A la terrasse d'un café

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Image de Été 2018
La première fois que je l’ai vu, c’était à la terrasse d’un café. Il faisait très beau. Nos tables se touchaient. Il était absorbé par la lecture de son journal. Ses lunettes glissaient sur le bout de son nez, et il les remontait avec son doigt d’un mouvement bref. Ce sont ses mains que j’ai remarquées en premier. Elles étaient immenses, robustes et très bronzées. Des mains de bûcheron. Il portait à son annulaire gauche une alliance en argent qui lui boudinait le doigt. Je rêvassais en regardant ses mains sans porter à cet homme un intérêt particulier. J’étais juste bien, je profitais de la douceur de ce soleil d’avril. A un moment, il a posé son journal, a enlevé ses lunettes et s’est penché vers moi. Il m’a souri et m’a dit « bonjour ». J’ai eu l’impression qu’il s’engouffrait par tous les pores de ma peau. Que la masse de son corps s’écrasait sur le mien. Ses yeux étaient d’un vert blessant, ils ne me lâchaient pas et m’empêchaient de reprendre ma respiration. Il était si proche que je pouvais percevoir le soyeux de ses cheveux grisonnants qui faisaient de petites boucles sur sa nuque. Une odeur boisée mélangée à celle du tabac s’échappait de l’échancrure de sa chemise. Son sourire m’envahissait et me réchauffait en même temps. A cet instant, j’ai su qu’il était inutile de lutter. J’allais aimer cet homme et je serais aimée de lui en retour. Et l’alliance qu’il portait à son annulaire gauche n’y changerait rien...

Nous avons pris l’habitude de nous voir deux fois par semaine, parfois trois quand il arrive à se libérer. Il raconte à sa femme qu’il doit rester au bureau pour boucler des dossiers importants. Il faut qu’il se donne à fond, une promotion est à la clef. Sa femme ne lui pose jamais de question, elle a une confiance aveugle en son mari. Lui ne pense qu’à ça, venir me retrouver. C’est ce qu’il me dit dès qu’il franchit le seuil de ma porte : « j’ai pensé à toi toute la journée ». En général, il arrive à 18h30. J’ai préparé à dîner, mais il préfère faire l’amour d’abord. Il est toujours pressé. Il se jette sur moi, me caresse de partout, il me murmure à l’oreille que je le rends fou, que je suis son amour, la femme avec laquelle il veut vivre, il veut me faire des enfants, là, tout de suite, je suis sa petite chatte, il a pensé à mon ventre, mes cuisses, mes seins depuis ce matin, il devient dingue, il a envie de moi tout le temps, il veut m’épouser, quitter sa femme, il me désire tellement, il m’aime comme un fou, il aime tout de moi, ma peau, mon odeur, mes rondeurs, mes hanches, mon sexe, mon cou, mes fesses, mes reins...
Ensuite, j’apporte ce que j’ai préparé à dîner sur un plateau au lit. Il préfère qu’on grignote un morceau, nus, allongés, plutôt qu’attablés comme des cons qui ne se désirent plus. Il aime regarder mon corps dénudé pendant que je mange. Ça lui fait de l’effet. Moi, ça me met mal à l’aise. Je crois que ça me plairait bien qu’on dîne une fois sur la table de la salle à manger ou celle de la cuisine, mais je n’ai pas envie de le contrarier, je le vois si peu. Je fais en sorte que chaque minute passée en ma compagnie soit comme une bulle de bonheur qu’il puisse emporter chez lui. Peut-être aussi qu’il m’impressionne, j’ai du mal à m’exprimer quand il est là. Je deviens quasi muette. Ma vie s’est organisée autour de ses visites. Quand il est là, je n’existe plus. J’en éprouve une sorte de plaisir.

