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A la sortie de mon village

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A la sortie de mon village, mon regard se porte souvent sur une prairie qui, plus ou moins régulièrement, est bordée de filets amovibles, généralement utilisés pour cantonner les moutons qui y paissent. Et souvent, effectivement, lorsque je passe par là, j’observe la présence d’une trentaine de ces animaux avec une ou deux chèvres, et non loin d’eux, un très, très vieil homme qui les surveille. Il porte toujours des lunettes noires, il a une casquette à visière plantée sur la tête. L’hiver, est jeté sur ses épaules ce qui ressemble à une cape mais qui n’est peut-être qu’une simple couverture en laine. L’été, même par les fortes chaleurs, il a toujours sur sa chemise un gilet en laine. Ce qui frappe, c’est qu’il est grand, d’une maigreur impressionnante, se tenant toujours très droit avec auprès de lui son border collie qui est prêt à démarrer pour rappeler à l’ordre une brebis ou un agneau qui a envie de « faire le zouave ». Sur un geste ou un bref sifflement de son maître, le border démarre en trombe et va chercher l’indiscipliné qui risque bien de se faire pincer les pattes. Visiblement, ce berger est très âgé. On me dira, un soir qu’on en parlait à la fraîche, sous le platane, près de la fontaine, qu’il approche des cent ans. Un signe de ce grand âge : il y a peu, on le voyait debout ou parfois, sans doute pour soulager son dos, un genou en terre, ses deux mains accrochées à sa houlette. Depuis peu, il a avec lui un vilain petit tabouret en plastique sur lequel de temps en temps il s’assied. C’est bien qu’il doit sentir les méfaits de l’âge, non ?

— Mais c’est le Père Justin que vous décrivez là, me dit mon voisin, M. Mathieu, un paysan à la retraite. Il vit aux Couës, vous voyez bien, le hameau, sur la route de Valensole, à main gauche en sortant du village. Il habite chez son fils qui a rafistolé une vieille ferme. Elle est facile à repérer car à ses quatre coins, il a planté un cyprès. Des cyprès aujourd’hui qui montent très haut. Les voisins disent en riant : « Pourquoi donc, le propriétaire tient-il à faire croire qu’il habite un cimetière ? »
Celui-ci travaille en ville, à Manosque, dans le nouveau quartier des affaires. On dit que c’est un « gros expert comptable », mais il préfère vivre là, pratiquement au milieu des champs, avec pour décor, tout autour, la montagne de Lure, les plateaux de Ganagobie, d’Entrevennes et de Valensole, avec au loin les massifs des Duyes et du Chiran, des sommets redoutés des marcheurs. Il a pris son vieux papa chez lui. Ça fait déjà dix ans. Dame, celui-ci ne pouvait plus vivre seul. Il lui a aménagé un petit logement dans une grange.
— Mais ces moutons qu’il garde, ils sont à qui ?
— Ah, ne m’en parlez pas. C’est qu’il a un bon gars, le Père Justin. C’est lui, son fils, qui lui a acheté ces trente bestiaux, avec en plus deux chèvres et un bouc, rien que pour l’occuper. Que voulez-vous, le Père Justin, il n’a fait que cela toute sa vie. Berger, c’est ça qu’il était. Sans terre ni bétail, il se louait chaque année à des propriétaires de la Crau. Dès les temps de l’estive, il quittait le pays pour aller sur le Parpaillon, vous voyez où c’est ? Oui, près de Barcelonnette. Il conduisait un troupeau d’au moins deux mille bêtes. Ses chiens, son âne pour monter les provisions, sa cabane en altitude à 1800 mètres. C’était sa vie. Il ne parle pas beaucoup, le Père Justin, mais nous on sait ici ce qu’il a enduré, et croyez-moi, ce devait être du boulot !
— Mais il ne les sort pas tous les jours ces moutons ?
— Oh, non. Il est trop fatigué pour ça. Le fils a trouvé une sorte d’employée qui s’en occupe et qui remplace le papa. C’est vrai qu’il y a la traite des brebis, des chèvres, l’agnelage aussi. Moi, je le rencontre de temps en temps le Père Justin, je vais même le voir aux Coués. Il est toujours content de mes visites. C’était un grand ami de mon père. Quand j’étais gosse, je l’ai accompagné quelques fois là-haut au Parpaillon. Je n’y ai jamais passé plus de cinq ou six nuits. Ah, ça, je ne vous dis pas. Il faut l’aimer la solitude. Ces immenses plateaux, que ce soit sous un ciel d’azur ou sous une voûte illuminée d’étoiles, on se sent petit là-haut. Qu’on ait quatorze ans ou qu’on en ait quarante ! Et quand il y a l’orage, ou que les premières grandes pluies d’automne commencent à vous dégringoler dessus, difficile de faire le fier ! J’étais content quand le Père venait me rechercher !
— Mais on peut lui parler au Père Justin ?
— Ben, pardi. C’est un brave homme. N’allez pas le déranger à la pâture, il est trop pris par son travail. Il les surveille à tous les instants, ses moutons. Il m’a dit une fois : « Petit, retiens bien ça. Le berger c’est comme son chien, il a toujours l’œil sur ses bêtes ». Non, allez plutôt le voir aux Couës. Au coin de son feu, il vous dira peut-être quelque chose. Mais vous savez, c’est un taiseux. C’est difficile de faire parler des gens comme lui ! Ils sont restés trop longtemps tout seuls.
— Mais il a eu un garçon tout de même, c’est donc qu’il s’est marié.
— Oui, absolument, avec la Jeanne Maritoni, une des Pourcelles. Quand ils étaient jeunes, il l’emmenait là-haut avec lui. Je crois même qu’elle a accouché dans la cabane. C’est lui qui s’est chargé de tout. Ça ne lui faisait pas peur. Quand les agnelles avaient du mal, c’est lui qui faisait le véto. Alors remplacer une sage-femme, il le pouvait ! Elle a continué à faire l’estive avec lui quelques années, puis elle a trouvé un travail dans notre vallée. Secrétaire dans une coopérative agricole. Elle était instruite. Pendant l’hiver, lui, il donnait un coup de main dans les fermes. A chaque printemps revenu, il mourait d’impatience de remonter là-haut. Elle le savait, la Jeanne et elle ne le contrariait pas. C’était sa vie... Elle voulait que son fils réussisse, comme on dit, eh bien, elle y est arrivée. Laissez-moi réfléchir, ça fait bientôt vingt ans qu’elle s’en est allée. Un mauvais cancer à ce qu’on a dit ! Ah encore une chose, si vous le voyez au Couës, le Père Justin, ne vous étonnez pas, son logement c’est exactement comme sa cabane là-haut. Heureusement il a une douche et les WC, mais le reste c’est du rustique. Le chien ne vous mordra pas. C’est un gentil !
Souvent je passe devant la pâture et cette haute silhouette se détachant sur l’horizon m’interpelle. Figure faisant songer à la permanence des temps. Figure aussi qui se heurte à l’évolution des genres de vie et rappelle la sagesse des anciens. Figure immémoriale mais déjà profondément altérée et dont l’évanescence ne cesse de s’accélérer. J’hésite longtemps avant de me décider à aller voir M. Justin. Que me dira-t-il de plus que je ne sais déjà ? Ce qu’en randonnant j’ai souvent pressenti, il va me le confirmer, mais je suis tellement friand de détails qui pourraient venir d’un vrai témoin !

