Abracadavra

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Faire court ? Ah oui, c'est le principe du site ! Alors... 1999 = 1 nouvelle 2018 = 130 nouvelles + 1 roman Polar. Thriller. Un peu de fantastique. Humour. Du long. Du court. Tout est dit  [+]

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1.

828 corps.
Inertes.
Ils ne sont plus qu’un seul et unique souffle qu’ils retiennent en un réflexe de défense, tandis que la mélopée synthétique du groupe Art of Noise emplit les plafonds du théâtre municipal.
Moments in love.
Moments d’angoisse.
Jérôme Brunel a choisi le premier rang. Comme à chaque fois qu’il vient assister à un spectacle de Sysygium. La première fois que son capitaine lui a intimé l’ordre d’assurer la sécurité des spectateurs, il a un peu traîné les pieds. Dire qu’il avait changé d’avis depuis était un euphémisme. Il aurait presque laissé tomber son boulot de sapeur-pompier pour suivre Sysygium sur sa tournée. Et s’il devait choisir entre percer les secrets du prestidigitateur et sauver les habitants d’un immeuble en flammes, il n’était pas sûr de ses priorités.

* * *

Il ne m’aime plus. Il ne m’a jamais aimée.  
Je n’ai plus qu’à mourir. 

Sarah suffoque, contorsionnée dans cette boîte en bois verticale, ce cercueil contre-nature où son souffle court résonne dans un écho sourd. À travers les ouvertures d’où s’apprêtent à poindre les lames acier véritable, le regard cerné de khôl la dévisage. Son visage s’empourpre. Un voile de sang les sépare désormais. La musique électronique recouvre les bourdonnements sous son crâne. L’extrémité du métal s’approche violemment de sa gorge au climax de la montée chromatique.
Moments in love.
C’est fini.
* * *

Sysygium saisit l’un des sabres du panier, en caresse la lame du bout de son index, puis le fait tournoyer en un mouvement lent, le faisant passer d’une main vers l’autre au gré de la mélodie. Puis il s’approche de la caisse de bois sombre, sabre à la main, d’un pas lancinant.

Surtout ne pas se rater. 
Il vise l’extrémité de l’orifice secret, avant d’adresser un dernier regard au public. Son souffle est court. Il devine son regard à elle. Pétrifié. Il prend une grande inspiration et transperce la caisse une première fois d’un geste rageur.

UN CRI !

Le sample de violon synthétique a recouvert le bref hurlement, mais… 
Non. Le stress lui joue des tours. 
Continuer, coûte que coûte. Il saisit un deuxième sabre et l’enfonce dans les entrailles du bois.
 
NOUVEAU CRI.

C’est impossible ! Nouvelle œillade au public. Les regards pleins d’effroi convergent vers sa silhouette dégingandée. Ont-ils entendu ? Qu’importe. Troisième… sixième sabre… Bientôt la boîte n’est plus qu’un gigantesque porte-aiguilles transpercé de part en part. 

À chaque représentation, quelques spectateurs ont un coup de chaud – sans gravité – nécessitant l’intervention des secours. 
Ce soir n’échappe pas à la règle. Une cinquantenaire au sixième rang est prise de vapeurs.

Jérôme en est sûr. 

Quand il est passé à proximité de la scène pour secourir la spectatrice, de longues traînées de sang recouvraient la lame des six sabres.


2.

SYSYGIUM, MAGICIEN DES ORIGINES

Il en faut du cran pour assister à un de ses spectacles. Voilà plus de trois ans déjà que Sysygium – de son vrai nom Frédéric Giroflier – fait frissonner les courageux qui osent pousser les portes des théâtres où il se produit. Rencontre.

Courrier P. : Première question un peu provocatrice : la magie est à la mode et les magiciens affluent. Qu’est-ce qui vous différencie des autres prestidigitateurs ?

Frédéric Giroflier : J’ai voulu renouer avec les origines de cet art. La grande illusion a connu ses heures de gloire à partir de la fin du XIXe siècle avec des artistes comme Harry Houdini, Joseph Velle, Robert-Houdin. La jeune génération ignore que les prestidigitateurs contemporains se sont largement inspirés de ces figures de l’histoire de la magie.

