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Naliyan

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Elle crie mais personne ne l’entend. Elle a basculé, est tombée de son fauteuil roulant. Elle est étendue sur le sol, son épaule aplatie contre le linoleum gris, ses yeux clignant sous les néons bruts, ses mains crispées sur sa poitrine, son souffle haletant, ses jambes prises au piège sous la chaise et ses cheveux blancs et gris étalés sur le sol lisse. Elle voit des étoiles, la tête lui tourne et ses membres s’engourdissent. Elle fait un malaise et personne ne vient. Le couloir est désert. Elle entend pourtant le cliquetis de l’horloge du salon, les pas feutrés des sabots des infirmières qui amènent les patients invalides dans la salle à manger. C’est l’heure du repas. L’heure des médicaments. Elle est en retard. Elle a voulu passer par le jardin, profiter des dernières lueurs de l’automne. Elle a oublié son sifflet de secours, il est resté dans sa chambre, inutile. Elle bat des paupières, essaye de concentrer ses forces pour se redresser, se lever et rejoindre les autres. La salle n’est qu’à quelques mètres. Elle pourrait ramper si ses forces lui permettaient. Le brouhaha est indistinct mais il lui parvient, guidé par les murs étroits du corridor. Des murs peints en vert. Un code couleur pour aider les résidents à se rappeler où ils sont. Elle sait où elle est. Sa mémoire ne lui fait pas défaut. Sa mémoire est intacte. Elle n’a juste plus d’énergie pour bouger son corps. Prisonnière d’un véhicule dont les pièces se détachent petit à petit. Elle pleure un peu. Deux larmes s’écoulent le long de sa joue fripée. Translucides sur sa peau parcheminée. Elle ne veut pas finir là, sur le sol froid d’une maison de retraite bon marché.

Elle sanglote sans bruit mais ses larmes sont sèches. La bataille est finie. Elle est affalée sur le fauteuil en cuir marron du salon, ses mains serrées sur les accoudoirs et ses ongles enfoncés dans le bois ciré. Ils ont trop souffert. Ses longs cheveux noirs pendent dans son cou et sur ses épaules comme un châle. Les disputes incessantes, les regrets amers et l’incompréhension grandissante ont eu raison de vingt ans de mariage. Il est parti. Il a franchi la porte avec sa valise, l’air de quelqu’un qui sait où il va. Elle n’a pas réussi à le retenir. Il s’est lassé de ses silences et du manque de sons dans une maison où les absents prennent plus de place que les présents. Ses pieds nus commencent à sentir la morsure du carrelage froid. Elle a plaidé avec ses bras et supplié avec ses yeux mais rien n’y a fait. L’agonie a été longue. Elle a nié l’évidence, croyant à la solution-miracle. L’alarme de la cafetière résonne dans la cuisine. Personne ne prendra de café ce matin. L’odeur des tartines grillées lui donne la nausée. Un relent d’amertume brûle sa trachée. Leur couple est mort. Sa bouche, tordue dans un rictus de douleur, se crispe sous les tremblements de son menton. Elle penche la tête anéantie par le vide. Elle est seule. Seule dans cette grande maison remplie de fantômes. Les murs tapissés de beige regorgent de portraits et d’images d’un bonheur fané. Elle ne veut plus vivre là, dans un mausolée, entourée des preuves d’une vie ratée.

Elle hurle mais aucun son ne sort de sa bouche. Elle s’est effondrée de douleur sur le sol en pierre lisse, ses jambes ont lâché, son dos a glissé contre le mur peint en blanc et buté contre la rambarde de bois à mi-hauteur. Ses mains sont agrippées à son gilet, tirant sur la laine rêche qui ne la protège plus de la froidure qui s’installe dans son cœur. Aucun son ne lui parvient. Elle n’entend que sa plainte intérieure, un long cri de désespoir qui anéantit toute autre sensation. Il est mort. Elle le revoit à cinq ans, courir dans la rue derrière le chien et traverser sans regarder, elle le revoit à huit ans sauter depuis le mur de séparation du jardin et se briser la cheville, elle le revoit à deux ans, s’approcher de la cuisinière et mettre la main sur les plaques brûlantes, elle le revoit à treize ans, descendre les escaliers avec sa planche à roulettes et atterrir le bras fracturé... A chaque fois elle avait gesticulé comme une folle pour le prévenir du danger mais il ne l’avait pas vu. Ce soir, elle n’était pas là. Elle n’avait rien pu faire. Elle n’était pas dans la voiture. La voiture qui avait dérapé, fait plusieurs tonneaux et finit contre un arbre, tuant son unique fils âgé de dix-neuf ans seulement. L’extrémité de sa queue-de-cheval balaye le revêtement devant ses genoux. Elle secoue la tête dans un signe de négation. Elle ne veut pas croire que tout s’arrête là, ruiné et gâché par les vapeurs abêtissantes de l’alcool.