En général, lorsque nous dinons, il reviens toujours sur ce qu’il m’a dit pendant l’amour. Disons, qu’il éprouve le besoin d’affiner. Alors que je ne lui demande rien, il se sent obligé de préciser que même s’il n’aime plus sa femme, il ne peut pas partir comme un voleur. Il faut qu’il la prépare, elle est fragile. Il y a aussi les enfants, ils sont petits. Il me supplie de comprendre, il me promet, le bon moment viendra. Je dois être patiente. Et puis, je suis jeune, j’ai le temps de l’attendre, non ?

Une fois, il a passé un week-end entier à la maison. Il avait dit à sa femme qu’il partait en séminaire à Caen. Nous ne sommes pas sortis de chez moi. Nous avons passé deux jours au lit. Il était insatiable. J’avais à peine le temps d’aller aux toilettes ou de descendre nous acheter à manger. De toute manière, il préférait qu’on se fasse livrer. Moi, j’aurais bien aimé me balader dans les rues de Paris, main dans la main, aller au resto, ou aller boire un verre à la terrasse d’un café comme la première fois où nous nous sommes rencontrés. Il faisait le même temps doux et ensoleillé.
Ce dimanche soir, avant qu’il rentre chez sa femme, je me sentais bizarre, comme vidée. Je le regardais se préparer, il avait le sourire, semblait apaisé. Après avoir pris sa douche, il a sorti de sa valise le costume bleu qu’il était sensé mettre lors de son séminaire, il s’est habillé calmement, s’est parfumé, coiffé. Je le trouvais beau. Il semblait revigoré comme s’il venait de passer un week-end en thalasso. A un moment, il a regardé sa montre et il a dit, il faut que je file. Il est venu m’embrasser dans le lit que je n’avais pas quitté depuis le matin. Je me sentais moche, poisseuse, en désordre. Il m’a caressé le visage, les seins, le ventre. Il s’est un peu attardé sur mes fesses avant de me lancer, t’as pas un peu maigri toi ? En me tapotant le popotin, il a ajouté qu’il fallait que je garde mon beau cul bien rond, il détestait les femmes maigres. Il m’a donné un dernier baiser sur la bouche et m’a dit en fermant la porte de mon studio, je t’appelle très vite ma petite chatte.
Je suis restée un long moment sans bouger, à regarder la porte qu’il venait de fermer, et le bazar dans mon appartement. Puis, j’ai couru dans la salle de bain. J’ai sorti la balance du placard et je me suis pesée. J’avais perdu cinq kilos. Je me suis tournée vers le miroir et là, je ne me suis faite peur. J’avais en face de moi, une pauvre fille, le cheveu terne, amaigrie, et les yeux cernés. Une chatte crevée.

Ensuite, on a repris notre rythme de croisières : deux, trois fois par semaine. C’est ce qui lui convenait le mieux. Le week-end, c’était trop compliqué. Il était devenu très concerné par ce que je mangeais. Il me surveillait sans cesse. Il tenait absolument à ce que je récupère mes fesses rondes. Il s’énervait quand je ne me nourrissais pas suffisamment. Il m’apportait régulièrement des gâteaux, des bonbons, du chocolat. Par moment, j’avais l’impression d’être une oie qu’il gavait. Mais il n’y avait rien à faire, impossible de reprendre mes formes. Elles avaient fondu comme neige au soleil. Il faut dire que quand il n’était pas là, je n’avais plus aucun appétit.

Alors qu’un samedi après midi pour me changer les idées, j’avais décidé d’aller faire les magasins avec une amie – j’avais envie de me trouver une jolie robe qui pourrait mettre en valeur le peu de forme qui me restait –, je suis tombée nez à nez avec lui, sa femme et ses deux enfants. Il a fait comme s’il ne me connaissait pas et j’ai eu l’impression de me transformer en une flaque d’eau. Heureusement que mon amie était là pour éponger. Plus que son indifférence, ce qui m’a fait le plus mal, c’est de la voir, elle, à ses côtés, rayonnante. La classe et la beauté incarnées se baladant à son bras en toute innocence. Je me suis alors fait rapidement deux réflexions : Une, je me demandais pourquoi il la trompait avec moi ? Deux, je me suis dit que jamais, jamais, il ne la quitterait.
Depuis deux ans, je me berçais d’illusions. Je n’étais et ne resterais que sa petite chatte des gouttières. Il avait une chatte de race à la maison.

