’il a eu très vite le sentiment de devoir veiller sur sa mère. J’apprécie les mots très délicats qu’il choisit pour me la décrire. J’ose une discrète allusion à son épouse. Je sens que c’est un sujet encore inabordable. J’éprouve aussi ce sentiment de possession vis-à-vis de ceux qui m’ont quittée comme si j’étais en quelque sorte leur gardienne.
Huit jours avant mon départ pour Nantes, je suis prise d’une frénésie de vêtements. Le verbiage de la psychanalyse m’agace, mais je ne peux m’empêcher d’y voir une volonté de changement. L’idéal pour moi serait de nouer une relation amoureuse tout en gardant chacun notre liberté. Je crains que ce schéma ne relève d’une conception toute personnelle. Je me risque à l’évoquer. Paul.souhaite uniquement la cohabitation. Je garde le silence. Alors que nous sommes au bord de la rupture, mon esprit cavalcade. Je déteste ce mot cohabitation. J’imagine Paul en maquignon presque contraint d’abandonner un marché dont il aurait pu tirer un bon profit. Le lendemain, après une nuit fort courte, je tourne en rond dans l’appartement. Le téléphone sonne à plusieurs reprises. Je ne réponds pas. Je passe une seconde nuit très agitée. Dans la matinée, on me livre un superbe bouquet de roses rouges. Elles sont en nombre impair. Un petit billet les accompagne : « So sorry, j’ai absolument besoin de t’entendre.» . J’attends le soir pour téléphoner. Le ton de Paul est différent. Il est prêt à se rallier à mon projet de résidence séparée. Il insiste pour que je vienne à Nantes. La veille du départ, je reçois un message de Paul m’informant de son départ en urgence à Bordeaux.. Il propose de s’arrêter au retour. Je suis bien évidemment déçue. Je me dis égoïstement qu’un aussi bon fils ne peut être qu’un compagnon tendre et attentionné.
Il annonce son arrivée pour le lendemain. Je reste dans ma voiture. Je ne sais pourquoi, j’ai toujours éprouvé un plaisir supplémentaire à apercevoir les gens avant qu’ils n’y parviennent eux-mêmes. J’aime qu’ils me cherchent, que leur visage exprime une certaine inquiétude à l’idée de n’être pas attendus. Je n’ai pas réussi à distinguer Paul au milieu du flot des voyageurs. Je vois ma portière s’ouvrir, Paul me serrer dans ses bras. Ce scénario me convient bien aussi. Il est relativement tard pour envisager une sortie. Paul ne m’a pas fait part de son emploi du temps. Sans vouloir aborder le problème de son départ, je lui propose de dîner de bonne heure. Il accepte immédiatement et, en m’embrassant, me demande la permission de rester deux jours. J’acquiesce. Nous avons prolongé bien tard la soirée. Paul m’a rejoint dans ma chambre et nous avons passé la nuit ensemble.
Au matin, je me suis levée de bonne heure. J’ai besoin de ma solitude et de sa tendresse. J’aime ce temps un peu vague qui n’appartient ni à l’une ni à l’autre. Paul pénètre dans la cuisine et n’a aucun mal à trouver ce dont il a besoin. J’ai deux explications : ou mon rangement obéit à une logique implacable, ou Paul a un sens de l’observation d’une rare efficacité. Je penche pour la seconde hypothèse. Comme il est un fervent admirateur de Proust, je suggère de visiter la maison de la Tante Léonie. J’ai déjà remarqué chez lui des moments d’absence. Je précise Proust. » Bien sûr, me dit-il, l’endroit où le petit Marcel a passé toute son enfance. » Je ne vais pas jouer les « bas bleus ». Proust n’y est venu que très rarement. Le lendemain, je propose mon exposition. Paul se déclare trop fatigué. Avant son départ, j’insiste pour que notre prochaine rencontre ait lieu à Nantes. Paul m’explique sa réticence par le fait que, désemparé après la mort de sa femme, il a tenu à quitter au plus vite son grand appartement pour un plus petit qu’il a installé très sommairement. Juste avant notre rencontre, il a acheté sur plan un vaste appartement en plein centre livrable dans quelques mois. Il a l’intention de le garnir avec le très beau mobilier qui lui vient de sa femme.