C.P. : Un retour aux sources, en quelque sorte ?

F.G. : Oui. À l’heure où la grande magie tend à devenir ringarde avec l’explosion des tutoriels amateurs sur le net, où les « trucs » qui subjuguaient autrefois le spectateur sont livrés en pâture de façon décomplexée, mon objectif est de replonger la magie dans le côté sombre et mystérieux d’où elle n’aurait jamais dû sortir, de proposer au public des numéros que certains illusionnistes ont mis des années à concevoir.

C.P. : Sans gâcher le plaisir, quels sont les grands numéros que vous exécuterez ce soir sur scène ?

F.G. : Dans un registre léger, on pourra assister au numéro du Décapité Récalcitrant où je discute avec la tête découpée de mon assistante, à l’illusion de l’Enfant suspendu par un cheveu, où l’enfant est remplacé exceptionnellement par Sarah. Et puis, pour le côté chair de poule, il y aura l’incontournable Femme coupée en deux et le clou du spectacle – La Malle des Indes – dite boîte aux sabres.

C.P. : On peut dire que Sarah Pellen – votre assistante – n’est pas épargnée. Petite amie de magicien, ce n’est pas de tout repos !

F.G. : C’est le moins que l’on puisse dire ! (rires)


3.

Ses doigts peinent à enserrer le volant du fourgon qui avance au gré des cahots de la route défoncée. Frédéric tremble de tous ses membres, dirigeant le véhicule au radar, son attention toute focalisée sur le film de la soirée qu’il se repasse en boucle. 

Il n’a pas pris conscience immédiatement de la situation. Comme à l’accoutumée il a retiré les sabres un à un, puis une fois la tâche accomplie, il a rouvert la porte de la boîte, dévoilant un intérieur vide. Ce n’est qu’à ce moment précis qu’il s’est aperçu que les lames étaient couvertes de sang. Le public, considérant que tout ce rouge n’était qu’élément de mise en scène, a fait résonner la salle d’applaudissements nourris sitôt la porte de la malle ouverte. Le sol de la scène, la malle et le tapis sur lequel était posé le coffre à roulettes étaient entièrement noirs, aussi le sang n’était pas visible depuis le public. Mais c’est lorsque Frédéric a posé la semelle de son mocassin sur la surface gorgée de liquide épais qu’il a immédiatement intimé au régisseur son – via son micro miniature – de lancer le fondu au noir qui signifiait la fin du show et l’attendue standing-ovation.

Le contrat est clair : l’artiste et son assistante doivent disposer de façon exclusive de l’intégralité du théâtre deux heures avant et après le spectacle, à l’exclusion de toute autre personne, afin de préserver les secrets du spectacle. 

Ce qui a laissé à Frédéric le temps de tout nettoyer sans laisser de traces dès la représentation terminée.

Le secret de ce tour est enfantin. La malle est séparée en deux dans le sens de la hauteur. Lorsque Frédéric referme la porte sur Sarah, celle-ci intègre le fond de la boîte grâce à une trappe secrète intégrée à la cloison de séparation, et se recroqueville sur elle-même. Par d’habiles jeux de lumières et de trompe-l’œil, Frédéric semble transpercer la boîte de part et d’autre, alors qu’il laisse à Sarah un espace suffisant pour sa sécurité, les sabres transperçant avant tout l’espace laissé vide. Lorsque tous les sabres sont ôtés et la porte rouverte, Sarah repasse par la trappe et réapparaît aux yeux du public.

Ce qu’elle n’a pas fait ce soir. 

Pourquoi cette conne est-elle restée au fond de la boîte, sans même s’agenouiller ? 

Le fourgon pénètre dans le domaine du manoir niché au cœur du Vimeu vert et vient s’immobiliser au fond du parc. Frédéric descend du véhicule dans un équilibre incertain et déverrouille la double porte. Le cercueil vertical, poussé par d’autres caisses de matériel, bascule en sa direction comme une ultime vengeance et le magicien n’a que le temps de l’immobiliser en le rattrapant des deux mains et d’une de ses tempes, tandis que quelques cheveux blonds ensanglantés de Sarah s’insinuent à travers l’un des orifices, déposant une traînée rubiconde sur sa pommette. 
Merde !

