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Ab imo pectore (Du fond du coeur)

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Félix Trunfio

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FINALISTE
Sélection Jury

Madame Simone DE SAUVAL, Maître Adrien TRUCHET,
12 Rue des Saules Notaire
Saint-Martin la Vallée 1 Place Carnot
Saint-Martin la Vallée

Objet : Inventaire après décès
Mardi 3 juillet

Maître Truchet,

Après mon décès qui surviendra le mercredi quatre juillet dans l’après-midi, vous voudrez bien procéder à l’inventaire ainsi qu’à l’estimation des meubles, tableaux et objets de valeur se trouvant à mon domicile.
Le produit de la vente, déduction faite de vos honoraires, sera réparti selon mes dispositions testamentaires ci-jointes.
Je vous prie de recevoir, Maître Truchet, mes remerciements et mes cordiales salutations.

S DE SAUVAL




Adrien,
Ainsi, après tout ce temps, te voilà de nouveau chez moi. Connaissant ton goût pour les belles choses, il ne m’a pas été difficile de deviner qu’avant la démarche officielle en compagnie du commissaire-priseur, tu viendrais seul dresser ton propre inventaire, faire tes estimations personnelles. Tu es rentré sans difficulté puisque tu as gardé le double de mes clés. Tu as fureté d’une pièce à l’autre. Tu as décroché mes tableaux pour les examiner en détail. Tu as vérifié le bon état des meubles. Tu en as ouvert et fermé les portes et tu en as actionné les serrures.
Ayant fini d’explorer le bas, tu es monté dans ma chambre et tu as trouvé la présente lettre posée sur le lit. As-tu remarqué, sur et dans l’enveloppe, une espèce de fine poudre grise qui colle à la peau ? Elle t’a intrigué peut-être. Irrité, à coup sûr. Est-ce que tu as essayé de t’en débarrasser ?
Question de pure forme. Avec ta manie quasi obsessionnelle de la propreté, tu t’es précipité pour te laver les mains. Et plutôt deux fois qu’une.
« Se préserver soigneusement de tout ce qui peut souiller l’homme. Physiquement et moralement. »
Tu vois, je me souviens encore de la phrase d’ouverture de ton cahier de « Devises, Maximes et Sentences ». Mon pauvre Adrien, tu me fais presque de la peine !
Au fait, à propos de lettre, ça avait l’air d’une blague celle que j’ai envoyée à ton étude, non ? Maître Truchet... Vous voudrez bien, patati, patata...
En fait, j’ai volontairement employé le vouvoiement et ce ton administratif pour ne pas te compromettre vis-à-vis de ta nouvelle secrétaire. Qui, depuis peu, est ta nouvelle maîtresse. Allons Adrien, ne fais pas l’étonné. Tu sais bien qu’il ne peut exister de véritables secrets dans notre chère petite ville de Saint-Martin. Peu m’importe, d’ailleurs. Je ne t’écris pas pour parler de ta vie sentimentale.
Justement tu te demandes pourquoi je t’écris. Tout simplement parce que cela aurait été très impoli de ma part de m’en aller sans un même un dernier adieu à un homme qui a tant compté dans ma vie. Le Troisième Homme, comme je t’appelais parfois en manière de plaisanterie.
Le premier, c’était François. Nous nous étions rencontrés à une manif étudiante. J’étais en première année de lettres et il finissait ses études de biochimie. Nous nous étions embarqués pour un voyage amoureux de presque dix ans. Quels mots pourraient traduire mon bonheur de vivre auprès d’un homme d’esprit issu de la haute société, toujours élégant, cultivé et plein d’attentions à mon égard ? Comment parler de la richesse de cette décennie de voyages et de rencontres ?
