Absurde, vos papiers (14) : La salière.

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Extraits :28O. Prose : Alice au fil des jours 20, Almanach extraterrestre 16, Autour du neuvième cercle 16, Contes à Pimousse 6, Peines de cœur, oh à peine 9, Sketches à tout faire 14  [+]

Lorsque Georges Dubois apprit de la bouche de son docteur qu'il devrait renoncer au sel, il eut un mouvement de recul. C'était une très mauvaise surprise, surtout qu'elle s'accompagnait d'autres tout aussi désagréables. Il avait de l'hypertension et pas du tout une forme modérée. Au contraire, les chiffres qu'affichait l'appareil étaient proprement ahurissants 24/12 au repos, à son âge, c'était la certitude de courir un grand risque : la mort subite, l'accident vasculaire cérébral et ses séquelles.
Le médecin levait les sourcils si hauts que son front se réduisait à vue d'œil et il mit dans son regard une lueur si sombre et si inquiète que Georges Dubois balbutia : "C'est pas vrai, non !"
" ça l'est, malheureusement. Plus de plat épicé, de charcuterie, de fromages. Abstenez-vous même du sucré salé. En attendant une amélioration de ce côté-là, je vous prescris des médicaments, un cocktail qui devrait vous faire du bien."

"On va chez le médecin pour un bobo ou par routine et on se retrouve avec une maladie grave. J'aurais préféré ne rien savoir et que ma vie continue sur sa lancée. Ni particulièrement éblouissante ni particulièrement médiocre, une bonne vie en tout cas."
C'était les pensées que ruminait Georges Dubois sans en obtenir une satisfaction quelconque.
Il était trop tard. Il n'échapperait pas au sacrifice ou alors il mourrait. Un tel dilemme n'était pas dans ses habitudes. Les gens qui le connaissaient bien disaient de lui qu'il était "conciliant", "sans histoire" et que si un jour, il rencontrait la tragédie, il se révèlerait peut-être sous un jour inattendu.
Elle était-là, la tragédie.
Naturellement, une tragédie à l'échelle d'un homme ordinaire qui aimait son petit confort et s'enfermait dans sa cuisine pendant des heures pour se concocter des plats originaux mais hélas ! A la saveur relevée.
Finis, ces goûts divers qui vous brûlaient la langue et vous faisaient bondir le cœur !
Du bouilli et du plâtre, voilà à quoi il était désormais condamné.

De retour chez lui, il fut pris de vertige et dut s'asseoir. C'était un bon fauteuil large et moelleux et il eut envie de s'y engloutir pour toujours.
Une petite voix lui disait : " Ne sois pas bête. Tu changeras. Ce n'est qu'une affaire de temps et peut-être que c'est un mal pour un bien. C'est une nouvelle vie qui commence."

Mais avant d'en étrenner une seconde, il fallait peut-être dire adieu à la première, un adieu solennel et émouvant.

Georges Dubois sortit sa collection de salières. La plupart était rempli à ras bord de ces cristaux si fins et d'une blancheur incomparable. Certaines ressemblaient à des phares, d'autres à des danseuses en jupe longues à plis droits. D'autres à des dés ce faïence aux couleur vives.
La table en fut bientôt couverte. Il n'y avait plus qu'à prendre un carton et à les disposer en ordre de bataille pour le grand voyage.
Pas si grand d'ailleurs, Emmaüs était à quelques kilomètres.
Lorsqu'il sortit de sa voiture et se dirigea vers le hangar dans lequel on réceptionnait les dépôts, il s'étonna lui-même. Sa démarche était ferme, il avait un sourire au coin des lèvres et son œil était résolu comme jamais.

C' était peut-être le signe avant-coureur d'une métamorphose.

Mais dès qu'il fut en face du bénévole qui prenait en charge son colis, il eut la sensation de se dégonfler comme un ballon de baudruche.
Pour un peu, il aurait versé une larme. L'homme qui avait la cinquantaine et un visage à la fois lumineux et flétri ne marqua aucun étonnement mais grommela une remarque : " Nous serions le sel de la terre, nous dit la Bible mais avec le sel rien ne pousse, les plaies ne cicatrisent pas et tout est figé dans une éternité étincelante et aride.
- Pardon mais je n'ai pas compris ce que vous avez dit ?", demanda Georges Dubois.
L'homme ne se démonta pas. Il amena ses deux mains à proximité de sa bouche puis les ouvrit brusquement dans un geste qui voulait dire dans toutes les langues : " Je ne parle pas. Je suis muet. Excusez-moi."