Un mélange de colère et de dégoût vient s’ajouter au sentiment profond de culpabilité qui le gangrène depuis la fin de la soirée.
Sa carrière est finie.
Son existence est close.

À elle.
Comme à lui.

Il n’y a plus qu’une solution.

Sans réfléchir davantage, il s’engouffre dans le manoir. 
Quelques minutes plus tard, l’acier de la pelle entame la croûte supérieure de l’humus du domaine déjà durcie par les premiers frimas d’octobre.

* * *

Un véritable magicien ne dévoile jamais ses secrets.
Pas étonnant que Sysygium vienne vivre en pareils lieux.
À la fin de son service, Jérôme Brunel a suivi le magicien en toute discrétion – loin du tumulte ordinaire de la sirène et du gyrophare.

Et la scène à laquelle il assiste, tapi derrière une rangée d’arbres et de ronces enchevêtrées, le glace d’effroi.


4.

C.P. : Les numéros de grande illusion, c’est une des nouveautés de votre spectacle. Continuez-vous malgré tout les numéros de transformisme qui ont fait votre succès ?

F.G. : Je crois que c’est moi que le public transformerait en confettis si j’abandonnais ces numéros ! (rires). La réponse est oui. Selon les soirs, les spectateurs assisteront – surprise ! — soit à un spectacle d’illusion, soit de transformisme. Avec quelque chose d’inédit puisque je recrée l’histoire du monde en 133 costumes exactement, passant de l’homme de Cro-Magnon à Neil Armstrong, via Cléopâtre et Napoléon.

C.P. : La vitesse à laquelle vous changez de costumes est proprement hallucinante ! On pense bien évidemment au grand Arturo Brachetti qui, avant vous, était déjà un maître dans le domaine de la métamorphose. C’est quelqu’un qui vous a beaucoup influencé ?

F.G. : C’est un modèle incontournable. Mais plus encore, c’est un autre italien – ayant d’ailleurs énormément influencé Brachetti – qui a développé chez moi cette vocation. Son nom est Leopoldo Fregoli. En plus d’être doué de talents de ventriloquie certains, il faisait se déplacer tout Paris, à la fin du XIXe siècle. Capable de passer de la tenue du lord anglais à celle de chanteur napolitain, du groom au clown, du balayeur au grand seigneur. Jusqu’à cent rôles dans le même show, vous imaginez ! Puis les frères Lumière l’initient au cinématographe et il collaborera même avec Georges Meliès sur un court métrage aux trucages révolutionnaires. L’héritage de Fregoli est considérable.

C.P. : L’élève qui souhaite dépasser le maître : ça représente beaucoup de sacrifices ?

F. G. : Vous n’avez pas idée…


5.

Frédéric verrouille à double tour la porte séparant le sous-sol en deux locaux distincts et vient suspendre le trousseau sur le clou planté au mur. Le déchargement s’est passé sans encombre. C’est déjà ça. Les membres gourds, l’échine meurtrie, il vient s’asseoir sur une des caisses de matériel posée à même le sol de la pièce exiguë aux murs blanchis à la chaux. Le dos courbé, les mains entre les genoux, il triture machinalement le petit boîtier noir pourvu d’une antenne.
Dire qu’il n’aimait plus Sarah était un euphémisme. Il allait sans nul doute s’en séparer une fois la tournée achevée, trouver une autre assistante. Tirer un trait sur le passé. Mais pas comme ça !

Un maelström épileptique de souvenirs heurte les parois de son crâne. Le visage pimpant de Sarah des premiers instants se calquant sur celui de la fin, aux traits tirés et graves, malgré le maquillage. La chevelure blonde volant au gré des embruns de la baie du Crotoy laissant sa place aux mèches ensanglantées dont les vestiges ornaient encore son visage à lui.

Il l’a tuée.
Ou elle s’est tuée.

— Bourreau ! Tu n’es qu’un bourreau !

