À l'ombre de sa dévotion

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Image de Printemps 2020

Le papier était jauni par le temps. De ce temps de sa jeunesse où elle voyait tout en blanc ou en noir, il ne restait plus que son sourire entouré de teints sépia à l’intensité variable. Certaines taches venaient ponctuer le portrait.
Sur la photo elle posait seule. Elle l’avait souhaité ainsi. Certes, le cliché lui était destiné, mais elle ne souhaitait pas qu’il soit visible à ses côtés. Pourtant on pouvait deviner sa présence, il était comme son ombre, jamais très loin, toujours prompt à intervenir pour éloigner les curieux, tous ces inconnus qui ne rêvaient que de l’approcher, la toucher, lui voler une mèche de ses cheveux de soie auburn, bouclés, l’essence même de sa personnalité, forte, affirmée, flamboyante.
Il l’admirait. Il l’adulait. Il s’épanouissait de vivre ainsi en quête d’un regard, d’un geste, d’un manteau tendu, presque jeté à terre lorsqu’elle rentrait chez elle à la nuit tombée, épuisée, vidée de toute énergie. Le manteau, le sac, les chaussures, ses bijoux, elle laissait tout tomber au sol, elle se serait laissée tombée elle aussi, il le savait, s’il n’avait été si bienveillant, si protecteur.
Année après année il la voyait perdre de sa force de vie, fondant comme la peau de chagrin, alors qu’elle distribuait sans compter tant de bonheur et d’espoir à ceux qui en avaient fait une icône.
Elle disait qu’elle se devait à ceux qui l’aimaient, qu’elle leur devait bien cela. Et à chaque représentation elle virevoltait, faisait bruiter les tissus lourds et chamarrés de ses jupons alourdis de pierreries. Aussi somptueuses que soient ses robes, ils n’étaient que pâles lumières à côté de l’éclat de sa peau diaphane. À ceux qui l’observaient avec attention, elle laissait entrapercevoir le bleu de ses veines, enlaçant ses muscles si délicats qui semblaient presque s’excuser de leur présence sous sa peau délicate.
La finesse de ses chevilles faisait craindre qu’elles ne se brisent à chacun de ses sauts, de ses tourbillons. Lorsqu’elle entrait sur la scène, elle n’était pas une femme, pas même une danseuse, elle n’était pas réelle, elle était un songe, un elfe, une fée, un être enchanté, enchanteur.
Et il était là, depuis ses premiers pas, ses premiers chaussons, infaillible, aimant, silencieux, discret, presque invisible, pourtant si présent. Il s’était à ce point effacé qu’elle avait fini par en oublier son existence, sa présence ne pouvait l’être, il lui était indispensable ! Mais elle avait fini par oublier qu’il était lui aussi un être de chair et de sang, un être aimant, ayant besoin d’être aimé. Comment lui en vouloir ; lui en tout cas ne le pouvait pas. Parfois il lui arrivait d’être épuisé, à bout de fatigue, l’âge commençait à se faire sentir. Il lui suffisait de la voir enfiler ses costumes de scène, se maquiller, tirer de longs traits noirs autour de ses yeux, se métamorphoser en cet être exceptionnel, unique, en cette étoile si brillante, et toutes ses fatigues disparaissaient. Il oubliait son âge, ses douleurs, même sa santé, jusqu’à sa vie.
Il ne regrettait qu’une seule petite chose : une fois disparue, il ne resterait aucune trace de son unicité, de sa virtuosité. Comme il était fier. Comme il l’aimait.
Et puis il avait entendu parler de cette invention révolutionnaire : la chambre noire. Cette boîte en bois, carrée, derrière laquelle le « photographe » se cachait pour capturer une image qui venait s’inscrire sur un papier épais. Les personnes à se faire » photographier » étaient rares et généralement imposantes. Mais sa ballerine était importante ! Il suffisait de la convaincre d’accorder quelques instants de son précieux temps afin de laisser son image éternellement magnifiée.
La convaincre ne s’était pas avéré si facile qu’il l’avait pensé de prime abord. D’abord elle avait feint l’indifférence. Puis avait opposé un non sans appel. Face à l’insistance du vieil homme, elle avait osé se montrer injurieuse, allant jusqu’à le traiter de fou devant toute la troupe. Tout un chacun était coutumier de ses éclats d’impatience face à la lenteur de plus en plus flagrante de son père, mais jamais elle n’avait osé lui manquer de respect, jusqu’à cet instant.
Une larme avait silencieusement longé le visage ridé. Il n’avait plus été question de poser. Et puis, c’est elle qui avait un jour annoncé que d’ici quelques jours le photographe viendrait dans les coulisses, qu’il fallait que sa loge soit remplie de fleurs fraiches, colorées. D’abord pensant à un caprice, il avait pourtant veillé à ce que le jour J tout soit parfaitement agencé. Le résultat était comme à l’accoutumée : époustouflant, signe de son amour, de son admiration. Le photographe était honoré qu’une étoile le sollicite, et impressionné d’autant d’efforts pour que le cadre soit ainsi magnifié. La loge apparaissait comme un écrin, à la fois exceptionnel en lui-même, réussissant à allier joliesse, élégance et discrétion malgré la profusion de fleurs.
En remarquant la ressemblance entre la ballerine et le vieil homme il pensa que le cliché les rassemblerait, mais d’un geste l’artiste fit comprendre avec dédain qu’il n’en était pas question. L’homme n’était qu’un accessoire, aussi indispensable soit-il.
C’est là que le génie se révéla. Non celui de la danseuse, mais celui du photographe. En un instant il avait su comprendre le lien fort et si ténu qui liait ces deux êtres qui ne s’étaient jamais quittés ne serait-ce qu’une journée. Il observa avec lenteur les moindres recoins de la loge et trouva enfin l’angle exact où poser sa boîte noire. La pièce était vaste, mais restait exigüe. L’appareil était imposant et une fois tout installé il devenait délicat de se mouvoir. Le photographe avait veillé à ne pas laisser au vieil homme le temps ni l’occasion de s’éclipser.
La ballerine, une fois le cliché révélé, prétexta qu’il était fade, raté, mal cadré. Elle se regardait depuis si longtemps. Elle en était lasse. Elle le lui laissa. Il s’agissait en réalité d’une œuvre d’art ! C’était dans le détail, non pas que résidait le Diable, mais là que s’était révélé le génie de l’artiste qui avait su exprimer ce qui ne pouvait être dit.. À un œil aguerri, il était possible de voir une ombre, l’ombre de la dévotion d’un père effacé, la silhouette d’un homme âgé, très âgé, et pourtant se tenant encore droit, non avec rigidité, mais avec grâce. Juste l’ombre révélatrice d’un lien de filiation évident entre celle qui était dans la lumière et l’absent, sa façon à elle de lui dire merci pour tout ce qu’il avait fait.

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