François, faisant autorité dans le domaine de la recherche en biochimie, était souvent amené à participer à des séminaires hors de nos frontières. Il m’est arrivé de l’accompagner à Oslo, à New York, à Barcelone, à Copenhague... Et j’étais toujours étonnée – flattée aussi – par l’accueil que lui réservait la communauté scientifique.
Ensuite j’assistais à ses conférences. Honnêtement, je ne comprenais pas le quart de ses discours sur les neurotransmetteurs comme la dopamine ou la sérotonine, sur la barrière hémato-encéphalique. Cela ne m’empêchait pas d’éprouver une profonde joie lorsque la salle éclatait en applaudissements nourris et prolongés.
Malheureusement, François était un passionné de vitesse à moto. Et un sinistre soir du mois de mai, un pylône sur une route de campagne a mis fin à notre merveilleuse histoire.
Ici il m’a dit ça, là il a fait ceci. Il me suffisait de descendre dans la rue de la capitale pour être assaillie par les souvenirs comme autant de coups de poignard. Alors je suis revenue m’installer dans la petite ville qui m’avait vue naître et grandir. En emportant avec moi – évidemment ! – le dernier et très précieux cadeau de François. Cette graine d’homme qui s’enracinait plus profondément en moi de jour en jour. Pierre. C’est peu de dire que j’ai consacré du temps à ce fils né le dernier jour du mois de décembre. Pendant de nombreuses années je n’ai vécu que pour et par lui. Et j’y ai largement trouvé mon compte. C’était le genre d’enfant qui remplit une mère de fierté. Ainsi il ne s’est pas contenté d’être premier en classe tout au long de sa scolarité. Il a brillé dans de nombreux domaines. Même s’il y jouait fort honorablement, je ne prétendrai pas qu’il aurait pu devenir champion de tennis. Par contre, tous ses professeurs de musique étaient unanimes. Il ferait un excellent pianiste de concert.
Mais à quatorze ans, Pierre en décida autrement. Tout comme François il serait biochimiste. Bien des fois j’ai pensé que si je ne lui avais pas parlé de son père comme d’un demi-dieu, mon fils aurait suivi une autre voie et rien ne serait arrivé.
Ce n’est pas sûr pourtant. Plus le temps passait, plus mon Pierrot se montrait convaincu de l’excellence de son choix. Pour lui, seule la science pouvait aider l’homme à corriger les errances chromosomiques et génétiques de la nature. La science seule, en augmentant le rendement des sols, permettrait au paysan installé sur les terres les plus infertiles de vivre dignement de son travail.
À la fin de ses études mon fils s’est dit qu’il était temps pour lui de prendre un appartement. Comme j’ai toujours pensé que l’autonomie de ses propres enfants était le gage d’une éducation réussie, je n’ai rien fait pour le retenir. Même si je savais que le prix de cette indépendance serait pour moi des années de morne solitude. Et voilà pour mon deuxième homme.
Enfin, il y eut toi. Te souviens-tu encore de notre première rencontre ? Si je devais écrire mon autobiographie j’intitulerais ce chapitre : Je suis rentrée dans ce restaurant et il est rentré dans ma vie.
« Pour fêter son embauche dans un centre de recherche, mon fils m’avait invitée à La Marée, le meilleur restaurant de la ville. Je finissais mes darnes de saumon au vermouth lorsqu’un monsieur très élégant assis derrière moi, blablabla, un verre de vin sur ma robe, blablabla, il tenait à rembourser les dégâts, blablabla, alors donc nous-z-échangeames nos numéros de téléphone. »
Je pourrais encore raconter la traditionnelle invitation à dîner, la non moins traditionnelle proposition de monter boire un dernier verre, comment je suis venue ensuite m’installer chez toi...