C’est elle qui s’était présentée à lui, aux prémisses de ses shows transformistes. Elle n’y connaissait rien à la magie, mais elle avait lu tout ce que la littérature avait pu engendrer sur la vie de Leopoldo Fregoli. Il avait été bluffé. Elle était déjà amoureuse.

— Prends-moi comme assistante.
— C’est beaucoup de travail, beaucoup de sacrifices !
— Pour toi, je suis prête à m’y résoudre.

Il l’avait prise au mot, certainement au-delà de ce qu’elle imaginait. Un code d’honneur régit le monde des magiciens. On ne dévoile jamais ses tours à quelqu’un d’extérieur au milieu. Sarah l’avait assuré de son mutisme en ce domaine. Ça ne lui avait pas suffi. Il l’avait contrainte à s’éloigner progressivement de toute vie sociale. Les amis sont propices aux confidences. De la confidence au secret il n’y a qu’une frontière ténue qu’elle se devait de ne jamais franchir. Sarah était quasiment seule au monde. Abandonnée à la naissance, elle et sa sœur jumelle, trimbalée de foyer en foyer. Elle s’en était bien sortie, enchaînant les petits boulots jusqu’à décrocher un CDI à l’hypermarché du coin. Adeline n’avait pas eu cette chance, se marginalisant au gré des années. Sarah était son seul lien qui la raccrochait à un monde un tant soit peu sensé.

— Laisse-moi au moins voir Adeline !
— Pas question. C’est elle ou moi. Et avec tout ce que tu sais sur mes tours, crois bien que je saurais te faire taire !

Ce n’était que de la colère. Il n’aurait jamais cru que ses paroles trouveraient un jour un tel écho.
Il avait lâché un peu de lest en même temps qu’un peu de pitié. Il commençait à gagner un peu sa vie et avait consenti à dégager quelques centaines d’euros par mois pour l’envoi d’un mandat postal qui permettrait à Adeline de subvenir à ses besoins dans la pension à l’année où elle résidait. 
Bienfaisance à distance.

Désormais Sarah repose six pieds sous terre, le laissant seul. Avec cette question qui ne manquera pas de hanter l’esprit du public. 

Qu’est devenue l’assistante du magicien ?

Sa carrière est finie.
Son existence est close.

Soudain, sous la pâleur des néons faméliques, le génie entreprend l’assaut de la honte dans son cerveau affligé.


6.

Le ciel de Saint-Valéry-sur-Somme se pare peu à peu des ors, des roses et des bleus du jour naissant. Les luminaires blafards tentent un ultime duel avec les premiers rayons du soleil, tandis que sur l’asphalte du quai Jeanne d’Arc les rares promeneurs contraints par leurs épagneuls d’affronter les premières gelées font s’envoler les goélands en quête de maigres pitances.
Face au littoral s’étend la pension de famille Alfred Manessier, tout en briques rouges et ocre, imposante bâtisse défiant les vents de la côte picarde. Frédéric s’engouffre dans les locaux. Aussitôt, une matrone aussi massive que l’établissement dont elle semble être l’évident pilier vient l’accueillir d’un regard méfiant.
— Monsieur ?
— Mademoiselle Pellen, s’il vous plaît ?
— Qui la demande ?
— Quelqu’un qui lui veut du bien.

Sans détourner les yeux de son énigmatique visiteur, la propriétaire des lieux emprunte l’escalier, faisant grincer les marches de chêne. Quelques minutes plus tard, elle parcourt le chemin inverse, précédée par une silhouette filiforme que toute vie semble avoir délaissée.

Un coup de poignard dans la poitrine.

Frédéric s’était attendu à la ressemblance, bien sûr. Mais malgré les cheveux blond filasse, les cernes démesurés encerclant ses yeux cobalt, la constellation de grains de beauté à la naissance du cou et l’infâme gilet marron dont elle serre les pans sur la poitrine, Adeline est le portrait craché de sa défunte sœur. D’un simple mouvement de tête, suffisamment convaincant, Adeline intime l’ordre à la tenancière de laisser seuls. Frédéric soulève ses verres.
— Vous savez qui je suis ?
— Tu crois qu’j’ai pas la télé ? Faut qu’j’te remercie pour tes enveloppes, c’est ça ?
— Allons faire quelques pas.