Elle gémit mais retient ses pleurs. Elle doit être courageuse. Il fait froid dans cette salle d’examen. Les murs sont vides, pas de peintures ou de photos, aucun cadre suspendu aux cloisons sales. C’est triste. Son mari ne veut pas d’autres enfants. Un seul suffit. Un seul, c’est déjà trop de travail pour elle. Elle n’a pas la capacité pour s’occuper d’un deuxième. Elle tire sur son T-shirt, essaye de cacher son ventre et sa nervosité. La sécurité de leur fils a été trop souvent mise en danger par sa faute. Elle n’est pas une bonne mère, elle fait de son mieux mais c’est insuffisant. Le siège est collant sur sa peau nue et le papier glisse sous ses fesses. Des reflets l’empêchent de voir de quelle couleur sont les yeux du docteur qui s’occupe d’elle. Elle rejette sa tête en arrière, ferme ses yeux et la lumière crue des spots fait des taches jaunes derrière ses paupières closes. Ses jambes blanches sont écartées et le docteur procède avec l’intervention. Une goutte de sueur glisse le long de sa tempe et se perd dans ses cheveux noirs. Elle risque de saigner les jours prochains, elle va avoir mal, un peu, beaucoup. C’est ainsi. Elle va rentrer seule à la maison, son mari est au travail. Ils sont d’accord, il vaut mieux tout arrêter maintenant. Un seul suffit. Elle serre les dents et maintient ses yeux fermés le plus longtemps possible. Elle ne veut pas voir finir cette nouvelle vie là, dans les déchets médicaux d’une clinique de quartier.

Elle murmure dans son oreille un son discret de contentement mais personne ne le remarque. Elle sourit car c’est le plus beau jour de sa vie. Elle se marie. Elle a failli tomber dans les escaliers, empêtrée dans sa somptueuse robe de mariée blanche en volants et dentelles. Une robe de princesse. Ses parents sont fiers, béats d’admiration. Elle se tient droite devant le maire à côté de son futur époux. Un homme parfait qui ne semble pas se soucier de son handicap. L’homme de sa vie. Il est beau, il est intelligent. Elle l’aime. A la folie. Elle ne peut pas vivre sans lui. Ils ont des milliers de projets pour l’avenir. Une maison sur deux étages, trois enfants, un chien, un jardin, une voiture familiale, des vacances à la mer... Ses cheveux noirs sont relevés en chignon et la coiffeuse a planté des roses blanches et des perles dedans. Elle ne se lasse pas d’entendre les compliments. Elle sourit et remercie d’un geste de la main, radieuse. La joie la laisse sans voix. Elle se cramponne à son bras, s’ancre à cette réalité si souvent rêvée. La musique démarre, un frisson d’appréhension la traverse et elle s’élance. Elle ouvre le bal avec son mari. Une valse. Elle se laisse porter par le rythme de la mélodie, emplissant son cœur d’un bonheur indescriptible. Elle ne veut pas trébucher alors qu’elle commence sa vie de femme mariée là, entourée de ses proches et de ses amis dans un climat d’euphorie.