Quinze jours plus tard, je suis dans le train pour Nantes. Au dernier moment, le voyage a failli être annulé. Paul avait une réunion d’actionnaires à Paris et il suggérait de s’arrêter à Chartres au retour. J’ai proposé de décaler mon voyage. Paul m’accueille avec tendresse. Nous allons être obligés de prendre le bus, car sa Mercedes neuve est en panne. Il est vrai que l’absence de voiture ne facilite pas les choses. L’appartement de Paul se trouve loin et non en plein centre comme je le croyais. Je n’aime pas beaucoup marcher. L’immeuble est vétuste, l’appartement mériterait un vrai rafraîchissement. Il est très peu meublé. J’admire son détachement. des biens matériels. A Nantes, nous arpentons la ville toute la journée. Je suis épuisée. Il est un peu tôt pour dîner. Je supplie le propriétaire du restaurant de nous accueillir. Je m’affale dans un fauteuil. Je propose de revenir en taxi. Paul m’affirme que nous ne sommes pas loin. Nous marchons une bonne heure. On ne m’y reprendra plus ! Dans le train, je songe que Paul est un modeste. Il ne m’a montré ni ses réalisations, ni son futur appartement. Je sais seulement qu’il est bon marcheur.

Je n’ai aucune idée de l’endroit où je me trouve. Des mots parviennent jusqu’à moi : réveil, miraculée, maman. En fait, j’émerge d’un univers ouaté, indolore, vers un monde où la douleur est souveraine. Je sens confusément que ce monde de souffrance est celui qui m’attend. Il est le monde des vivants, mais j’en retarde le plus possible l’accès. Au milieu de tout ce vacarme, quelqu’un caresse ma main. C’est probablement à cause de ce lien si ténu que je fais l’effort immense de revenir à la vie. J’ouvre les yeux. Jeanne me sourit tendrement.
Dans les jours qui suivent, j’apprends que j’ai été renversée par un chauffard. Le pronostic du départ était réservé, mais mes chances de récupération sont grandes. La nuit, je m’interroge sur la manière de relever ce défi. Chaque jour, Jeanne passe de longs moments avec moi. Jusqu’alors, j’ai peu pensé à Paul. Est-il au courant ? Comment parler de lui à Jeanne qui ignore son existence ? En fait, elle a tout prévu. A ma sortie d’hôpital, je dois intégrer une maison de rééducation puis regagner mon appartement avec une personne à demeure que Jeanne a engagée. J’ai demandé mon portable pour joindre Paul. Je constate qu’il est au courant de tout. Il a fait la connaissance de Jeanne. Pourquoi est-elle restée muette à son sujet ? Il a proposé son aide qu’elle a refusée. J’apprécie sa discrétion. Il viendra me rendre visite, mais seulement après le départ de Jeanne. Elle m’informe qu’elle a fait appel à Philippe, un cousin, pour s’occuper de mon courrier et des démarches financières.
Ce qui, dans ma nouvelle résidence, m’irrite au plus haut point, c’est le climat d’infantilisation et le ton bêtifiant que le personnel soignant, sous couvert d’empathie, adopte. Je supporte mal le « Elle va bien la petite dame » qui écorche mes oreilles et maltraite la grammaire. Ce séjour est une excellente école d’humilité et de patience. Toutefois, j’ai la chance de ne pas être assez mobile pour prendre mes repas dans la salle à manger dont j’ai eu un aperçu peu encourageant.
Au téléphone, Paul insiste pour savoir si je suis vraiment seule et m’annonce son arrivée pour le surlendemain.. Il avait pensé apporter des fleurs, mais n’était pas certain d’y être autorisé. Il a choisi une petite tartelette. Je ne peux m’empêcher de songer que des livres m’auraient fait autrement plaisir. Sa maladresse me touche. J’ai beaucoup de chance. Mon accident ne l’a pas fait fuir. Le jour suivant, Paul arrive les bras chargés de livres d’auteurs à gros tirage. Son choix me déçoit, car je suis allergique à ce genre de littérature. J’ai fait connaissance d’Odette « l’assistante de vie », terme que je déteste. Je vais redoubler mes efforts, car j’ai pris en horreur ma chambre. A la grande surprise des aides-soignantes et de Jeanne amusée de mon caprice, j’ai demandé que me soit retirée cette mauvaise reproduction des Nymphéas pour la remplacer par une aquarelle que j’affectionne.