La voix rocailleuse d’Adeline vient rompre avec fracas le silence du jour naissant, concurrencée par les ultimes et lointains coups de fusil des chasseurs à la hutte.
— Tout ça parce que ma sœur s’est barrée, tu veux que j’la remplace ? D’où t’as vu qu’j’étais du second choix ? Genre, j’t’ai jamais vu en vrai d’ma vie, ma sœur elle m’lâche deux-trois biffetons de ta part par mois, et toi t’arrives la bouche en cœur pour m’proposer son job ! Même pas en rêve !

Ils regagnent la pension dans le mutisme le plus complet. Frédéric ose glisser dans sa poche une de ses cartes de visite en même temps qu’un sourire qu’il n’avait pas rendu chaleureux depuis bien longtemps.
— Penses-y.

Adeline pénètre dans l’établissement sans même un regard pour lui.


7.

La voisine de gauche de Jérôme Brunel est très expressive, alternant les hoquets de surprise exagérés eau gré des métamorphoses de Sysygium, passant du costume d’Henri IV à celui de Louis XIV puis de Mozart à la vitesse de la lumière.
Une telle spectatrice était déjà présente hier. 
Avant-hier aussi. 
Voilà plus d’une semaine que le sapeur-pompier assiste à toutes les représentations du magicien, sauf lors de ses tours de garde. 
Tous les soirs, inlassablement le même spectacle de transformisme. 
Depuis « l’incident des sabres ensanglantés », Sarah n’a plus reparu. Ce week-end, c’est relâche. Lundi soir, il est de poste au standard, à la caserne. Si mardi soir, Sysygium rejoue l’histoire du monde en 133 costumes, Jérôme devra se débarrasser de ses soupçons par la méthode forte.

* * *

Frédéric quitte le théâtre d’Abbeville par l’entrée principale, les multiples caisses de costumes et d’accessoires chargées dans le fourgon. Après avoir vérifié la présence du boîtier noir dans sa poche – en position « on » au cas où – il se dirige vers la cabine, quand une silhouette éclairée à demi par les réverbères du boulevard Vauban vient lui barrer le passage.
— On commence quand ? interroge la voix éraillée.
— Tu as un week-end pour tout apprendre. Pas une heure de plus.


8.

Incapable !
Bonne à rien !
Fin de race !

Les insanités tournent en boucle dans son cerveau éprouvé, comme si, après avoir empli l’habitacle hermétique du fourgon sans trouver d’échappatoire, elles n’avaient trouvé comme unique issue que la voie de sa culpabilité. Adeline n’est plus qu’un petit être. Minuscule. Ratatiné. Tandis que sur le siège conducteur, Frédéric fait montre de sa supériorité par des coups de volant brusques et des accélérations vengeresses sur l’asphalte des routes samariennes. 
Les répétitions du week-end avaient été plus que convaincantes, Adeline montrant sa volonté de bien faire, écoutant religieusement les conseils de l’illusionniste. Lui s’était montré épaté, sans toutefois le laisser paraître. Il abordait confiant la représentation du lundi.

Trop, sans doute.

Le tour du cinquième as : raté.
Le coup du billet déchiré : une catastrophe.
La femme coupée en deux : un fiasco.
Lorsqu’elle avait franchi la porte de la malle des Indes, il avait été jusqu’à lui souhaiter inconsciemment le même destin que sa sœur.

Le fourgon ralentit puis stoppe.
Cédez le passage.
Le moment où jamais.

Dans un élan démesuré, Adeline quitte l’habitacle, claque violemment la portière et s’enfuit dans une course folle à travers champs.


9.

Une nuit sans lune.
Dans la pénombre des cyprès démesurés et autres feuillus de la haie séparant le domaine de Giroflier du chemin de terre municipal en friche, Jérôme Brunel attend. Il sait que l’initiative est risquée, mais que son uniforme peut le sauver d’un mauvais pas. S’il vient à se faire surprendre en pleine violation de propriété, il pourra toujours arguer qu’un départ de feu dans sa résidence lui a été signalé par un coup de fil anonyme. On ne laisse jamais le bénéfice du doute, même à un plaisantin.
Deux rais de lumière puissants viennent déchirer la nuit d’encre. C’est lui. Jérôme se renfonce plus encore dans la barrière végétale. Une grosse branche lui perce quasiment le flanc au moment où le fourgon pénètre dans le jardin. 
Portail automatique. 

