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À reculons

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Chloé

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305

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un texte hypnotisant où l'on assiste à la dérive d'un esprit préoccupé par l'idée de l'oubli... On aimerait tous se souvenir de tout (ça peut ...

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Les souvenirs c’est comme des acouphènes. Tu ne peux pas les empêcher d’apparaître, ni de se faire entendre. Tu peux les mettre à distance, tromper leur vigilance, mais ils sont là en permanence, sans discontinuité. Ils sont greffés comme un filtre visqueux qui recouvre les parties essentielles de ta mémoire.
Au début, ils n’étaient qu’une petite peur de rien du tout, une chose à laquelle je ne prêtais pas grande importance. Puis cette peur est devenue envahissante. Incapable de m’en éloigner, elle m’a happé au point de définir totalement mes contours. Les restrictions sont devenues de plus en plus contraignantes, asservissantes même, et puis un jour je me suis réveillé et ma vie avait basculé. 

Peut-être est-ce l’Alzheimer de Papi qui a déclenché chez moi l’effroi de l’oubli. J’ai toujours eu une excellente mémoire. Jamais un trou, jamais de page blanche. Je répétais mes leçons à la perfection, attaché au moindre détail qui se glissait dans le paysage et les personnages de mes souvenirs. Mais à force de vivre, on accumule. Un peu comme un millefeuille d’images dont la mise en scène est gravée pour toujours. Et le millefeuille, il faut bien le dire, c’est indigeste, lourd, gras, débordant. On finit par le vomir et ne plus être capable de le voir en peinture. Pourtant, il grandit, s’épaissit, devient de plus en plus écœurant. La nausée m’a submergé au point de ne plus savoir vivre d’autres choses que ce que j’avais déjà vécu. J’ai décidé de capturer le temps et de l’emmener avec moi. Alors, j’ai emmené tout le monde, c’était plus simple. 

Lorsqu’ils ont vu le couteau à pain planté dans la poitrine de Maman, ça leur a fait un choc. C’est vrai que c’est étonnant de mourir. On ne s’attend pas à se faire tuer tous les jours. Surtout pour une raison si bête. Ce soir-là, alors que Maman préparait le repas du soir, je n’ai pas réussi à me rappeler si elle portait un grain de beauté à l’épaule droite ou à l’épaule gauche. Enfant, je l’avais observée tant de fois, essayant d’imprimer à jamais sa silhouette élancée et les moindres détails de sa peau légèrement mate. Comment pouvais-je ne pas me rappeler la place de ce si joli grain de beauté ? Empêcher l’effacement à la source, c’est la seule solution que j’ai trouvée pour ne pas devenir complètement fou. La mort de Maman serait le point de départ d’une vie à reculons. Trente-cinq ans à se remémorer. Ni plus, ni moins. D’habitude, c’est l’inverse. Les gens veulent vivre un tas de choses et que cela dure le plus longtemps possible. Ils prennent tout en photo, accumulent les babioles, ils aiment se lover dans leurs albums et se rappeler leurs souvenirs enfouis, surpris par les visages et les odeurs qui se ravivent après avoir écumé les clichés des vacances en famille. Moi, ce que j’aime, c’est lorsque tout est figé et que rien ne s’ajoute. Ma vie est désormais faite de cartes postales ultra détaillées que je feuillette inlassablement, toujours dans le même ordre, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Depuis que Maman est morte, je suis heureux. Depuis que Maman et les autres sont morts, je suis heureux. Antoine a eu peur. Je l’ai vu dans ses yeux au moment de lui trancher la gorge. Quant à Papa, j’ai dû m’y reprendre à trois fois. Je les aime tellement. Comment aurais-je pu prendre le risque de les oublier ? Le docteur Robert m’a répété : « Nicolas, la phobie est une maladie ». J’ai donc tué par maladie. Je pensais pourtant avoir tué par amour. Il y a des phobies pour tout. Phobie de l’ennui, des escargots, des manchots. Phobie des chauves, de l’infini, des escaliers. Il y a même des phobiques de la marche. Alors, je relativise. Une petite phobie de l’oubli, ce n’est pas si grave. Au Centre, comme on l’appelle, je suis bien traité. Le docteur Robert m’écoute répéter ce que je m’ordonne de répéter. On m’a installé dans une pièce à peine meublée donnant sur un mur. Ce qu’il y a de bien avec le mur, c’est qu’il ne perd pas ses briques en automne et garde toujours la même couleur. Aujourd’hui, je peux le dire, j’aime ma vie. Elle est répétitive. Sobre aussi. Un lit, un oreiller, une couverture de couleur vive pour égayer les murs blancs sur lesquels je m’abstiens d’écraser les moustiques qui me visitent. Je lèche le sol à la moindre miette et je tape trois fois mon oreiller avant d’y poser la tête. Le réveil sonne à 7 heures, j’enclenche la compile de mon radiocassette, je pose le pied droit, puis le gauche, j’enfile mes pantoufles Bugs Bunny, mon peignoir qui bouloche et je fonce à l’urinoir. Ensuite, je m’assieds sur mon unique chaise et j’attends Tina. 

