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A propos des gens pressés

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Maxime Bolasell

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Le travail de µ lui laisse beaucoup de temps libre. Trop, disent les gens qui le connaissent. Comme il est effectivement sujet à la mélancolie, on met celle-ci sur le compte de son oisiveté. Les gens sont jaloux, ce qui explique (peut-être) qu’ils en viennent à ces conclusions. Jaloux de son temps libre naturellement, pas de sa neurasthénie chronique. A les entendre pourtant, les deux seraient liés... les gens sont étranges.
Lorsqu’il n’a rien à faire, µ déambule dans le centre-ville l’air absorbé. Son regard est fixe, il marche vite, comme s’il avait une mission urgente à accomplir. A le voir ainsi, et s’il ne dégouttait pas de lui une formidable insignifiance, c’est-à-dire si les passants le remarquaient seulement, on dirait Voilà un homme pressé. Or, µ n’a rien à faire. Lorsqu’il doit se rendre à un rendez-vous, cela arrive tout de même, µ se prépare longuement à l’avance, et s’y rend le plus tranquillement du monde. Encore un paradoxe. Le plus souvent donc, il parcourt les rues diversement animées, car ses errances l’occupent à des moments très variés de la journée, à grandes enjambées, presque au pas de course. Parfois, son affolement le surprend lui-même ; alors, il se calme un peu, durant quelques instants, les tempes ruisselantes, les jambes agitées de tremblements. S’il a faim, il refuse de faire la queue dans un magasin pour s’acheter « de quoi grignoter ». Il trépigne derrière quelques clients, puis, agacé, finit par quitter les lieux en marmottant, et traverse le reste de la journée le ventre vide.
Constamment il fuit sa propre vacuité. Il n’est pas question ici d’ironiser sur les agissements de µ. D’ailleurs, qui se soucie de µ ? Pas même lui. Lucide, il avoue sa débâcle, mais que faire ? Le voilà donc partout et par tous les temps, qui se hâte. Cela s’avère vain, autant que s’il voulait distancer son ombre. C’est exactement ça, on ne pourrait mieux dire !
Certains jours, il marche les yeux baissés, comme si d’éventuelles rencontres pouvaient le distraire de sa fuite. Il aimerait signifier aux gens qu’il croise, d’une manière ou d’une autre, et c’est la raison pour laquelle il affiche cette mine renfrognée, à quel point leur présence le dérange dans sa quête insolite. Il se hâte constamment de se rendre « au moment habité », c’est-à-dire de « retrouver » l’heure perdue, celle à laquelle il aura quelque chose à faire. Cette occupation le ramènera certainement au calme.
Il jour qu’il n’avait rien à faire, µ croisa §. C’était dans une grande artère de la ville, un samedi, et l’après-midi charriait un flot de gens de toutes sortes, jeunes et vieux, ravis de se retrouver dehors, le week-end, pour consommer et « papoter ». µ la vit de loin. Il hésita néanmoins à la reconnaître. Comme elle avait été un moment dans sa vie « son grand tout » comme disent les bluesmen, comme il avait partagé son quotidien au point de dire « nous » pour « je » (sans le penser toutefois réellement), il la scruta méticuleusement. C’est que la nostalgie, même celle qu’on ne s’avoue pas, peut générer de grands troubles. Nos sens nous abusent. Les philosophes nous ont mis en garde contre eux à toutes les époques, mais on se laisse tout de même parfois berner. µ aurait regretté d’être sujet à une hallucination. Alors que par le passé, une seule œillade aurait suffi pour dire s’il s’agissait ou non de §, µ fit appel à des critères objectifs pour entériner l’évidence. Il jaugea sa taille, la couleur de ses cheveux, ce qui n’est pas un critère fiable, sa stature générale, ses vêtements. C’était bien elle. Quelque chose cependant, comme une petite bête qui gratte la nuit dans une maison de campagne (quelque part mais où ?) le taraudait : De son côté, elle ne semblait pas le reconnaître. Tout à fait en face d’elle, devant le visage impavide de §, ce fut flagrant, elle paraissait ne pas le voir. Par réflexe, il lui sourit. Elle passa sans broncher, sans laisser transparaître la moindre émotion. Déjà µ regrettait son sourire. Vexé, il lui semblait qu’il rentrait d’avantage dans l’ordre de ses prérogatives de la snober. Pour qui se prenait-elle ?