Il tente.

En quelques pas lestes, il se retrouve dans la propriété. Les grilles de fer forgé lui ont laissé à peine l’espace suffisant, mais c’est passé. En symétrie complète, il se recroqueville derrière l’un des deux piliers, dos à la haie, profitant de l’ombre. Et il attend.

À une trentaine de mètres, Frédéric Giroflier entreprend le déchargement du fourgon. Là où il est, Jérôme a une vue parfaite sur l’intérieur de l’utilitaire. En moins de dix minutes, le travail est terminé et, contre toute attente, l’illusionniste réintègre la cabine, redémarre le véhicule auquel il fait réaliser un demi-tour dans la cour, juste avant de quitter le domaine.

Quand va-t-il revenir ? De combien de temps dispose-t-il ?

Jérôme saisit la pelle qu’il a balancée depuis l’extérieur avant l’arrivée de Frédéric et se dirige vers le caveau désormais rebouché.

* * *

Jérôme suffoque. Même si la terre fraîchement retournée rend le travail beaucoup moins ardu, l’inconnue du temps restant lui fait accélérer les pelletées en même temps que son rythme cardiaque s’emballe. Le corps dans la fosse, la terre au niveau des hanches, le métal vient heurter quelque chose de plus tendre encore. 
Acier contre bois.
Jérôme finit le travail à la main, griffant rageusement le sol. Bientôt le couvercle de la malle indienne lui fait face dans son intégralité.
Le sapeur-pompier prend une ultime inspiration et de toutes ses forces, tire vers lui le pan de bois sur charnière.

Découvrant une vision d’apocalypse.


10.

— Où est Adeline ?!
— Je vous demande pardon ?
La directrice de la pension Manessier, robe de chambre matelassée et boutonnée jusqu’au cou est terrorisée. Non content de l’avoir extirpée d’un sommeil profond, l’homme semble sur le point de lui asséner son poing dans la figure à minuit passé.
— Vous foutez pas de moi ! Où est Mademoiselle Pellen ?!
— Nos pensionnaires restent libres de leurs déplacements et…
Frédéric l’attrape violemment par l’un des pans du vêtement de nuit.
— OU… EST… ADELINE… PELLEN ?!...

La peur dans les yeux de la sexagénaire se mue instantanément en incompréhension.
— Vous voulez dire… Sarah Pellen ?
— Non. Adeline ! Sa sœur !
Il desserre son étreinte. Elle le défie du regard, impassible, juste avant de lâcher :

— Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que tout ne tourne pas rond chez Sarah. Le mensonge est aussi élaboré que pathologique chez elle, vous savez.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que Sarah n’a jamais eu de sœur, Monsieur.


11.

Les parois de la malle indienne ne sont que giclées et coulures sanguinolentes, imprimant le bois d’une fresque morbide. Sous le pinceau de sa torche, le sang lui apparaît aussi rouge que l’enfer.

Mais après plus d’une semaine, la coagulation naturelle ne l’a toujours pas teinté de sombre. Tout comme la masse filandreuse gorgée du fluide grenat adhérant au fond de la boîte, aux côtés d’une dizaine de morceaux de plastique percés en leur sein, reposant nonchalamment.
Et c’est tout.
Pas l’ombre du corps de l’assistante.

Jérôme tourne la tête vers le manoir, le défiant de toute sa hauteur.
La curiosité monte d’un cran.
Il s’avance vers l’entrée, tâte la surface de la porte.
Il a eu affaire à pire rempart. 
Trois coups d’épaule suffisent à ébranler la frontière.

Les secrets de Sysygium lui tendent les bras.