Chapitre suivant :

J’étais mère, grâce à lui je suis redevenue femme.
Bon. Finalement je crois que le livre c’était pas une trop bonne idée.
Tu me trouves ironique Adrien ? C’est pour moi le seul moyen de maintenir à distance l’émotion qui m’envahit quand je repense à ces instants. Une chose que je ne t’ai jamais dite : je n’avais plus eu d’amants depuis la mort de François. Grâce à toi j’ai redécouvert les plaisirs du corps.
Bien sûr, je ne t’ai pas aimé uniquement pour ça. J’admirais ta prestance. J’appréciais le respect que l’on te manifestait dans la rue, dans les magasins. J’étais émerveillée par ta connaissance du latin, du grec. Tu me répétais souvent les locutions que tu disais être source de sagesse.
Gnôthi seauton : connais toi toi-même.
En toute circonstance rester compos sui, maître de soi.
Ira furor brevis est : la colère est une courte folie.
Et cætera.
C’est drôle, quand j’y repense, cet enchaînement qui nous a jetés sur les routes de France.
Au départ, une interrogation dont je ne saurais dire qui de nous deux la formula. Étions-nous encore capables d’échapper à la routine ?
Et puis la réflexion de ton cousin Jean au cours d’une soirée : « finalement, on ne connaît jamais assez son propre pays ».
Tu avais alors laissé ton clerc s’occuper pendant six mois de ton étude. De Carcassonne à Bourges, de la Savoie à la Gironde en passant par le Canal du Midi, j’ai fait mon plein de souvenirs arc-en-ciel. J’ignorais que je vivais là mes derniers instants de bonheur sur terre.
Le lendemain de notre dernier voyage – un inoubliable séjour à Colmar où entre un verre de Gewurztraminer et une bouteille de Riesling nous avions découvert le prodigieux retable de Grünewald – Pierre est venu nous rendre visite. Avec sur le visage un air d’accablement que je ne lui avais jamais vu. Tu le sais, mon fils appartient à cette catégorie de gens que l’on nomme des « taiseux ». Il nous a fallu l’interroger longtemps pour qu’il nous confie, avec dans la voix comme des sanglots étouffés, ce qui le rongeait. C’était l’expérimentation animale.
Cela m’a franchement étonnée. Pourtant, au cours de ses études, l’expérimentation animale...
Evidemment, il l’avait pratiquée. Mais à très petite échelle. Et puis la dissection d’une grenouille était sans commune mesure avec les atrocités qu’il infligeait quotidiennement aux rats, aux chiens, aux chats, aux singes...
Parce que j’étais désemparée et parce que je savais que Pierre écoutait bien tes conseils, je t’ai laissé répondre à ma place. Il me revient quelques bribes de ton long discours.
« Oui évidemment, c’est regrettable, mais quoi... On ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs... En toutes choses il convient de considérer le but... Faire souffrir une bête sans nécessité particulière serait cruel mais là, ce n’est pas le cas... Parce que, il faut bien le reconnaître, sans l’expérimentation animale, nous en serions encore à la médecine du Moyen âge... Et, comme on dit, la fin justifie les moyens... »
Puis tu as conclu en disant : « de toute façon, je pense que si les animaux avaient une conscience, ils seraient fiers de servir au progrès de la science des hommes ».
Dans les mois qui suivirent j’ai senti mon fils s’éloigner de nous. Nos phrases semblaient se dissoudre dans l’air avant d’arriver à lui. Ses visites devinrent rares. Chacune d’elles m’était un véritable crève-cœur. Désormais sa musique de vie résonnait exclusivement en mode mineur : tristesse et désarroi.
Lorsque Pierre a envisagé de démissionner et de chercher un autre emploi, tu le lui as déconseillé.
« Avec le chômage qui sévit actuellement ? Au moins pour l’instant tu as quelque chose de sûr. Il vaut mieux tenir que courir. Et puis rester à ne rien faire, cela peut mener à toutes les dérives. »
L’oisiveté est mère de tous les vices, comme on dit.