Tina m’apporte le petit déjeuner à 7h45 précises. Elle porte toujours la même blouse grise, se coiffe avec une queue de cheval tenue par un élastique rose et chausse des clapettes taille 38. Passe-partout, efficace, monotone, monocorde. Quand elle rentre elle dit « Bonjour Nicolas, vous avez bien dormi ? » et je lui réponds « Oui ». C’est tout. Elle pose le plateau, toujours le même, sur la table, toujours la même, à la même place délimitée par une croix blanche, comme une piste d’atterrissage destinée à mon plateau repas. Quand je ne dors pas, je passe mon temps à répéter. Je répète, encore et encore, en travers, par tous les pores. Sans oubli, jamais, jamais. Je balaie les strates de ma mémoire, les unes après les autres, et je ressasse mes plus lointains souvenirs jusqu’à mes jours présents : je m’appelle Nicolas Couturier. À deux ans, j’ai pris mon premier bol de chocolat, à trois, ma première fessée. Je suis né par le siège le 7 mai 1982 et j’ai déchiré Maman en sortant. À six ans, j’ai eu la scarlatine, Antoine la varicelle et Maman a fricoté avec le chauve de la maison d’en face. Papa et tout le quartier l’ont su. Papa a pardonné, nous aussi, mais pas le quartier. Maman restera la catin qui a fait de Papa un cocu. À huit ans j’ai vu la mer. Je n’ai jamais vraiment aimé la mer. Mes souvenirs sont ceux des shorts trop courts que Maman nous obligeait à porter, d’odeur de crème solaire graissant mon dos en sueur, des miettes de Choco Prince qui collent aux fesses parce qu’elles s’agrippent à la serviette humide, de gerçures causées par le vent, de râteaux en plastique égarés dans l’eau et du château de sable qui s’effondre à la dernière pose d’une petite tourelle. Je crois que la tourelle est la plus grande frustration de mon enfance. Il n’y a rien de plus décevant qu’un château de sable qui s’effondre à cause d’une dernière fausse manœuvre. Comme si rien ne tenait vraiment en place. Comme si tout était en suspens, pendu à la dernière tourelle d’un faux château.

Tout allait bien. Tout tenait en place. Sauf que ce matin, Tina ne viendra pas. La veille, le docteur Robert est venu m’avertir que Tina était en arrêt prolongé. Trop de pression, de patients, de travail. Elle voyait donc la vie en trop. Pauvre Tina. Depuis cette annonce, tout se bouscule dans ma tête. J’ai mis du temps à me souvenir de la couleur de ma cravate de seconde communion. Qui va la remplacer ? Il s’agira d’une femme, m’a dit le docteur Robert. Une femme qui ressemble à Tina ça serait parfait. Avec une jolie petite queue de cheval, des clapettes taille 38, un élastique rose et une voix monocorde. Ce matin, j’ai fait tout ce que je devais faire dans le même ordre que d’habitude, mais je sais que ça ne sera plus tout à fait pareil. Une autre poussera la porte de ma chambre. Elle n’aura pas la même voix, ni la même démarche que Tina. Est-ce qu’elle portera ses cheveux en queue de cheval avec un élastique rose ? Quand ils m’ont interrogé au Centre sur le meurtre de Maman, Papa et Antoine, je leur ai dit que je sentais être arrivé au bout des possibles. Ma mémoire finirait par déborder et évacuer les souvenirs qu’elle jugerait superflus. À l’instar d’un grain de beauté sur une épaule. Lorsqu’ils sont morts, je me suis senti libéré. Plus léger aussi. Avec leur départ, je pouvais ressasser ma vie sans ne plus avoir à la vivre. Alors, à l’annonce du remplacement de Tina, j’ai imaginé que tout recommencerait. Mes angoisses, mes oublis. Avec Tina, j’étais en sécurité. Elle me disait toujours la même chose, sur un ton rigoureusement identique. Tout se répétait à l’infini avec elle. Aucune accumulation, aucune variation. Hier, à l’annonce de son arrêt, j’ai tout d’abord pensé à me trancher la gorge avec la patte de ma chaise. Mais je n’ai aucun courage. Alors j’attends que la nouvelle entre pour en finir. Il me suffira d’une seconde pour l’attraper par les cheveux et lui défracter le visage contre le mur. Une petite seconde, ce n’est pas grand-chose à se rappeler. 