* * *

Lors du déchargement, les soupiraux de la cave se sont éclairés tour à tour, dévoilant les lieux de repos du matériel de scène. Jérôme ne tarde pas à trouver la porte d’accès au sous-sol et actionne l’interrupteur. Aussitôt, une cage d’escalier aux parpaings peints en blanc apparaît, annonçant une propreté impeccable. Il entreprend alors une descente lente, posant précautionneusement les semelles de ses bottes sur chacune des marches, jusqu’à atteindre une première pièce tout aussi immaculée. Du bout des doigts, il se met à effleurer les divers contenants et malles aux secrets inavouables, tout comme la bonne dizaine de portants sur lesquels sont suspendus, – sans aucune cohérence si ce n’est celle du spectacle – une multitude de costumes ; chacun soigneusement posé sur un des cintres numérotés surmontés eux-mêmes par tel ou tel chapeau ou postiche. 
Son regard est soudain attiré par une porte de chêne totalement opaque au bas de laquelle une traînée de lumière s’imprime. Sur la droite, à même le mur, une grosse clé est suspendue à un clou, ainsi qu’un petit boîtier noir pourvu d’une antenne. Inconsciemment, Jérôme saisit la clé qu’il fait tourner deux fois dans la serrure, répétant son alibi au cas où. La porte grince sous son propre poids.

Jérôme demeure interdit.

C’est impossible.

Il l’a vu partir de ses propres yeux en fourgon, malgré la pénombre.

Le regard presque aussi hagard, Frédéric Giroflier fixe Jérôme de tout son être. 

Un énorme et singulier collier autour du cou.

Jérôme peine à balbutier ses excuses quand Giroflier l’interrompt avec une voix d’une désarmante douceur.

— Pourriez-vous me donner le boîtier noir suspendu au clou de l’autre côté, Sergent ?


Abasourdi, Jérôme s’exécute et lui tend l’objet. Giroflier n’a pas le temps de le remercier que le pompier s’enfuit à toutes jambes vers le rez-de-chaussée.



12.

Le Courrier Picard – Jeudi 22 juillet 1998.

On est toujours sans nouvelles du jeune Stéphane Giroflier, 18 ans, disparu samedi 18 juillet après une soirée passée dans une discothèque de Pendé (80). La brigade de gendarmerie d’Abbeville, M. et Mme Giroflier, les parents de Stéphane, ainsi que Frédéric Giroflier, son frère jumeau demandent à toute personne détenant des informations susceptibles de faire avancer l’enquête de se faire connaître directement en gendarmerie ou de contacter le 03.22. […]



13.

C.P. : En préparant cette interview, j’ai appris que Leopoldo Fregoli a donné son nom à ce que l’on peut appeler une maladie mentale. Vous étiez au courant ?

F.G. : Tout à fait. Le syndrome de Fregoli. Une pathologie singulière, découverte dans les années 20 je crois. Les personnes atteintes de cette maladie sont persuadées d’être persécutées par une autre personne qui serait la plupart du temps déguisée et qui changerait régulièrement d’apparence. Comme Leopoldo. Et comme moi-même. Là où cela devient retors, c’est que des individus qui ne se ressemblent pas deviennent alors pour les malades plusieurs incarnations d’une seule et même personne. Si on résume, pour le malade, un trentenaire blond d’1,90 m et un vieillard chauve d’1m65 représentent autant de dangers car il s’agit de la même personne déguisée.

C.P. : C’est hallucinant ! Et vous avez déjà rencontré de telles personnes ?

F.G. : Fort heureusement, non !


14.

Sarah martèle le sol de ses pas déterminés. Quelle conne elle a été de croire que tout pourrait changer ! Sur le papier, c’était parfait. Pour Frédéric elle n’était plus qu’un cahier d’écolier qu’on a usé jusqu’à la dernière page. Autrefois flambant neuf et aux pages vierges, elle a été raturée, griffonnée, cornée, arrachée, maltraitée, jusqu’à être bonne à jeter. À disparaître. Pour elle, c’était évident depuis le début. Il était fou amoureux d’elle. De ce qu’elle était, toute entière. Mais à un moment, la rédaction était devenue hors sujet. Quand on fait mauvaise route, il n’y a plus qu’à reprendre l’énoncé depuis le début. Et recommencer.