Elle ne parle pas, elle est inconsciente. Elle est étendue sur le sol, ruisselante d’eau. Ses jolis cheveux noirs collent sur sa nuque et sur son front. Ses chaussettes sont pleines de vase et des algues sont accrochées à ses vêtements. Elle est restée très longtemps sous l’eau. La sirène de l’ambulance se fait plus forte, les secours arrivent. Elle n’a pas le droit de s’approcher de la rivière sans la surveillance d’un adulte. L’eau qui emplit ses poumons ne sort pas malgré les massages cardiaques et le bouche-à-bouche. Sa respiration est quasi inexistante. Elle aime les papillons et les libellules. Elle aime leur courir après, sentir leurs ailes la frôler et la caresser. Les infirmières se précipitent dès l’arrivée du brancard à la porte des urgences. Si elle reste trop longtemps privée d’oxygène, le cerveau va être touché. Les conséquences peuvent être irréversibles. Si la partie avant du cerveau continue à ne pas être irriguée, elle risque de perdre l’usage de la parole. Rester muette. Ne plus parler, ne plus crier, ne plus hurler... Des rires et des pleurs silencieux faits de faibles sons dissonants. Incapable de communiquer comme les autres enfants de son âge. Obligée d’aller dans une école spécialisée pour enfants handicapés et d’apprendre le langage des signes afin de communiquer avec le monde extérieur. Elle ne veut pas perdre sa voix là, plongée dans un coma profond résultant d’un trauma grave.

Elle ne veut pas sortir du ventre de sa mère. Il fait chaud, doux et calme. Elle bouge ses bras. Elle entend le rire de sa mère résonner à l’intérieur de son corps. Elle tète son pouce. Elle dort. Elle ne veut pas sortir, se faire tirer par les pieds, se faire taper sur les fesses la tête en bas, sentir ses poumons éclater sous la pression de sa première bouffée d’air, se retrouver assaillie de sons et grelotter de froid. Elle veut rester contre le sein de sa mère, sentir son odeur et sa chaleur. Elle ne veut pas être lavée, ni habillée et encore moins portée par des bras inconnus. Elle ne veut pas de cette vie de terreur : bousculée, frustrée et affligée. Elle ne veut pas être seule. Elle pleure, elle crie. Elle veut se faire entendre, se faire comprendre et exprimer toutes les émotions qui la tenaillent. Elle ne veut pas rester incomprise là, dans le silence étourdissant de la nurserie blanche de l’hôpital.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Un compte à rebours impitoyable qui sonne comme une malédiction...
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Maryse · il y a
Houlala ! Je suis particulièrement touchée par le 5ème paragraphe !
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Naliyan · il y a
Ravie que cela vous ai plu :)
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Charlie Robert · il y a
Bravo, c'est une bonne idée et vous arrivez à lui donner corps.
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Naliyan · il y a
Merci bien !
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Cajocle · il y a
Ouaouh !
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Zalma · il y a
Originalité de cette vie à rebours, tracée d'une écriture belle et forte...
Un texte rempli d'émotions vraies, un jaillissement profond... profondément humain...!

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Naliyan · il y a
Merci beaucoup!
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Dantas · il y a
Très bien écrit, et à la fin on a envie de faire un câlin.
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Naliyan · il y a
Merci! Votre Gabriel 21 est un joli moment d'innocence qui plaide pour la tolérance.
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Coralie · il y a
La vie décrite en quelques instants bien choisis. Chacun pourra se reconnaître dans un des paragraphes, l'un faisant d'ailleurs écho à mon texte Amputée, en compétition en TTC. Bravo et merci pour ce partage d'émotions.
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Naliyan · il y a
Merci. Votre texte va plus loin que le mien dans la perte de ce qui ne sera jamais, belle authenticité.
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Evadailleurs · il y a
Texte magnifique ... à vous glacer le coeur ! Ces instants de vie nous concernent tous . A voté .
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Naliyan · il y a
Merci! Vos poèmes sont à découvrir. "Iles" m'a transporté.
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Evadailleurs · il y a
C'est très sympa , merci à vous !
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Le destructor · il y a
ouah ! une claque d'émotion et superbement écrit MERCI !!! bien sur je vote pour vous ! je suis en compèt côté poésie si vous avez 5 minutes "La timidité" "Les pinsons"
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Naliyan · il y a
Merci! "Les pinsons" ont eu mon vote, touchée par leur son.
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Mone Dompnier · il y a
Un texte qui se lit par les deux bouts de la vie. Très émouvant.
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Naliyan · il y a
Merci du compliment!
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