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Il est arrivé il y a plusieurs jours, poussant son vélo comme les vagabonds jadis. Venu d’ailleurs, écharpe noire et baskets usées, barbe de plusieurs jours et sac à dos presque vide, il a l’air sombre et semble près à mordre. Vingt ans, vingt-cinq peut-être, chevelure brune et frisée, son regard transparent glisse sur les êtres et les choses. Chacun a pu le voir à un moment ou à un autre, pas un qui sache dire ce qu’il fait ici, pas un non plus qui ne se pose des questions. Il parcourt la ville sans s’arrêter, sans rien regarder de particulier, sans parler, à personne. De toute évidence il cherche quelque chose, ou quelqu’un. Sûr de lui, il n’est pas pressé.
Adèle se prépare pour sa promenade solitaire et quotidienne. Elle est fatiguée, sortir « prendre l’air » est une habitude, un besoin chaque jour moins pressant. Aujourd’hui, elle ira aux Remparts. Il fait beau, le banc sera au soleil et elle pourra attendre sans grelotter le passage des enfants qui rentrent de l’école. Elle passe sa main sur ses cheveux tirés en un petit chignon grisonnant. Elle noue autour de son cou ridé et fragile une écharpe de soie beige. Elle enfile son manteau, en commençant par le bras gauche, celui que les rhumatismes bloquent. Elle termine par le chapeau. Les gestes se font d’eux-mêmes.
Elle connaît bien la ville. Elle a décidé du lieu, le reste ne l’intéresse plus. Elle a remonté d’abord la rue Guillaume Lenoir en direction de l’église. Il n’est que neuf heures et l’air est encore frais. Le soleil joue avec les nuages et la silhouette de l’inconnu au vélo lui traverse l’esprit. Elle passe devant le parvis, esquisse un signe de croix, ne ralentit même pas pour répondre à sa cousine qui la salue de loin. Rue Jean Jaurès. Place de la mairie. La lumière est froide. Tout est calme, les enfants sont à l’école ou au collège, les adultes au bureau. Et lui, le jeune homme au vélo, où est-il ? Son cerveau enregistre la question. Elle descend l’avenue du Château. Son banc favori est libre. Lui arrive-t-il, à lui, de sentir aussi sur ses épaules la chaleur du soleil ? Le ciel n’est pas encore très stable et le moindre nuage rafraîchit l’air.
Adèle s’assoit. Le banc est adossé aux Remparts. D’ordinaire elle regarde le lent va et vient de la vie des autres. Aujourd’hui ça ne l’intéresse pas, elle sent une émotion étrange, comme si elle avait rendez-vous. Elle sait depuis son départ qu’elle va l’attendre. Elle est sûre qu’il passera par là.
Elle est immobile. Son visage est serein. Un léger vent dérange les petites mèches sur sa nuque. Le silence est seulement froissé par une aile d’oiseau, un crissement de pneu... et sa respiration fatiguée. Elle attend, immobile et sereine... L’ombre de la muraille la rejoint sur le banc et peu à peu la recouvre. Elle attend et ne pense à rien, presque heureuse, paisible. Elle ne voit ni la place, ni les arbres, ni les gens, que cette lumière en elle qui la réchauffe.
Lorsque les enfants courent devant elle, elle prend soudain conscience du temps qui a passé et du moment présent. Elle regarde ses mains engourdies sur son sac et, lentement, se lève. Quelle heure est-il ? Midi, midi et demi ? L’ombre a pris possession du lieu, elle a froid. Il n’est pas venu, il ne l’a pas vue, elle ne l’a pas vu. Il faut rentrer.
Elle évite les ruelles obscures et silencieuses, elle a besoin de bruit, elle se sent vidée, déçue. Quel fantôme est passé dans sa tête ? Qu’y a-t-il de raisonnable là-dedans ? Juste une impression, un désir indistinct, mais qui l’a comme anesthésiée. Les mots tournent, elle s’en veut de ne pas comprendre Elle s’arrête devant sa porte, elle ne cherche pas sa clé, elle veut chasser cette attente trouble, ce poids d’une vie qui s’impose. La sonnerie du téléphone retentit à l’intérieur.
À quelques centaines de mètres des dernières maisons, il jette son sac à ses pieds, couche son vélo sur le talus et, à moitié affalé sur l’herbe du bas-côté, il sort son portable. Il fait un numéro et il attend, l’oreille collée à l’appareil. Il prononce quelques mots, arrête la communication et range le téléphone dans sa poche. Il sourit. Le regard tourné vers la ville, il s’allonge, les mains croisées derrière la nuque, et jouit du soleil, du silence et de sa liberté.
La sonnerie se tait lorsqu’elle veut prendre le récepteur. Il y a un message sur le répondeur: « Ce soir ». C’est lui, il l’attend, elle en est sûre, et c’est bien. Elle ne sait pas pourquoi, mais c’est bien.
Son repas fini, elle va s’asseoir dans son fauteuil. C’est l’heure de la sieste. Elle n’allume pas la télé. Elle reprend cette attitude d’attente muette et peu à peu rentre en elle-même, à la recherche de l’origine de cette certitude, de cette vague de passé qui remonte. Elle reste longtemps ainsi. Ses yeux frémissent sous le poids de la silhouette, troublante, et maintenant obsédante. Elle ne se sent pas sombrer dans le sommeil. Vêtu de noir, le sourire engageant, les gestes déliés, il passe comme on vole. Un souffle tiède caresse le visage d’Adèle et un soupir soulage sa poitrine.