Sarah est morte une fois. Elle aussi connaissait des trucs de magicien. Aménager une trappe secrète de sortie par-derrière dans la malle des Indes, à l’insu de Frédéric. Coller des poches d’éosine couleur rouge sang devant les orifices de la malle. Et porter une perruque ce soir-là.

Sa fuite avant le premier sabre. Les poches transpercées. Le « sang » qui coule.

Plus qu’à regagner la pension. Et attendre. Attendre qu’il revienne. Et tout reprendre à zéro avec lui.

Et si le stratagème n’avait pas marché ? Frédéric se serait rendu compte combien il tenait à elle une fois la frayeur dépassée, et ils auraient tout recommencé depuis le début. Tout simplement.

Mais en tant qu’Adeline, il l’a maltraitée depuis le début de leur « deuxième rencontre ». Autant en trois jours qu’en trois ans. 

Et la persécution continuera longtemps encore, si elle ne fait rien.

* * *

Jérôme Brunel remonte l’escalier à perdre haleine. Quitter les lieux ! Et ne jamais revenir. Il sort du manoir et se dirige vers le portail, la clé de la cave encore au bout du bras. 
À contre-jour, une silhouette féminine avance vers lui d’un pas décidé. Elle s’arrête à quelques mètres. Il tente un « bonsoir », quand la femme reprend sa course au rythme décuplé et fonce vers lui, un sabre à la main.

* * *

Frédéric ! Salaud ! sont les deux seuls mots qui traversent l’esprit de Sarah, quand la lame transperce le corps qui s’abat à ses genoux, lâchant la clé rouillée qu’elle ne reconnaît que trop. 

La bête est morte, murmure-t-elle, son esprit malade reconnaissant avec certitude au sol les traits de Frédéric Giroflier.


15.

Sarah jette à mains nues les dernières poignées de terre sur la sépulture accueillant désormais Jérôme Brunel. Frédéric, tu reposes désormais dans mon propre tombeau. Ainsi soit-il, chuchote Sarah, la voix recouverte par le bruit du vent dans les saules pleureurs.

Elle n’entend pas le portail s’ouvrant dans un silence feutré, laissant le passage au fourgon de Frédéric avançant dans l’allée, tous feux éteints. 

Comme l’état de recueillement mêlé de transe l’empêche de remarquer l’avancée de l’illusionniste dans son dos, fusil de chasse à la main.

* * *

Libre !
Stéphane ne peut y croire. Jusqu’alors sa vie n’a été qu’ombre. Repli sur soi dès l’enfance face à un frère tyrannique. Séquestration ses dix-huit ans à peine atteints au sortir d’une boîte de nuit, kidnappé par son propre jumeau, puis bâillonné dans la sacristie de la Chapelle des Marins de Saint-Valéry, nourri une fois par jour par Frédéric à la nuit tombée, tandis que le jour valéricains et touristes passaient à proximité de lui sans jamais remarquer sa présence. Et puis, une fois le spectacle rodé, sombre doublure d’un frère transformiste qui rendait possibles les changements éclairs de costumes. Il n’a connu le jour que par intermittence. Le temps d’un demi-spectacle. Le reste du temps, il l’a passé dans la cave d’un manoir, un collier de dressage électrique scellé autour du cou, semblable à ceux qu’on met aux chiens de chasse pour les empêcher de galoper trop loin.

Le spectacle est terminé.

Il profitera plus tard de la fraîcheur des nuits d’automne. Plus que quelques minutes à n’être qu’un fantôme.
L’ombre s’approche.
Tout va très vite.
Stéphane saisit fermement le manche de la pelle et frappe violemment son frère à l’arrière de la nuque.
Le corps du magicien tressaille, puis s’abat dans la fosse à demi-refermée, sous le regard médusé de Sarah.

Tel est le jour, telle est la nuit où – pour la seconde fois – leurs vies ont basculé.


16.

C.P. : Dernière question : y a-t-il aujourd’hui une métamorphose que nous n’avez pas encore réalisée et qui vous tiendrait particulièrement à cœur ?

Stéphane s’octroie un court, très court temps de réflexion. 
Derrière le journaliste, Sarah lui sourit.

F.G. : Non. Définitivement, non.
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