Georges Dubois était consterné. Il avait maintenant des hallucinations auditives et demain ce serait quoi ? La maison de fou ?
Il regagna son domicile, se mit au lit, plongea la pièce dans une obscurité totale et se mit à réfléchir.
Pa de doute, il devait nettoyer son esprit de fond en comble.
Mais comment s'y prendre ?

Georges Dubois était un de ces hommes assez rares de nos jours qui croient aux forces de l'esprit.
Ce n'est pas une mince affaire parce qu'à ce compte, on est toujours en porte à faux avec les autres. En effet, il est assez mal vu de dématérialiser à tour de bras le moindre événement et d'en faire la conséquence d'un fluide mystérieux qui ne fera jamais la une des journaux.
En revanche, il est toujours loisible et inoffensif dans faire état "in petto" dans le secret de sa conscience et à son seul bénéfice.

La priorité absolue était de chasser les images de sel.
En les exaltant, en les portant à un tel degré de présence qu'elles vacilleraient et se consumeraient comme une ampoule que l'on a trop longtemps allumée. C'était du moins la solution qu'il adopta parce que la veille, il avait observé le clignotement du plafonnier de sa chambre qui avait fini par s'éteindre après une agonie de lueurs de plus en plus imperceptibles.

Son plus grand souvenir était évidemment la Mer morte.
Morte pour tous les autres touristes mais pas pour lui.
C'était comme un champ sans limite dédié à la culture du sel, un sel qui ne se contentait pas d'être blanc mais capturait la lumière pour la relâcher dans un flot d'irisations qui dansaient comme des aurores boréales.
Et puis, il y avait cette épaisseur crémeuse de pâte molle qui se déplaçait comme de la glace tout en dégageant une chaleur de lave. La peau recevait mille piqûres délicieuses et se recouvrait d'un emplâtre léger qui vous emmaillotait de bonheur.

L'impression, bien sûr, était moins forte avec les marais salants d'autant plus qu'il n'était pas question de s'y immerger.
Les teintes en surface étaient le plus souvent d'un bleu électrique ou brunâtre avec des parties décolorées qui rappelaient l'huile ou un liquide pharmaceutique. Mais au moins, il y avait cette exhalaison piquante et vigoureuse qui vous fouettait le sang d'une double senteur marine et terrestre.
Sans parler, de ces amas de sel géométriques comme des pyramides ou naturels comme des collines qui se dressaient par endroit comme une récolte prodigieuse et se reflétaient dans les eaux immobiles à la façon d'un paysage d'outre-monde.

Pendant toute une après-midi, Georges Dubois laissa donc défiler jusqu'à épuisement ces visions dangereuses. Elles furent d'abord d'une grande netteté avec des détails bouleversants comme un certain parfum ou un certain éclat puis elles s'estompèrent et se brouillèrent et enfin s'anéantirent comme si elles n'avaient jamais existé.
Le sel avait été chassé de sa mémoire. Il était sauvé.
Malheureusement, l'esprit n'est pas un récipient qu'il suffit de vider. A l'inverse du tonneau des Danaïdes, plus on prétend le mettre à sec, plus il se remplit d'une dernière réminiscence qui a tendance à couler comme une source intarissable et toujours prête à déborder.

En fin de maternelle, l'instituteur avait écrit sur son bulletin : "Pourra passer en cours préparatoire s'il en a la capacité."
Ce jugement était comme une menace qui avait assombri tout sa scolarité.
"Serait-il capable de ?"
La vérité oblige à dire que le plus souvent il ne l'était pas et qu'il ajoutait à ses déficiences une naïveté qui achevait de le discréditer.

Georges Dubois, à l'époque où nous avons fait sa connaissance, avait oublié la plupart de ses bévues.
Leur nombre et leur importance faisaient que l'une chassait l'autre et qu'il s'agissait plus d'un flux qui se renouvelle que d'un réservoir qui se constitue au fil du temps. Cependant, à titre d'exception il y en avait au moins une qui résistait autant à la fatigue qu'à la distraction.
Elle était un peu plus tardive.
L'instituteur lisait alors un passage de la Gloire de mon père.
Dans l'épisode, Marcel et Lili attrapaient des oiseaux. Il était fait allusion à des pièges et à des ruses... et Georges sortant, on ne sait pourquoi, de sa torpeur protectrice, osa demander : " Mais comment faisaient-ils pour les capturer ? C'est tellement rapide un oiseau."
L'instituteur prit une inspiration avant de répondre : " Ils lui mettaient du sel sur la queue, pardi ! "
La classe éclata de rire.
Vingt ans plus tard, Georges Dubois n'avait toujours pas compris ce qu'il y avait de comique dans la réponse du maître.
Un maître est infaillible et ne cherche pas à tromper et encore moins à se moquer. Et c'est bien pour cette raison d'ailleurs qu'il est un maître et pas un camarade ou un simple parent.

