Hommage à ma “mère”

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

 

Aujourd'hui maman est née. Un siècle après sa naissance ! Ai-je donc rêvé ? Cette nuit, qu'est-ce qu'il m'a pris ? L'insomnie peut-elle tout expliquer, tout élucider, sans rien justifier ?

J'avais entrouvert dans la pénombre un album de famille oublié. Soudain, au détour d'une page, une femme. Une belle inconnue. Plus que belle à mes yeux : éblouissante. Vingt ans, pas davantage. Une splendeur rayonnant de jeunesse, de sensualité affranchie, de joie de vivre, sans nul doute d'amour car c'est son chéri qui a pris ce cliché. Au dos de la photo, une seule mention : 1941. Sinon rien, sinon tout : c'est ma mère !

Stupeur. Incrédulité. Ma mère ? Qu'est-ce à dire ? Plutôt à frémir : j'ai passé mon temps dans mes livres à la lacérer et à la maudire. Une mère parfaite. Parfaitement toxique. Mais jusqu'à ce jour, je n'avais jamais songé qu'elle pût avoir été belle, voire désirable pour un homme, pour ce fringant marin qui devint mon père. Je me souviens de ce paragraphe tiré de mon premier « roman », que je sais par cœur pour l'avoir tant ciselé, avec autant de rage que de délices : Pathétique. Pas très belle, mais pathétique. Sa peau grêlée, son teint biliaire, ses cheveux éternellement gris. Dieu seul ! Elle vivait languissante en sa vallée de larmes. Stoïque, pieuse, sainte. Nimbée de ses migraines.... Mais qui est cette femme flétrie ? Ailleurs, face à quelque madone de plâtre lui ressemblant — celle-là même conspuée par mon complice Crevel : «  Ô ma Souveraine, ô ma Mère. Déesse castratrice ! Cette marmoréenne personne avait des pieds, des pieds de flic, des pieds dont la pesée écrasait le serpent, un pauvre serpent qui, dans une ultime convulsion, relevait la tête et dardait, sous forme de langue, une flamme désespérée qui ne saurait être comparée qu'à ce jet de sperme dont s'accompagne, dit-on, la mort du pendu. J'étais pour le diable, moi aussi, petit frère, ce pauvre diable d'écrasé contre l'écraseuse. » Quelle violence ! Et quel rapport avec l'album-photos ? Avec la belle jeune fille enamourée ? Vraiment, se peut-il que ce soit... maman ?

Une phrase me revient, soudaine en ma mémoire. J'étais jeune homme, dans les années soixante-dix, un ou deux ans avant sa disparition prématurée et alors que j'étais encore prêtre pour très peu de temps. « Tu sais, il faut que je te dise... J'ai toujours été plus épouse que mère. » (Cette femme austère et pudique n'aurait certes pas pu dire : « amante ».) Je me souviens que je fus dépité par cette déclaration de non priorité. Aujourd'hui, je comprends ce qui lui est arrivé ; en cette nuit de janvier, tout s'éclaire. Comme son visage, l'histoire s'illumine. La sienne, la mienne. Ce n'était pourtant pas si difficile à deviner... Pourquoi ai-je tant tardé ?

Lorsque mon père, à la quarantaine à peine, fut terrassé par une thrombose foudroyante qui le laissa diminué jusqu'à son dernier jour, pour cette femme, sa femme, ce fut un anéantissement, le grand effondrement : l'Amour de sa vie disparaissait à jamais. Son Prince Charmant la lâchait au milieu du gué, la trahissait, l'abandonnait ! Certes, elle aimait les cinq enfants qu'il lui avait faits, mais Lui, elle l'avait adoré. Elle l'avait sacré son Roi. Et son Sauveur. Et, en ce dimanche midi, alors qu'au moment du déjeuner, à la consternation de la famille rassemblée, face aux enfants perplexes, peu à peu son homme se paralysait, eh bien ! elle l'avait bel et bien perdu. Ce jour-là. Pour toujours. Et avec lui désormais sa joie de vivre. L'amour de la vie. La vie tout court. Sans plus rien attendre de la terre ; tout, du Paradis promis dont son fils consacré, un jour, détiendrait la clé.

Je contemple à nouveau la photo. Cette jeune femme si rayonnante, si légère, si libre... Elle s'appelle Geneviève. Tout le monde l'affublait d'un diminutif que j'ai oublié. Je me souviens seulement qu'il me semblait trop familier pour elle, qu'il ne convenait guère à cette Reine élevée pourtant entre pensionnat et campagne. L'Amour de Maurice l'avait élue, elle, l'abandonnée, la pauvrette, sachant à peine écrire ! (Toujours elle en eut honte, surtout dans ses lettres envoyées au jeune pensionnaire.) Pourtant, ces merveilleux et insouciants jeunes gens, tout juste fiancés, se croyant plus forts que la Guerre, plus endurants, que n'étaient-ils restés seuls au monde ! Alliés par leur fascinant amour, soudés en leur bulle dorée, sublimés dans leur custode sacrée. L'Amour ! Mais non, très vite, autrefois comme aujourd'hui et toujours, ils avaient capitulé. Ils se marièrent et procréèrent. J'en veux presque au sémillant marin (reconverti en comptable après Mers-el-Kébir !) d'avoir engrossé la belle orpheline, d'avoir fondé une famille, évidemment nombreuse, une respectable et chrétienne famille. Moi-même en me mariant, moi qui ne voulais pas de descendance... puis mes enfants... puis un jour les enfants de mes enfants... Plus qu'une trivialité, la procréation est une fatalité. Implacable et définitive. Car la société presse. La jeunesse passe. Éros s'apaise, Éros s'ennuie. De mariage en ménage... parfois jusqu'au naufrage.

La beauté est un privilège qui fane vite. Idem pour la jeunesse. Néanmoins, en cette nuit d'hiver, je suis certain d'avoir compris. Tout compris. Enfin ! À la fois la beauté rayonnante d'une femme d'autrefois et ma si cruelle et si injuste méprise d'aujourd'hui. Toujours des mots déposés sur les maux... Mais aujourd'hui, éclos avec l'aurore, le seul mot qui me monte aux lèvres et dilate mon vieux cœur, en cette nuit de retrouvailles inespérées, ce n'est surtout pas merci ! mais bravo. Bravissimo ! Et je ne m'adresse pas à feu ma mère, toujours pas à "maman" (je ne pourrai sans doute jamais). Qu'importe ! Mon admiration, stupéfaite, éblouie, presque reconnaissante va à « elle », l'inconnue de la photo, Déesse encore étincelante sur le papier jauni, fraîche beauté sépia – solaire pourtant – brune égérie de cette année-là ; oui, mon élan va vers la Femme éternelle, amoureuse et confiante, éternellement moderne et sans âge, à qui je murmure dans l'ombre, enfin apaisé et heureux, dans une douce et tardive et troublante connivence :

« Même si tu t'es trop tôt fanée pour L'avoir, lui,  trop aimé... même si tu m'as prédestiné  et, telle la potière, patiemment façonné — je le comprends, je l'admets, je te pardonne enfin —... à toi, fine fleur des années quarante, car aujourd'hui et désormais pour toujours, voici que tu parais, tu renais, tu me plais, tu redeviens notre petite Ginette, la plus séduisante, la plus méritante des enfants de l'Amour, la plus valeureuse des libres combattantes  ! »

 

Écrit à Boulogne-Billancourt, à l'aube  du 18/01/2021.

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