Un soir, après avoir dîné avec nous, Pierre n’arrivait pas à rentrer chez lui et tournait en rond. Nous lui avons proposé de rester dormir à la maison. En fait de dormir, nous avons surtout parlé. Il nous a avoué que la nature de son travail le minait plus encore que le sort réservé aux animaux. Car ses recherches n’allaient pas vraiment dans le sens d’un mieux-être pour les hommes ou pour la planète. Sans rentrer dans les détails à cause du secret professionnel, il a évoqué la fabrication d’armes redoutables. Là encore je t’ai laissé la parole.
« Oui évidemment, tes scrupules t’honorent, mais quoi... Homo homini lupus : l’homme est un loup pour l’homme... Moi ça me rassure ce que tu nous racontes... Si vis pacem, para bellum : si tu veux la paix, prépare la guerre... Parce que les autres intégristes, là-bas, dans leur pays de pouilleux, ils ne s’embarrassent pas de considérations philosophiques, eux... Un jour ils vont nous tomber dessus avec leur fanatisme aveugle... Après ça nous n’aurons plus que nos yeux pour pleurer... La civilisation occidentale est en danger... Il faudrait frapper un grand coup et le plus tôt serait le mieux... Car, comme on dit : Morte la bête, mort le venin. »
Adrien, sais-tu ce qu’est la honte ? Moi oui. Nous avions devant nous un être humain nous faisant part de son immense détresse et nous n’avons su lui proposer que des aphorismes. Ainsi que nos tristes et douteuses certitudes.
Lorsque nous en parlions entre nous, nous étions tous deux du même avis.
« Bah ! Il est jeune, ça lui passera. »
Mais aujourd’hui, je ne suis plus du tout sûre qu’accepter l’inacceptable soit vraiment un signe de maturité.
En tout cas, mon Pierre, ça ne lui a pas passé. Un matin, en rentrant de prendre le thé avec Jacqueline V., j’ai trouvé un message sur le répondeur. C’était mon fils bafouillant deux phrases incompréhensibles puis me disant qu’il m’aimait très fort. Immédiatement j’ai su qu’il se passait quelque chose d’anormal. Ça ne lui ressemblait pas de faire ainsi étalage de ses sentiments au téléphone. Le cœur broyé par une angoisse mortelle j’ai foncé en voiture à son appartement.
Et voilà. Il était parti mon Pierrot. Mon enfant, ma tendresse, mon tout petit. Parti pour ce voyage qui ne comporte pas de retour.
Dans la longue lettre qu’il avait laissée, il m’expliquait qu’il n’avait plus sa place dans un monde où l’on dépensait tant d’intelligence, d’énergie et d’argent à créer de nouveaux moyens de destruction alors qu’il restait tant de maladies orphelines à guérir.
Mon exploit a eu lieu le soir de ce même jour. J’imagine sans peine à quel point la bonne population de Saint-Martin a dû s’en amuser.
On n’a pas souvent l’occasion de voir une Madame de. courir nue en hurlant à travers les rues de la ville.
Pour te sentir en phase avec tes amis, avec tes clients, peut-être toi aussi tu as ri. Et j’imagine qu’à l’époque j’aurais ri avec vous si à ma place s’était trouvée Jacqueline V. ou Françoise M.
De l’année passée à l’hôpital psychiatrique du département, je n’ai pas grand chose à dire. Elle n’a été qu’une suite interminable de jours vides pendant lesquels j’attendais ta visite. Elle m’aurait prouvé que je comptais encore un peu pour quelqu’un. Elle n’a jamais eu lieu.
En revenant dans la maison de mon enfance j’ai constaté que tu y avais ramené toutes mes affaires. Je ne saurais trop dire pourquoi mais je me sentais coupable vis-à-vis de toi. En même temps j’avais envie de te revoir. Alors, en attendant le courage de te rencontrer en chair et en os, je t’ai écrit plusieurs fois. En vain.
Lorsque je téléphonais ta secrétaire me déclarait que tu étais absent.
Et puis j’ai fini par comprendre qu’un respectable notaire ne se compromet pas avec une folle. Une vieille folle, qui plus est.
Ma décision, je l’ai prise au restaurant La Marée. J’y étais rentrée plus pour me souvenir que pour y déjeuner. Le hasard a voulu que tu sois là avec un groupe de notables. Tous ont détourné la tête, gênés et faisant semblant de ne pas me voir. Venant de toi j’aurais aimé un signe discret de la main, un fugitif sourire. Au pire l’indifférence. Mais ce regard... Franchement, je crois que tu n’aurais pas dû. Il m’a accompagné pendant que je traversais la salle pour rejoindre la table qui m’était réservée. Il était facile à décrypter.
« Ne t’approche pas de moi, être immonde ! Retourne au fond de ta mare, répugnant crapaud ! »
Alors je me suis installée au fond du restaurant et je suis restée assise je ne sais combien de temps, incapable d’avaler quoi que ce soit, les entrailles glacées, toute figée de l’intérieur.