Désireuse d’allier sociabilité et rééducation, je tente une incursion dans la salle de jeu. Deux personnes dorment à poings fermés, quatre autres jouent aux dominos. J’avise un jeu de scrabble. Une dame se propose. Nous avons abandonné la partie, car chaque mot posait problème. Au bout d’une heure de ce pénible exercice, elle a suggéré une partie de petits chevaux dont elle maîtrise parfaitement les règles. Je pense limiter mes allées et venues.
Bonne nouvelle. Je suis sortante. Paul insiste pour s’installer quelques jours afin de s’assurer des capacités de ma nouvelle employée, Odette. J’accepte avec gêne pour un temps très court.. Je suis admirablement secondée par Odette et Paul. Tous les deux rivalisent d’attentions à mon égard. Je n’aspire qu’au repos ponctué par les séances du kiné. Philippe a traité tout le courrier ne me laissant que le soin d’en prendre connaissance et de le ranger. Paul s’est proposé à condition de n’en rien dire à Philippe pour ne pas le vexer. Je ne veux pas lui imposer cette corvée.
Paul trouve qu’Odette ne me stimule pas assez. Je sens bien qu’ils s’agacent. Je fais mine de ne rien voir. J’ai enfin l’autorisation de sortir accompagnée. Odette a proposé de venir avec moi tout comme Paul. Je préfère être soutenue par Paul. Je crains de l’avoir contrariée. Paul s’amuse de mes scrupules. Dans la rue, je suis un peu étourdie, mais tellement heureuse. Au retour, aidée par Paul, je m’arrête au distributeur. Cela fait maintenant plusieurs semaines que Paul m’assiste. Je pense qu’il est temps pour lui de me quitter. Il accepte avec beaucoup de réticence de partir pour une toute petite semaine.
Est-ce son départ ? Le caractère d’Odette s’est transformé. Les petits plats sont de retour. Une seule ombre au tableau. Chaque fois que je prononce le nom de Paul, elle se rembrunit. Une mauvaise nouvelle vient de me parvenir. Philippe a été hospitalisé. Je pense être capable de m’occuper de mes affaires avec le soutien de Paul, si cela ne lui pèse pas trop. Je profite de son absence pour convier quelques amis. Odette déploie tout son savoir-faire culinaire pour les régaler. Ces retrouvailles me font plaisir et visiblement à eux aussi. J’apprends qu’ils se sont enquis de ma santé à de nombreuses reprises. Une voix masculine leur a indiqué que toute visite était interdite. Ils ne me posent pas de questions. Je suis étonnée du silence de Paul. L’humeur joyeuse d’Odette me fait du bien.
Hélas ! cette embellie est de courte durée. Je mets le comble à sa fureur lorsque j’offre à Paul la possibilité d’utiliser ma voiture. Comme elle souligne la mauvaise influence qu’il exerce sur moi, je la prie fermement de se mêler de ses affaires. Pendant ma toilette, j’entends des éclats de voix. Odette entre en trombe dans la chambre, m’annonce sa décision de me quitter. Je suis consternée. J’avoue ne pas bien savoir comment m’organiser sinon en engageant une nouvelle employée. Paul juge cela inutile. Il est prêt à faire les courses, le ménage, la cuisine. Je suis opposée à ce projet. Je convoque plusieurs personnes, aucune ne me convient. Paul propose de faire un essai d’une semaine. J’accepte à contrecœur. Epuisée, je néglige mon courrier. J’ai tout glissé dans une pochette verte sur laquelle je me garde bien de faire figurer la mention « courrier en attente » pour ne pas me culpabiliser. Je branche le répondeur. Chaque matin, Paul s’absente longuement. Il achète des plats tout préparés. J’avoue que je préférerais une cuisine plus simple et moins onéreuse. Je n’ose rien dire. Il fait des efforts louables, passe l’aspirateur, prend soin du linge. Ce dernier terme est un peu excessif. Il n’est pas très méticuleux hormis pour mon courrier qu’il classe quotidiennement. Bien que la plupart de mes dépenses fassent l’objet de prélèvements automatiques, Paul accepte de se charger de celles qui nécessitent un déplacement. Je l’avais cru bon marcheur. A chaque fois, il prend ma voiture. J’ai un peu honte de lui confier ces corvées qui lui prennent un temps considérable si j’en juge par son absence. Il ne se plaint pas. Sa « période d’essai » touche à sa fin. Je veux à tout prix lui rendre sa liberté. Il m’accuse d’ingratitude. Il m’explique que son fils prenant soin de sa grand-mère et la date de livraison de son nouvel appartement ayant été retardée, il est libre de se consacrer à moi. Son zèle m’étonne.