Lorsqu’elle ouvre les yeux, le soleil commence à dorer les couleurs. Elle sait qu’elle doit retourner au rendez-vous, que l’attente est bientôt finie. Il est cinq heures et demie lorsqu’elle ferme sa porte. Elle regarde la façade de sa maison comme si elle la voyait pour la dernière fois : la frise sculptée, les pierres blondes sous le couchant, les tuiles rouge sombre.
Il commence à faire frais. Un adolescent manque la renverser en dévalant la rue sur sa planche à roulettes. Il ne faut pas qu’elle tombe, pas maintenant, pas ici. Le cœur lui remonte à la gorge. Elle ferme les yeux, respire un grand coup et se remet en marche. Lorsqu’elle arrive aux remparts, elle sait qu’il est là. Elle ne le voit pas encore, mais tout en elle le devine.
Adossé à la muraille, les mains dans les poches, son vélo couché à ses pieds, il la regarde venir. Un pied appuyé sur les pierres derrière lui, il mâchonne une herbe. Aussi serein qu’elle ce matin, il l’attend dans la lumière dorée du dernier soleil. Leurs yeux se trouvent. Lorsqu’elle est tout près, il se redresse un peu, penche légèrement la tête et lui tend une main large, aux doigts fins de pianiste. Elle regarde cette main et c’est Charles qu’elle voit, Charles qui l’a fait rêver un jour d’automne et puis a disparu, emporté par l’histoire. C’est une image douce et fugitive. Elle hésite à mettre sa main à elle, doucement ridée, dans la sienne, si belle, si forte. Elle a peur. Une peur soudaine, violente, irraisonnée. Il n’a rien d’agressif, il est là, c’est tout. Alors elle lève vers lui un regard étonné, croise son sourire et capte son regard transparent. Il referme ses doigts et, toujours aussi calme, il l’entraîne vers le banc. Il s’assied tout près d’elle, sans lui lâcher la main. Elle sent le froid l’envahir, comme le brouillard descend après une belle journée. Charles lui avait appris à prendre le temps, de regarder, d’entendre, d’aimer. Alors, elle prend le temps et attend, sans impatience. Sentiments étranges de crainte et de confiance mêlées. Il ne dit pas un mot, seulement le contact de la tiédeur de son corps. Silence. Il n’y a plus de points d’interrogation.
Elle a retrouvé la paix à présent. Alors elle le regarde, bien en face, et sourit. Ils se lèvent. Le ciel a pris une teinte nacrée. Ils ne parlent pas. Il n’a pas lâché sa main, il a glissé son bras sous le sien. Elle sent cette présence qui la rassure, comme lorsqu’on se promène dans un paysage connu, dans un rêve familier.
Ils entrent dans le petit salon. Elle tire les rideaux et la dernière lumière du jour se glisse dans la pièce. Contre le mur, un piano. Elle l’ouvre, retire la bande de feutre brodé qui recouvre les touches.
— Il est là. Je l’ai fait accorder chaque année.
Elle voit le jeune homme s’approcher du piano, tendre le bras vers le chandelier. Un poignard de glace lui transperce le cœur. Elle lève les yeux vers son regard transparent, sourit, et s’affaisse en exhalant un soupir qui effleure son visage. De son petit chignon s’échappe une mèche légère, une plume, qui se pose délicatement sur sa joue. La lumière emplit la pièce, qui rend toute chose irréelle, impalpable, transparente.
Cela fait plusieurs jours que personne ne l’a vu. Dans le sac posé près du vélo sous les remparts, on a trouvé une écharpe noire, un portable et une photo d’Adèle.

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
Texte émouvant servi par une écriture fluide. Très bel hommage , puisque j'ai lu qu'il s'agissait d'un hommage, à vos grands-parents. Je vote;
De mon coté, c'est un poème, une fable : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie A bientôt peut-être.

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Danielle Nasom · il y a
Merci. J'irai vous lire.
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Aglaée Collin · il y a
J'aime beaucoup, c'est très émouvant...Bravo, vous avez mon vote !
J'ai également un écrit TTC pour le prix Eté, si le coeur vous en dit, je vous laisse le lien pour me lire et me soutenir si mes mots vous plaisent : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-bicoques
Merci d'avance

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Danielle Nasom · il y a
Adèle et Charles étaient mes grands parents. Je leur rends hommage dans ce texte
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Lakota · il y a
Un récit qui commence comme une nostalgie et qui se termine en tragédie. C'est efficace j'aime le style tout en simplicité.
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire émouvante et troublante! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Danielle Nasom · il y a
Retour vers les plus légers, quand l'amour faisait éclore la vie
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Joëlle Brethes · il y a
Texte fantastique dans lequel l'amoureux d'autrefois revient chercher son aimée pour la conduire là où il l'attend depuis longtemps... C'est bien écrit et émouvant !
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