En cette fin du mois de juin, aux jours déjà si éclatants, je me risque à faire visite au Père Justin. Nous sommes en fin d’après-midi. En entendant ma voiture se garer près du petit logement qui jouxte la maison du maître, le collie se précipite vers moi en aboyant. Un sifflement aigu, net et précis, tranché comme un galet, sans roucoulade, le rappelle à la maison où il s’en retourne, la queue basse, sans demander son reste. Le vieil homme apparaît sur le seuil de sa porte. Je m’approche de lui, me présente, me recommande de mon voisin, le Mathieu, comme on l’appelle, et lui demande s’il peut me consacrer quelques minutes. L’homme me paraît encore plus vieux que je ne le pensais. Son visage est raviné par le temps et déjà brûlé par le soleil. Il est soigneusement rasé. Il a aux pieds de gros sabots de jardinier. Son cou est protégé par une écharpe. Gilet sur sa chemise et pantalon de toile. Le chien est dans ses jambes.
— C’est pour quoi donc ? me dit-il.
Ses yeux bleus comme l’eau d’un lac de haute montagne me regardent intensément.
J’essaye de lui parler de l’amour que je porte aux estives, aux hauts plateaux que j’ai tant aimé sillonner, de mon envie d’entendre parler de ce métier de berger que pendant tant d’années il a exercé sur le Parpaillon.
Le Père Justin ne m’invite pas à entrer chez lui. Nous restons sur le pas de la porte. La grande cour qui sépare son logement de la maison principale est encore pleine de soleil. Des pigeons y picorent, deux chats noirs et blancs jouent à se rouler dans la poussière près d’un puits. Les quatre cyprès se balancent à peine sous le vent, il est vrai, bien faible.
— Oh, non, me répond M. Justin. Ce ne serait pas de refus, mais aujourd’hui j’ai tant à faire. Je suis en train de me préparer car je dois partir dans l’heure qui vient. Mais repassez un autre jour, ce sera avec plaisir. Si vous êtes si proche du Mathieu, on ne peut rien vous refuser. Vous le savez peut-être, ou mieux vous l’avez deviné. Maître à bord sur les océans, disaient les vieux marins. Maître à bord avec notre troupeau et nos chiens sur nos océans de montagne, c’est ce qu’on disait entre nous. Enfin, tout ça c’est fini !
Je n’insiste pas, peut-être surtout parce que je sens bien que M. Justin est en train de vivre intensément ses préparatifs de départ ; mais aussi parce que je ne peux me détacher de son regard qui porte en lui à la fois une farouche détermination et une immense tristesse. Comment alors pourrais-je continuer à l’importuner ?
Je m’en retourne chez moi, un peu désappointé, et reprends ma lecture des archives que j’ai déjà réunies sur les estives, les bergers, les drailles, les troupeaux de moutons, les chèvres et leur bouc à cornes en forme de lyre, les sonnailles, les houlettes, les border collies, les bouviers des Ardennes...
Trois jours après, vers 20h30 – c’était un jeudi, je m’en souviendrai toujours –, débarquent chez moi mon voisin Mathieu et le fils de Justin, celui-ci visiblement effondré et qui lâche tout de go :
— Papa a disparu ! Mathieu m’a dit que vous l’aviez vu lundi soir. Moi je ne suis rentré de Marseille que ce matin. Je ne suis même pas passé chez moi. Direct au bureau. Il y a une demi-heure, j’arrive à la maison. Pas de trace de mon père, ni du chien. Chez lui, plus son sac à dos, plus sa houlette, plus son manteau de cuir, mais tout le reste est là sauf son porte-monnaie et ses papiers. Mais, bon Dieu, où est-il allé ? Il ne vous a rien dit ?
Mathieu intervient à son tour.
— Dis-moi, il t’a paru dans un état normal ? Tu te rappelles de quelque chose ?
— Non, comme je t’en avais prévenu, je suis allé le voir. Il devait être 17 heures. Il m’a dit qu’il n’avait pas le temps de discuter mais que je pouvais revenir quand je le voulais. Je lui avais simplement annoncé que je voulais l’entendre parler de son ancien métier de berger. Il était vraiment sur le point de s’en aller et je n’ai pas insisté.
— Rien d’autre ? me demande le fils.
— Non... Oh une simple impression...
— Allez-y !
— Alors qu’il me regardait, j’ai lu dans ses yeux une infinie tristesse.
— Oh le père, il a toujours été comme ça. Sa montagne... Il était comme envoûté ! Allez, monsieur Mathieu, demain matin, vous m’accompagnez. Je suis à peu près certain qu’il a voulu repartir là-bas...
Deux jours après, le fils et M. Mathieu revinrent, avec le border-collie, mais sans le Justin. Le chien, ils l’avaient trouvé au Parpaillon près de la cabane. Il était attaché à un pieu avec deux gamelles à côté de lui. Mais aucune trace du Justin. Effectivement, il avait pris un car à la Brillanne jusqu’à Jausiers. Le conducteur se souvenait parfaitement de lui. Il ne s’était pas interrogé sur la présence de ce vieil homme au fond de son car.
Avec le chien, le fils et M. Mathieu avaient crapahuté autour de la cabane mais en vain.
On donna l’alerte. Les gendarmes, l’hélico des secours en montagne, les agents des eaux et forêts, les guides de randonnée, des chasseurs-alpins de Barcelonnette, beaucoup de chasseurs du coin, les volontaires de la Condamine-Chatelard, ne ménagèrent pas leurs efforts, mais ne trouvèrent aucune trace du vieux berger.
— Il connaissait si bien sa montagne qu’il a dû trouver l’endroit où il savait qu’on ne viendrait pas le déranger, a murmuré mon voisin.
— Vous pensez qu’il s’y est laissé mourir ?
— Qui peut savoir ?