Intrigué, il se mit à la suivre. Sa position s’avérait particulièrement inconfortable. Si effectivement elle l’avait vu et se savait suivie, il s’abaissait considérablement. Si elle ne l’avait pas reconnu, et que, pour une raison quelconque, elle vint à se retourner, elle le trouverait « là », en train de « la filer » ignominieusement. Alors, il faudrait se justifier dans l’instant, invoquer n’importe quel prétexte. µ manquait d’imagination, il n’avait pas ce sens inné de l’improvisation, qui permet à certains de se sortir de situations scabreuses. § ne le croirait pas, il passerait pour un imbécile, à coup sûr.
Il fallait éviter ce scénario. µ traversa la rue, doubla la jeune fille en prenant garde à ne pas être vu, et alla de nouveau au-devant d’elle. Cette fois, à son approche immédiate, il leva la main, sourit tant et plus. De nouveau, elle le croisa sans le saluer, sans que son visage ne changeât, ne fût-ce « qu’infimement » d’expression. Il la héla. Plusieurs gens se tournèrent vers µ comme si tout le monde s’appelait §. Elle passa son chemin, sourde à l’évocation de son prénom.
Nous n’avons pourtant pas affaire à une nature rêveuse... se dit µ....les choses prennent une tournure insolite. Même distrait, même soucieux, on discerne son prénom dans une foule, qui plus est lorsqu’il s’agit d’une voix familière. De nouveau, il la suivit. Jusqu’à chez elle.
Dans l’escalier en colimaçon, il l’appela à plusieurs reprises § ! § ! Elle montait en soufflant, car c’était une nature chétive. Il regarda sous sa jupe par jeu en pensant ce n’est quand même pas le moment ! Il aurait aimé reconnaître sa culotte, mais la rampe de l’escalier le gênait dans cette entreprise. Sur le palier, elle « partit à la recherche » de ses clefs, ce qui dura un petit moment dont µ profita pour parvenir à sa hauteur. § reprenait son souffle et fouillait ses poches sans empressement, en revenant plusieurs fois, comme nous le faisons souvent, dans celle qu’elle croyait être la bonne. µ se tenait juste derrière elle. Il n’osa pas la nommer encore, de peur de l’effrayer. Doucement, presque tendrement, il lui caressa l’épaule. Devant son mutisme, il passa la main dans ses cheveux, mais ces nouveaux attouchements demeurèrent sans effet.
Finalement, § ouvrit la porte et pénétra dans son appartement. µ dut se faufiler vivement dans l’embrasure et faillit même se faire pincer une main comme § claquait la porte derrière elle. Elle se rendit à la cuisine où un chat miaulait, réclamant sa nourriture. µ fit le tour de l’appartement dans lequel il avait vécu. Il découvrit rapidement qu’un homme l’avait remplacé. Des affaires qui n’étaient pas les siennes jonchaient le sol de la chambre, dans le coin qui lui était autrefois dévolu. Des magazines traitant de hobbies qui n’étaient pas les siens s’entassaient dans une corbeille dans le salon. On se serait cru dans le hall d’une auberge de jeunesse. La tenancière restait là, s’occupait du tout-venant. Tout le monde l’aimait bien et partait pourtant, sans manquer de se dire j’aurais aussi bien pu rester vivre là. J’aurais peut-être été heureux...
Une atmosphère rassurante imprégnait les lieux. Je n’ai pas su la rassurer pensa µ. C’était du passé. Tout s’épuisait dans ce constat.
Le chat, rassasié, vint se frotter à lui. Il le caressa et éprouva une petite consolation à « toute cette histoire » en l’entendant ronronner.
§ allait et venait dans l’appartement, rangeait, insouciante, comme quelqu’un qui se sait seul chez lui (qu’est-ce qu’un chat ?). µ flâna devant la bibliothèque, il avait presque tout lu... par jeu, il appela encore quelquefois son ancienne compagne. Il partit dans un monologue absurde, en pensant que ce n’est pas tous les jours qu’on peut dire n’importe quoi. Elle, s’en fichait « comme d’une guigne », et encore, même pas, car la plus petite chose aurait encore été quelque chose.