Et voilà que cette anecdote mortifiante réapparaissait sans crier gare à un moment où sa confiance en lui-même vacillait dangereusement sur ses bases.
Il y avait de quoi être troublé mais une découverte imprévue porta au plus haut ce désappointement mêlé de tristesse.
En remontant les volets, il vit sous un meuble une lueur.
C'était une salière qui avait dû rouler subrepticement pendant qu'il rassemblait l'ensemble de sa collection pour s'en débarrasser.

Le sel, ce persistant poison, faisait encore partie de sa vie.
Il se collait encore à ses basques malgré toutes les précautions et ses mesures d'urgence.

Il ne le lâcherait pas.
C'était comme une prolongation de peine et peut-être même un enfermement définitif.

Alors perdu pour perdu, Georges Dubois opta pour une ultime bravade qui était aussi un règlement de compte et comme un pied de nez aux tribulations de son enfance.

Dans le parc voisin, il y avait de grands arbres et une multitude d'oiseaux.
Des bancs qui avaient tendance à s'écailler étaient disposés aux bons endroits avec vue sur le plan d'eau.

Georges Dubois choisit le plus écarté et en fit son quartier général.

Durant quelques jours, il resta immobile et ce qu'il avait prévu se produisit. Les moineaux s'approchaient, sautillant, de plus en plus en confiance.
Peut-être espéraient-ils de la nourriture ? Elle ne vint jamais.
Alors ils considérèrent cet être vivant comme une sorte d'objet qui, sans appartenir au banc lui-même, le rejoignait à certaines heures sans autre but que de demeurer-là pour une période qui ne variait jamais.
Parfois un chat et un chien faisaient aussi halte mais cela ne durait pas et ils déguerpissaient au plus vite.

Cette chose ne faisait pas peur. Elle n'était même pas ennuyeuse. Elle était simplement décevante. Dans un sac oublié, il pouvait y avoir des restes à grappiller mais Georges Dubois était plus hermétique qu'une boîte de fer.
D'ailleurs aucun des volatiles n'auraient eu l'imprudence de poser ses pattes sur ce corps qui sentait le tissu et l'eau de Cologne.

Au bout de quelques jours, Georges Dubois s'autorisa quelques gestes. Il les accomplissait avec une lenteur de grand vieillard. Il ne s'agissait que de se gratter le nez, de s'essuyer le front ou de détendre un peu ses jambes.
Les moineaux se dirent que cette chose indéfinissable lorsqu'elle était en place bougeait comme un feuillage, ce qui était normal, après tout.

Et ils continuèrent à n'en tenir aucun compte.

L'heure était venue. Georges Dubois glissa sa main dans une poche, en sortit sa salière et en projeta quelques grains sur la queue d'un gros moineau qui le regarda d'un œil rond avant de s'envoler.
C'était l'échec, le retour en force de l'enfance, la désillusion finale.
Il y eut comme un nuage rouge puis noir entre lui et le carré de terre où s'était posé l'oiseau.
Georges Dubois perdit conscience.
Il n'était pas mort. Juste évanoui.
Après quelques semaines de convalescence, il revint sur ce même banc. Cette fois, il avait du pain dans chacune des ses poches. Il l'émiettait.
Devant une telle abondance, les oiseaux accouraient en nombre.
C'était une fête pour eux, c'était une fête pour lui.
De plus en plus souvent, une femme avec un petit chien venait s'asseoir.
Le petit chien avait peur des oiseaux. Il n'aboyait pas et restait dans les bras de sa maîtresse ou s'éloignait de quelques mètres.

Un jour, elle abandonna les politesses habituelles et dit :
"Mon mari..."
Il la laissa parler et puis comme si ces confidences faisaient échos à certains aspects de sa propre vie, il lui répondit :
" Mon passé..."
C'était sans doute déjà de l'amour mais ils ne le savaient pas encore.
Ce serait pour plus tard.
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