J’entends des pas dans le couloir. Des pas inconnus. Légers, délicats, sur la pointe et sans talons. Des pas de clapettes. De taille 38, peut-être. Elle doit être fine et juvénile. Quel gâchis. Elle est seule, j’en suis certain. Ça me soulage. Je n’ai droit qu’à un seul coup. Net, franc, sans sursaut. Il faudra que je l’attrape par le bras gauche, que je l’envoie valdinguer vers le mur avant de la saisir par les cheveux et lui fracasser le nez et le front contre la paroi. Un coup suffira si j’y mets tout mon cœur. Elle s’arrête deux portes plus loin. Elle entre chez la voisine d’à côté, une grande dinde qui crie à longueur de nuit. Ça ne sera pas long. Ça n’est jamais long. Après tout, elle ne fait que livrer les repas. La porte de la voisine se referme. 

Ça y est, elle se dirige vers mes bras prêts à l’accueillir. Je n’avais jamais prémédité de meurtre auparavant. Moi, je tue par nécessité. Cela doit être ce que le docteur Robert appelle l’instinct de survie. Les pas s’arrêtent. C’est elle. C’est bien elle. Je m’adosse au mur, à côté de la porte qu’elle ouvrira dans quelques secondes. Son trousseau tressaille avant qu’elle ne saisisse la clé et l’enfonce dans la serrure. Le cliquetis me griffe les oreilles. Il faut trois tours pour ouvrir cette porte massive en acier inoxydable. 
Un. 
Deux.
Et, trois.

PRIX

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Fred · il y a
Je garderai votre texte en souvenir de cette délicieuse lecture! Merciiii! Généralement, les étudiants de français (langue étrangère) n´arrivent pas au bout d´une fiction de 6 minutes...Mais, j´ai créé une "activité poétique" à partir du début...en espérant qu´ils aient envie de l´achever.... https://wp.me/p7CN7f-iD Encore merci!!!
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Chloé · il y a
Haha! Super Fred! Merci d'être passé par ici ;-)
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Jcjr · il y a
Tuer pour éviter que d'autres souvenirs, impossibles à gérer, se surajoutent...J'ai aimé toute la tension de votre texte. Bravo à vous. Je vous invite à venir découvrir " l'essentiel " en compétition TTC.
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Lllia · il y a
C’est une victoire méritée pour ce texte qui m’a si bien tenu en haleine. L’écriture est si belle si maîtrisée!!!
Merci pour cette richesse.

Je participe aussi à un concours de dessin si tu souhaites jeter un coup d’oeil:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

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Chloé · il y a
Merci Lillia! J'ai vu votre dessin. Bravo!
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Utilisateur désactivé · il y a
Super texte, j'adore la chute!

Je vous invite également à soutenir ma peinture en finale ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

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Chloé · il y a
Merci Béné Broine!
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Potter · il y a
Bravo, ma voix pour ce texte remarquable félicitations !!
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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Chloé · il y a
Merci Potter ;-)
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Coco Mondesir · il y a
Super
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Rachel Weintraub · il y a
Fichtre, je ne m'attendais pas à une pareille chute après une si belle montée en suspense !
La surprise est au rendez-vous, toutes mes félicitations !

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Ce texte m'avait échappé, j'en frissonne encore. Félicitations Chloé!
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Chloé · il y a
Merci Odile :)
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Jarrié · il y a
Heureux pour vous, félicitations .
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