J’ai réfléchi une semaine entière à tout ceci et maintenant je me sens prête. Je finis donc de taper cette lettre. Ensuite j’irai en voiture jusqu’à la Pierre aux Fées. Arrivée là je sortirai les tubes de somnifères de mon sac. Et, comme Auguste sur son lit de mort, je pourrai m’écrier Acta est fabula : La pièce est jouée.
Adrien, j’ai l’impression de t’entendre soupirer d’impatience. Parce que, certaines des choses que je te raconte, tu les sais déjà. Et que les autres tu n’en as rien à faire. Tu préférerais sûrement continuer à choisir les meubles et les tableaux que tu vas emporter et en estimer la valeur. Pauvre, pauvre Adrien !
Je crois le moment venu de reparler de cette poudre grise que j’évoquais tout à l’heure. J’en ai appris l’histoire par la dernière lettre de mon fils.
La veille de son départ, Pierre a passé la soirée à son centre de recherche en prétextant un travail à finir. Il a mis dans un sac tout le stock de cette fameuse poudre. Il a détruit les documents écrits et effacé les données informatiques s’y rapportant.
« Une saleté de moins à répandre sur terre » m’écrivait-il.
En effet cette poudre est – mais peut-être l’as-tu déjà deviné – un instrument de mort.
Je vais maintenant te dire ce que j’en sais en essayant de ne rien oublier.
Elle s’insinue dans l’organisme et s’attaque au système nerveux.
Elle agit même en très petite quantité.
Ses premiers symptômes – vertiges, sensation de chaleur... – se manifestent rapidement. Tu auras ainsi bientôt la preuve que je ne suis pas en train d’inventer une histoire à dormir debout.
Pierre ne m’ayant pas précisé si l’agonie qu’elle entraîne est désagréable ou non, je te laisserai découvrir cela par toi-même.
Pour l'instant, il n’existe pas d’antidote.
Enfin, last but not least, une curieuse particularité qui irritait fortement les responsables de la recherche et à laquelle Pierre était chargé de remédier.
Cette poudre n’opère que dans des circonstances bien précises. Ainsi, il ne suffit pas de la toucher. À brève échéance l’acidité du corps en détruit même tous les effets.
Sauf si, et là je crois que tu vas rire, elle est mise immédiatement en contact avec l’eau. Alors elle se dissout merveilleusement bien et pénètre par les pores de la peau.
Que ressens-tu en ce moment Adrien ? Une folle terreur ? Un violent dépit ? Une immense colère à mon égard ? Un peu de tout cela à la fois ? Tu ne comprends pas pourquoi je t’ai fait ça ?
Oui évidemment, c’est regrettable, mais quoi... De la part d’une folle, il faut s’attendre à tout. (Inutile de rechercher cet aphorisme dans un livre, je viens juste de l’inventer).
Comment dis-tu ? Une vengeance ? Tout de suite les grands mots, Adrien. J’ai une autre explication à te proposer.
Au début de notre rencontre, alors que nous parlions de notre différence d’âge, je t’ai demandé comment tu organiserais ta vie après ma disparition.
Tu m’as répondu que s’il devait m’arriver quelque chose tu ne perdrais pas un instant et tu viendrais me rejoindre dans la mort.
Comme d’autre part tu avais écrit dans ton cahier de Devises machin-chose, « toujours tenir ses promesses », j’ai pensé qu’il serait bien de t’aider à tenir au moins cette promesse-là.
Et de toute façon, toi qui as une conscience, n’es-tu pas fier de servir au progrès de la science des hommes ?
Allons Adrien Sursum corda ! Haut les cœurs ! Il reste bien des raisons de se réjouir. Tout d’abord, tu seras la seule victime de la poudre grise. J’en ai prélevé – en m’aidant de pinces stérilisées – juste une infime partie à ton intention et j’ai détruit le reste comme Pierre me le demandait dans sa lettre.
Ensuite, mes richesses ne seront pas perdues pour tout le monde. J’ai adressé mon vrai testament au notaire de la ville voisine. Tous mes meubles et objets de valeur ainsi que la maison qui les contient seront vendus et le bénéfice ira aux associations qui luttent contre les maladies génétiques.
Enfin, bientôt nous explorerons ensemble une réalité plus riante, plus sereine. Existe-t-il vraiment ce monde meilleur dont parlent les religions ? Chi lo sa ? En tout cas rien ne nous interdit d’y croire. Et puis, comme l’écrit Virgile dans ses Géorgiques :
« O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas » : trop heureux les hommes des champs s’ils connaissent leur bonheur.
Là, je te sens perplexe. Tu te demandes ce que cette citation a à voir avec ce qui précède. Rien, en fait. C’est juste pour te montrer que moi aussi j’ai des pages roses dans mon dictionnaire.
Allez Adrien, je dois te quitter maintenant. Je ne terminerai pas ma lettre par la formule traditionnelle vive valeque : vis et porte-toi bien. Tu risquerais d’y voir une provocation. Je te dis donc supremum vale : adieu pour la dernière fois. Et sans rancune.
Ta Simone