A un moment, § regarda sa montre, µ se trouvait alors juste en face d’elle. Un µ grimaçant et faisant de grands signes, comme ces gens qui guident les avions dans les aéroports. Alors, tout s’accéléra. § se rendit à la cuisine et prépara le repas à la hâte. Elle devait être en retard. µ s’assit en face d’elle pendant qu’elle épluchait les légumes. Il se mit à lire négligemment les nouvelles, sur l’ancien journal froissé recueillant les immondices. Malgré ce que la situation présentait d’inédit, µ commençait à s’ennuyer, et se dit qu’il ferait bien de s’en aller, vaquer aux occupations qu’il n’avait pas. Il en fit part à § à haute voix. Elle resta stoïque, concentrée sur son ouvrage. Je requiers moins d’attention qu’une pomme de terre. Elle ne m’aime plus, elle ne me voit plus, voilà la vie, quel imbécile d’être venu ici ! Je savais tout cela. Il n’avait lus en somme qu’à prendre garde à ne pas faire de bruit en refermant la porte derrière lui. Eviter aussi de faire sortir le chat ! Alors qu’il se levait, décidé à partir, il songea au silence Quelle tristesse !§ n’écoute donc jamais de musique lorsqu’elle est seule... comme je devais l’incommoder à l’époque où nous étions ensemble avec tout ça... il se dirigea vers l’endroit où étaient entreposés les disques. Le nouveau résident avait des goûts proches des siens. µ voulut emporter un ou deux cd puis se ravisa ce ne serait pas très correct !
Un bruit de porte le tira de son examen de conscience. §! Une voix d’homme emplit les lieux. Instinctivement, µ se cacha derrière le sofa. Dans le même temps, § accourut dans l’entrée et se jeta dans les bras de son amant. Ce devait être le début de leur idylle. Ils s’embrassèrent avec fougue, µ entendit les bruissements aquatiques de leurs baisers depuis le salon. « Envasés » comme ils l’étaient dans leur étreinte passionnée, µ ne risquait pas d’être découvert. L’homme souleva § du sol sans cesser de la consteller de baisers. Ils manquèrent de tomber en gagnant la chambre et cela les fit rire. µ les suivit, curieux et jaloux. Oubliant la prudence, il renversa une lampe. L’homme s’interrompit dans ses frasques Qui est là ?... ce n’est rien... le rassura §... c’est Minerve qui fait encore des siennes !... tiens ! songea µle chat est une chatte. Bientôt, le couple « reprit son cours » si l’on peut dire.
§ prenait un vif plaisir à se faire aimer. Ce qui irrita µ, ce n’était pas les râles et les gémissements, c’était les petits éclats de rire qu’il entendait. Comme leur relation était joyeuse, comme tout cela semblait simple ! Et elle riait, et elle riait, et des petits boutons d’or éclairaient les ténèbres. Il lui parlait doucement, des niaiseries sans doute, mais elle était ravie. Quelle paix à la fin, dans cette tempête.
Alors µ se glissa dans le corps de § sans que l’homme, trop empêtré dans sa quête du plaisir, ne se rendit compte de rien. µ vit son visage; ses yeux étaient clos. Il souriait. Elle souriait aussi, d’un sourire que µ ne pouvait, ni ne désirait plus réprimer. Et comme elle fermait les yeux, µ les ferma aussi, s’abandonnant à un déchirement souverain. Son ventre et son corps s’embrasèrent, une douce chaleur l’envahit. Il passa furtivement dans le corps de l’homme, mais revint bien vite à la femme. Le vers du poète lui traversa l’esprit Je suis un sylphe, moins qu’un rêve. Il se raidit soudain, quelques secondes, comme s’il allait muer, comme s’il allait déployer d’improbables ailes, puis retomba dans une chute sans fin, la nuque brisée par la contraction du plaisir, ressentant même cette douleur comme un bienfait.
Les deux amants s’endormirent doucement, aussi doucement que s’ils dormaient déjà... alors µ se leva, remonta le drap sur le corps noueux du jeune homme. Il salua en souriant le chat qui était une chatte, et quitta sans bruit l’appartement. Il retira un cheveu de § qui lui chatouillait les lèvres. Quand il se trouva dehors, la nuit était tombée.
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