Parfois, sa présence constante me pèse un peu. Pour me distraire et pour « participer aux frais du ménage » (la formule ne me plaît guère), il a acheté sur ses deniers un home cinéma.. Je n’y vois qu’un seul avantage. Paul est passionné par le petit écran. Je vais enfin goûter des moments de solitude.
Paul délaisse de plus en plus les travaux ménagers, en dehors des courses. Il a tendance à montrer un certain énervement quand j’interromps une de ses émissions. Comme je me sens plus en forme, je lui ai proposé de faire un repas simple entre amis. Il m’a opposé un non catégorique. J’ai suggéré de voir avec lui le courrier, mais malheureusement c’était l’heure de son feuilleton. En fait, tout l’intéresse. Je n’ai pas son esprit curieux. Il m’accompagne en promenade contraint et forcé, mais surtout pressé de rentrer.


Aujourd’hui, le téléphone a sonné avec insistance. J’ai fini par répondre. Le directeur de ma banque désire me voir de toute urgence. Je suis surprise, car Paul m’a affirmé avoir scrupuleusement respecté les consignes de Philippe. Certes, j’ai signé des documents sans les vérifier.
A la banque, je suis immédiatement dirigée vers le bureau du directeur. Avec stupéfaction, j’apprends que de grosses sommes ont été prélevées ces dernières semaines. Un important retrait a été enregistré hier. La banque a essayé en vain de me prévenir. Des mots s’entrechoquent dans mon cerveau : victime, chèques, vol, plainte. Brusquement, je comprends l’étendue du désastre. On propose de me raccompagner. Je préfère appeler mon amie Marion.
Je sors à son bras telle une automate, muette, les yeux rivés au sol. Je sais trop hélas ! ce qui m’attend. La chambre de Paul est déserte. Sans aucune illusion, je demande à Marion de vérifier si ma voiture est toujours au parking. Elle n’y est plus. Dans ma chambre, mes bijoux ont disparu. Marion propose de m’apporter son aide afin de déposer plainte pour « vol et escroquerie sur personne vulnérable », suivant la terminologie employée.



Quarante-huit heures plus tard, je suis avisée que Paul a été arrêté à la frontière belge au volant de ma voiture. Il était encore en possession de mes bijoux. Il avait sur lui une très grosse somme d’argent qui va m’être restituée. Ces nouvelles ne m’apportent aucun apaisement. Curieusement, j’ai du mal à analyser les sentiments qui m’animent. Je suis partagée entre la colère et mon aveuglement. Comment ai-je pu ne pas voir les invraisemblances dans ses déclarations, accorder ma confiance aussi facilement ? Cette vulnérabilité dont il a été fait mention à la police et qui m’a tant humiliée, il me faut l’admettre. Mon amour-propre mis de côté, j’ai fait appel à Odette qui accepte de revenir. Elle a le triomphe modeste. Je lui sais gré de ne pas prononcer le nom de Paul.











Deux mois plus tard me parvient une lettre de la prison de Nantes où Paul a été incarcéré. Il s’agit d’une sorte de confession. Paul me demande pardon pour le mal qu’il m’a fait. Il n’invoque aucune excuse particulière pour expliquer sa conduite. Il avoue sincèrement avoir eu pour moi beaucoup d’affection mais, je le cite, « ses vieux démons l’ont repris comme il y a dix ans « . Il me parle de sa solitude, de son incapacité à se mêler à d’autres détenus, de son enfermement qu’il a pleinement conscience de mériter. Chaque mot est choisi avec soin et me touche.
Comment expliquer l’incompréhensible ? A savoir cette forme d’attachement qui, malgré les circonstances, me lie d’une curieuse façon encore à lui. Passés le choc psychologique et l’état de sidération du départ, je ne comprends pas cette relation étrange qui me fait éprouver encore pour lui des sentiments positifs.
Sans pour autant comparer, j’ai lu qu’il arrivait à des victimes d’éprouver une certaine forme de tendresse pour leurs ravisseurs.
Le syndrome de Stockholm aurait-il prise sur moi ?
Je n’ose pas me l’avouer.
Après avoir lu et relu sa lettre, j’ai fini par la glisser dans la pochette verte qui contient le « courrier en attente ».

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