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Un beau récit, relaté avec soin. et assez touchant.
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Sindie Barns · il y a
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Noellia Lawren · il y a
un texte comme les aime , je me suis laissée bercer au fil de la lecture , très belle biographie , merci à vous et bravo mon vote +5 avec grand plaisir
je vous invite à soutenir mon poème en finale
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lettre-a-sacha
bien à vous et encore bravo

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Arlo · il y a
Très belle nouvelle aux accents de la beauté du paysage avec un berger bien attachant. Qu'est il devenu? Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème * sur un air de guitare* retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie. Bonne journée à vous.
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Dominique Tesson · il y a
Très beau texte, mes 5 votes et je vous invite à lire http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline qui est en finale
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Yann Suerte · il y a
Un récit finement écrit ...Superbe. Si vos pas vous y perdent je vous invite à visiter mon Atelier, en finale d'automne. Belle journée
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Sylvie Franceus · il y a
Bravo ! J'ai passé un joli moment, dans la prairie, à la sortie de votre village. Votre histoire m'a embarquée là-bas. Merci et mes voix
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Rellum59 Müller · il y a
Bravo ! pastorale attitude !
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Bernard Baudour · il y a
Belle écriture envoutante. Je me suis laissé emporté par la précision des détails, par l'étrangeté de ce vieux berger. Bravo.
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Yaakry Magril · il y a
superbe texte encore merci ! +5

j'ai un poème en compétition merci
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ivre-de-toi-1

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