Après cette entrevue déplorable, il arrive chez moi comme si de rien n’était. Comme à son habitude, il se jette sur moi, la bouche pleine de mots tendres. Je le repousse et lui dit que je ne veux plus le voir. Il me prend pour une conne, ou quoi ? Comment peut-il se comporter comme ça avec moi. Et puis, suffit les conneries, j’ai vu sa femme pendue à son bras, on aurait dit deux tourtereaux. Il l’aime, ça se voit, jamais il ne la quittera. Ça fait un an et demi qu’il me balade, me fait perdre mon temps, et me vole ma jeunesse.
Il reste muet un moment avant de s’écrouler en pleurs. Il se jette à mes pieds en me demandant pardon. Il a paniqué, sa femme est tellement jalouse depuis quelques temps. Elle doit se douter de quelque chose. Et puis, il y avait les enfants, il a eu peur du scandale.
Il faut absolument que je le comprenne, il est au bout du rouleau, il a peur de faire une dépression avec toutes ces conneries. Elle est capable du pire, lui enlever les enfants par exemple. Ça le rendrait malade. Si je l’aime, je dois l’aider au lieu de l’accabler.
Je l’aide à se relever. Je lui essuie les larmes coincées au coin des yeux. Je l’embrasse sur la bouche. Je lui dis qu’il a raison, ce n’est peut-être pas le bon moment. On a déjà attendu presque deux ans, on peut bien encore patienter. Il ne faut pas qu’il s’inquiète, je suis là. Il appuie sa tête contre mon ventre creux. Il caresse mes cuisses maigres, et il m’embrasse avec fougue. Nous faisons l’amour comme des fous devant la porte d’entrée de mon studio. Il me désire comme jamais. Je suis la femme de sa vie, sa petite chatte, son amour, la femme avec laquelle il veut vivre, il a envie de me faire des enfants, il veut m’épouser, il m’aime comme un fou, il aime tout de moi, ma peau, mon odeur, mes hanches, mon sexe, mon cou, mes fesses, mes reins...

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Image de jusyfa *** Julien
jusyfa *** Julien · il y a
Une découverte agréable, le fond et la forme sont excellents, votre plume est prenante. Je m'abonne.
Bonjour Mila, si je ne l'ai pas encore fait et si vous acceptez une invitation, je vous propose :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
actuellement en finale.
Julien.

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Jean Calbrix · il y a
Une superbe étude de mœurs dans ce texte de haute tenue ! Bravo, Mila ! Je clique sur j'aime.
Je profite de mon passage pour solliciter de votre part un nouvel appui pour mon sonnet "Spectacle nocturne" que vous avez apprécié :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bon week-end à vous.

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Virgo34 · il y a
Après avoir lu et voté sans commenter, je reviens vous inviter "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire. Merci.
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Joue-flue · il y a
Jaime beaucoup
Vivement la ou les prochaines

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Ludivine_Perard · il y a
Bon RS, bravo, mes voix =)
N'hésitez pas à les voir la mienne pour me donner votre avis si vous avez 5 min =)

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Leroy Haynes · il y a
Ah, quel style! Élégant...
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Mila · il y a
Merci Leroy Haynes :-)
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Patu .. · il y a
ET TOUT RECOMMENCE ! j'adore
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire d'emprise bien écrite qui met en rage. Hélas, celles qui en sont victimes perdent leur faculté de réagir. Emouvant
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Sophie Debieu · il y a
Un récit très fluide dans lequel on plonge sans s'arrêter. La distance qu'a cette femme face à la situation est poignante, son cœur ne la raisonne pas et l'emprisonne malheureusement, pour combien de temps encore? Saura-t-elle s'en délivrer? merci pour ce moment de lecture
Si vous avez un moment je vous invite à découvrir "Choc", un poème retenu pour l'été
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Moniroje · il y a
Un classique de la vie... fort bien écrit.

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