P.S. Connais-tu cette devise latine concernant les heures et que l’on pouvait lire autrefois sur le cadran des horloges publiques ?
Vulnerant omnes, ultima necat : toutes blessent, la dernière tue.

PRIX

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Guilhaine Chambon · il y a
Un texte superbe que je ne lis que maintenant n'était inscrite que depuis trois mois environ sur ce site .
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et pour faire plus ample connaissance visiter ma page . Bonne journée

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Élise · il y a
Dommage. J'aimais beaucoup
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Sylvain Le Loarer · il y a
Vraiment très bon ! Percutant !
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Francesca Fa · il y a
Beaucoup aimé (et il était temps !)
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Félix Trunfio · il y a
Merci
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Dominique Hilloulin · il y a
Oups, j'étais déjà passé il y a quelques temps , mais avais oublié de cliquer! Voilà qui est fait ! Bonne chance à votre écrit pour demain ! Le mien , en catégorie poèmes, est ici http://short-edition.com/oeuvre/poetik/la-pomme-au-compotier si vous souhaitez le soutenir. merci!
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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Félix Trunfio · il y a
Merci
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Rosine · il y a
Excellent ! Une construction originale et une belle plume, + 1
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Félix Trunfio · il y a
Merci
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Utilisateur désactivé · il y a
Nouvelle lecture ce soir en vous souhaitant Bonne Chance pour la finale !
Marie, auteure de : "le coq et l'oie" (poème-fable) en compétition jusqu'au 20.
Ensuite, ils passeront à la casserole....

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Félix Trunfio · il y a
Merci, très bon le coq et l'oie.
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Lammari Hafida · il y a
Une plume sensible pour réussir ce texte, lettre bouleversante +1 Je vous invite à lire et soutenir mon poème en finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Bruno Teyrac · il y a
Je découvre votre texte avec plaisir. Quelle lettre ! Et quelle histoire, à la fois pleine de cynisme, d'humour noir et de sensibilité (celle de Simone et de son fils). C'est un très bon moment de lecture. Bravo et bonne chance !
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Félix Trunfio · il y a
Merci
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